Football, capitalisme et nations

samedi 14 juillet 2018.
 

- A) Historiquement, le sport est inséparable de l’essor du capitalisme et des nations

- B) Le football, vecteur du sentiment national

- C) Exemple de la Coupe du monde

A) Historiquement, le sport est inséparable de l’essor du capitalisme et des nations

De 1850 à 1950 environ, des sociétés de gymnastique et de pratique sportive émancipatrice ont été promues par les organisations ouvrières et progressistes. Au 20ème siècle, particulièrement durant sa seconde moitié, le sport de compétition les a complètement supplantées, tant en nombre de pratiquants qu’en nombre de spectateurs, tant en audience médiatique qu’en importance idéologique dans la vie sociale.

Pourquoi cette montée en puissance du sport de compétition dans le monde entier ? Parce qu’il répond à plusieurs fondements du capitalisme actuel : utilisation symbolique des nations mais circulation des capitaux et de la communication, concurrence de chacun contre les autres et de chaque groupe contre les autres, besoin d’intégration « nationale » des milieux ouvriers et populaires, suprématie des pays dits « occidentaux »...

Le football représente le sport caractéristique quant à sa fonction au sein du capitalisme.

Cela explique sa naissance comme sport de masse en Grande-Bretagne. Pratique née et codifiée dans l’élite sociale des grandes écoles (Cambridge, Eton, Harrow, Westminster...) , le football se développe vraiment dans le dernier quart du 19ème siècle à l’initiative de grands patrons qui trouvent dans le club local :

- une source de prestige personnel

- un moyen de passionner leurs salariés pour un autre sujet que leurs revendications sociales, un moyen de les fourvoyer dans un communautarisme sportif local

- un moyen de développer un sentiment d’appartenance nationale par la composition du championnat, par les matches contre d’autres équipes nationales

- un moyen, meilleur que l’école, de faire croire en l’égalité des chances au départ puisque quelques jeunes issus des « bas quartiers » réussissent à s’imposer comme d’excellents joueurs, et déjà à recevoir des apports financiers merveilleux

- un moyen récréatif de justifier les vertus de l’effort, de la concurrence et de la loi

- un moyen ludique d’exporter cet aspect de la vie britannique dans le monde entier (Amérique du Sud, Amérique du Nord, Belgique, Pays-bas, Suisse, Danemark, Allemagne, Europe scandinave...) par les agents de la seconde révolution industrielle

B) Le football, vecteur du sentiment national

Nous venons de voir comment le football est devenu un outil d’identification nationale au service des classes dominantes et des groupes nationalistes britanniques.

L’exemple de l’Italie présente également un grand intérêt avec le rôle initial de grands acteurs capitalistes puis l’utilisation à grande échelle de ce sport par le fascisme. La squadra azzura gagne les coupes du monde de 1934 et 1938, les jeux olympiques de 1936... Ces victoires contribuent lourdement à l’embrigadement nationaliste de la population.

L’utilisation du ballon rond de 1950 à 1956 par la Hongrie communiste relève d’un même souci d’exaltation nationale permettant de faire en partie oublier les problèmes sociaux et démocratiques. Disposant de joueurs très techniques (les Magyars magiques) et endurants, le Onze d’or (en hongrois Aranycsapat) initie un placement nouveau sur le terrain (4 - 2 - 4) et un engagement permanent de toute l’équipe (football total). Cette "Équipe en or" est championne olympique en 1952 et finaliste malheureuse de la coupe du monde de football de 1954.

Parmi les grandes équipes qui représentent en réalité l’emblème national le plus connu de leur pays, notons :

- la Mannschaft allemande (également nommée Die Adler, les aigles) qui a terminé sur le podium des quatre dernières coupes du monde (2e en 2002, 3e en 2006 et en 2010 et 1ère en 2014)

- la Squadra Azzurra italienne au palmarès illustre (victoire en coupe du monde en 1934, 1938, 1982 et 2006 ; finaliste en 1970 et 1994 ; championne d’Europe en 1968).

- les Bleus français dont la victoire au Mondial 1998 est révélatrice de l’enjeu constitué par chaque grande compétition avec ce commentaire de Thierry Roland « Ah ! C’est superbe ! Je crois qu’après avoir vu ça, on peut mourir tranquille !.. Quel pied ! Oh putain ! », avec la coupe remise sur la musique de Star wars, avec 500000 personnes sur les Champs Elysées, la légion d’honneur à chaque joueur...

- la seleçao, victorieuse du dernier euro, dont nous savons tous à quel point elle est chère au coeur de nombreux portugais, y compris émigrés depuis longtemps.

- La Roja espagnole (du nom de la couleur de son maillot) qui vient de connaître six années de domination mondiale de 2008 à 2014 avec ses étoiles Iker Casillas, Andrés Iniesta, Xavi, Sergio Ramos, Xabi Alonso, Cesc Fàbregas, Fernando Torres, David Silva...

Le phénomène d’identification à l’équipe nationale est tout aussi fort dans les pays d’Amérique du Sud comme l’Argentine et son Albiceleste, le Brésil et ses Auriverdes, l’Uruguay et sa Celeste...

