Verlaine progressiste et révolutionnaire : Les vaincus

mardi 31 janvier 2017.
 

Sur internet comme dans l’enseignement, la mode est au texte brut de poésie comme de philosophie. Cherchez "Les vaincus" de Verlaine sur le web et vous tomberez sur un poème non introduit. Pourtant, comment comprendre ces vers sans en connaître le contexte ?

Né le 30 mars 1844, Verlaine s’engage politiquement très tôt en collaborant dès 1863 à La Revue du progrès, fondée par Louis-Xavier de Ricard, poète occitan passionné d’histoire du catharisme .

Durant plusieurs années, il retrouve chaque vendredi ses amis dans le salon de Madame de Ricard : Raoul Rigault, futur procureur de la Commune de Paris en 1871, Anatole France, Sully Prudhomme, Villiers de l’Isle-Adam, François Coppée...

En 1867, Verlaine dédie à Louis-Xavier de Ricard un poème en quatre strophes "Les vaincus" à la mémoire des milliers de Parisiens massacrés en juin 1848.

Le 11 aout 1870, lors de son mariage avec Mathilde Mauté, Louise Michel est présente.

En 1871, Verlaine participe à la Commune de Paris (chef du bureau de la presse du début à la fin des évènements). Plusieurs de ses amis jouent un rôle significatif dans l’insurrection : Raoul Rigault (procureur général), Andrieu et Delezcluse (commission exécutive), Léo Maillet (commission de Justice), les écrivains et journalistes Eugène Vermersch, Louis-Xavier de Ricard (qui a combattu durant le siège au sein du bataillon commandé par Blanqui)…

Lorsque la Commune est écrasée par les soudards au service de l’oligarchie, Verlaine se cache durant une semaine pour ne pas être fusillé sommairement puis est licencié de son emploi à l’Hôtel de ville de Paris ; cela va peser lourd sur sa personnalité, déjà fragile.

En 1872, il complète son poème Les Vaincus par de nouvelles strophes faisant part de son expérience personnelle :

- DU COMBAT :

Allons, debout ! allons, allons ! debout, debout !

Assez comme cela de hontes et de trêves !

Au combat, au combat ! car notre sang qui bout

A besoin de fumer sur la pointe des glaives !

- DE LA DEFAITE :

Les vaincus se sont dit dans la nuit de leurs geôles :

Ils nous ont enchaînés, mais nous vivons encor.

Tandis que les carcans font ployer nos épaules,

Dans nos veines le sang circule, bon trésor.

- DE L’ESPOIR D’UNE REVANCHE

Vous mourrez de nos mains, sachez-le, si la chance

Est pour nous. Vous mourrez, suppliants, de nos mains.

La justice le veut d’abord, puis la vengeance,

Puis le besoin pressant d’opportuns lendemains.

- DE L’ESPOIR D’UNE NOUVELLE ET ULTIME REVOLUTION

Et de nouveau bataille ! Et victoire peut-être,

Mais bataille terrible et triomphe inclément,

Et comme cette fois le Droit sera le maître,

Cette fois-là sera la dernière, vraiment !

Ballade en l’honneur de Louise Michel (Paul Verlaine, 1886)

A Louis-Xavier de Ricard

I

La Vie est triomphante et l’Idéal est mort,

Et voilà que, criant sa joie au vent qui passe,

Le cheval enivré du vainqueur broie et mord

Nos frères, qui du moins tombèrent avec grâce.

*

Et nous que la déroute a fait survivre, hélas !

Les pieds meurtris, les yeux troubles, la tête lourde,

Saignants, veules, fangeux, déshonorés et las,

Nous allons, étouffant mal une plainte sourde,

*

Nous allons, au hasard du soir et du chemin,

Comme les meurtriers et comme les infâmes,

Veufs, orphelins, sans toit, ni fils, ni lendemain,

Aux lueurs des forêts familières en flammes !

*

Ah ! puisque notre sort est bien complet, qu’enfin

L’espoir est aboli, la défaite certaine,

Et que l’effort le plus énorme serait vain,

Et puisque c’en est fait, même de notre haine,

*

Nous n’avons plus, à l’heure où tombera la nuit,

Abjurant tout risible espoir de funérailles,

Qu’à nous laisser mourir obscurément, sans bruit,

Comme il sied aux vaincus des suprêmes batailles.

II

Une faible lueur palpite à l’horizon

Et le vent glacial qui s’élève redresse

Le feuillage des bois et les fleurs du gazon ;

C’est l’aube ! tout renaît sous sa froide caresse.

*

De fauve l’Orient devient rose, et l’argent

Des astres va bleuir dans l’azur qui se dore ;

Le coq chante, veilleur exact et diligent ;

L’alouette a volé, stridente : c’est l’aurore !

*

Éclatant, le soleil surgit : c’est le matin !

Amis, c’est le matin splendide dont la joie

Heurte ainsi notre lourd sommeil, et le festin

Horrible des oiseaux et des bêtes de proie.

*

Ô prodige ! en nos coeurs le frisson radieux

Met à travers l’éclat subit de nos cuirasses,

Avec un violent désir de mourir mieux,

La colère et l’orgueil anciens des bonnes races.

*

Allons, debout ! allons, allons ! debout, debout !

Assez comme cela de hontes et de trêves !

Au combat, au combat ! car notre sang qui bout

A besoin de fumer sur la pointe des glaives !

III

Les vaincus se sont dit dans la nuit de leurs geôles :

Ils nous ont enchaînés, mais nous vivons encor.

Tandis que les carcans font ployer nos épaules,

Dans nos veines le sang circule, bon trésor.

*

Dans nos têtes nos yeux rapides avec ordre

Veillent, fins espions, et derrière nos fronts

Notre cervelle pense, et s’il faut tordre ou mordre,

Nos mâchoires seront dures et nos bras prompts.

*

Légers, ils n’ont pas vu d’abord la faute immense

Qu’ils faisaient, et ces fous qui s’en repentiront

Nous ont jeté le lâche affront de la clémence.

Bon ! la clémence nous vengera de l’affront.

*

Ils nous ont enchaînés ! mais les chaînes sont faites

Pour tomber sous la lime obscure et pour frapper

Les gardes qu’on désarme, et les vainqueurs en fêtes

Laissent aux évadés le temps de s’échapper.

*

Et de nouveau bataille ! Et victoire peut-être,

Mais bataille terrible et triomphe inclément,

Et comme cette fois le Droit sera le maître,

Cette fois-là sera la dernière, vraiment !

IV

Car les morts, en dépit des vieux rêves mystiques,

Sont bien morts, quand le fer a bien fait son devoir

Et les temps ne sont plus des fantômes épiques

Chevauchant des chevaux spectres sous le ciel noir.

*

La jument de Roland et Roland sont des mythes

Dont le sens nous échappe et réclame un effort

Qui perdrait notre temps, et si vous vous promîtes

D’être épargnés par nous vous vous trompâtes fort.

*

Vous mourrez de nos mains, sachez-le, si la chance

Est pour nous. Vous mourrez, suppliants, de nos mains.

La justice le veut d’abord, puis la vengeance,

Puis le besoin pressant d’opportuns lendemains.

*

Et la terre, depuis longtemps aride et maigre,

Pendant longtemps boira joyeuse votre sang

Dont la lourde vapeur savoureusement aigre

Montera vers la nue et rougira son flanc,

*

Et les chiens et les loups et les oiseaux de proie

Feront vos membres nets et fouilleront vos troncs,

Et nous rirons, sans rien qui trouble notre joie,

Car les morts sont bien morts et nous vous l’apprendrons.


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