Par la suite, le football a joué en Afrique le même rôle de facteur symbolique dans la constitution des identités nationales après la décolonisation. Hélène d’Almeida Topor conclut (in Naissance des Etats africains, 1966, Casterman) « Plus qu’en toute autre occasion, la fierté nationale s’est souvent exprimée en Afrique lors de rencontres sportives ». Parmi les équipes les plus connues, citons les Lions Indomptables du Cameroun, les Éléphants de Côte d’Ivoire...

Les connaisseurs auront été surpris de mon oubli de la Sélection anglaise dans cette seconde partie. En fait, les supporters britanniques sont plus accrochés actuellement aux résultats de leurs équipes de club qu’à la sélection nationale.

Nous pouvons nous demander si la logique du capitalisme ne pousse pas en ce sens car ces équipes locales achètent et vendent des joueurs de tous horizons, sont achetées et revendues par des richissimes de tous horizons. Si jamais, un championnat européen régulier se mettait en place, il est hautement probable que les clubs membres gagneraient une audience et des recettes mordant sur la part de marché actuelle des équipes nationales.

C) Exemple de la Coupe du monde 2018

La Coupe du monde de football rassemble 210 nations dans les groupes de qualification puis 32 pour la phase finale, cet évènement sportif va générer au moins deux phénomènes concomitants et contradictoires :

- d’une part une frénésie cocardière en faveur de "son" équipe nationale

- d’autre part un dépassement des horizons communautaires dans une compétition mondiale avec des règlements mondiaux et des arbitres internationaux

Comme en 2006, l’argent règne sur ce petit monde fortement médiatisé.

La Coupe du Monde de football 2006 à l’ère du capitalisme financier transnational ( FIFA, droits télé, argent fou)

Je vais plutôt traiter ici le rapport entre football et nations.

L’actuelle coupe du monde n’échappe pas aux constats précédents, en particulier quant au lien entre football et identification nationale, entre football et argent, entre football et intérêts des pouvoirs politiques en place :

- pour le pays organisateur lui-même (cette année, la Russie de Vladimir Poutine)

- pour les Etats africains par exemple dont aucune équipe malheureusement ne sera présente lors des huitièmes de finale

- pour les nouveaux Etats comme la Croatie ou la Serbie

- pour les gouvernements autoritaires qui essaient de dévoyer les aspirations démocratiques et sociales vers le communautarisme footballistique. Les matches de qualification entre Egypte et Algérie en 2010 avaient illustré toutes les dérives que cela peut entraîner, dans le déchaînement médiatique comme dans celui des supporters chauffés à blanc. Comme l’écrit Ismaïl Alexandrani, militant des droits de l’homme : « Le plus grand bénéficiaire de cette escalade médiatique est certainement le régime égyptien qui se réjouit de voir le peuple se concentrer sur des questions secondaires. D’ailleurs, c’est un journaliste proche du pouvoir, Amr Adib, qui a déclenché les hostilités ». La même analyse était avancée en Algérie par Doctiloup Khellili : « Le peuple algérien ne déteste pas les Egyptiens. Je pense tout simplement que les Algériens se défoulent à travers le foot. Ce match est l’occasion d’exprimer leur colère et leurs frustrations contre le chômage ainsi que les problèmes économiques et sociaux ».

En France, Nicolas Sarkozy avait également voulu utiliser la coupe du monde de football comme moyen de promotion personnelle. Voilà un président qui sait parfaitement ne rien dire sur les sujets relevant de sa compétence mais médiatise ses élans de supporter. La presse a donné par exemple un grand écho à son message sur facebook « Je viens d’avoir une longue conversation avec Raymond Domenech pour lui faire part de mon soutien à l’équipe de France de football pour la coupe du monde. Je lui ai dit que tout le pays et tous les Français seraient derrière nos joueurs dans cette compétition pour que l’équipe porte haut les couleurs et les valeurs du sport français. Allez les bleus ! »

Ces « valeurs du sport français » rappellent malheureusement le lien entre race, nation et sport utilisées particulièrement depuis un siècle par tous les régimes nationalistes, populistes et fascistes...

CONCLUSION

Pour terminer sur ces remarques générales concernant la coupe du monde, notons que le football fonctionne comme le capitalisme : à la fin, il y a un gagnant et de nombreux perdants. Après l’élimination en poule de qualification précédant la coupe, en poule du premier tour, en huitièmes, en quarts de finale ou en demi-finale... le rêve passe et les gouvernements ont besoin de boucs émissaires pour que la frustration des peuples ne se retourne pas contre eux.

Nous ne savons pas encore si l’équipe de France va passer le cap des huitièmes de finale.

Par contre, nous savons déjà que des centaines de millions de téléspectateurs vont être rivés à leur poste de télévision, espérant qu’une victoire de leur équipe nationale jette un peu de joie sur leur quotidien difficile. Nous savons aussi que, victoire ou défaite sportive, cela ne changera rien à ce quotidien.

Jacques Serieys


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