Remplacement des caissières par des caisses automatiques dans les supermarchés : Et la valeur travail

samedi 6 octobre 2018.
 

Un Intermarché à Rennes annonce, avec fierté, qu’il vient d’installer une dizaine de caisses automatiques remplaçant des caissières ; les clients passent eux-mêmes chaque article, avec son code barre, devant le lecteur, après quoi la machine affiche le prix à payer qu’ils règlent avec une carte de paiement.

Un contrôle, nous dit-on, par le poids du chariot, est effectué avant et après enregistrement des articles. En fait, il ne s’agit aucunement d’une première. Le système est déjà en place dans d’autres hypermarchés, notamment dans les « Géants Casino ». Argument mis en avant : réduction des délais d’attente, donc avantage pour le client. Vraie raison, avancée avec moins de transparence, de cette traditionnelle substitution du capital au travail : gains de productivité entraînant un moindre coût des opérations de paiement dans la grande distribution.

Une augmentation du rendement financier

Regardons y de plus près ! Une telle machine, coûte , d’après les indications dont nous disposons , 15.000€ . Ces investissements s’amortissent en général sur cinq ans ; soit 3000€ par an, auxquels il convient d’ajouter un cout de maintenance qui doit être de 800€ , et le salaire de la caissière qui surveille quatre caisses automatiques. Admettons qu’elle soit au SMIC chargé de 30% (1717€ mensuels), grâce aux baisses de charges sociales. Coût annuel par machine : 5150€.

Le coût d’exploitation total annuel d’une telle caisse serait alors, en moyenne, de 8950€ (3000+800+5.150) soit 43% du salaire chargé d’une caissière au SMIC.

Nous sommes donc bien en présence de la traditionnelle substitution capital/travail pour augmenter le rendement financier. Le souci d’améliorer le service au client, avancé par quelques dirigeants de magasin n’est pas vraiment en cause. D’ailleurs, les enquêtes menées auprès des clients près de ces nouvelles caisses sont très incertaines ; nombre d’entre eux ne trouvent aucun avantage par rapport aux caisses traditionnelles.

Certains disent que l’automatisation n’aura d’intérêt que lorsque le simple passage du chariot plein devant un capteur suffira à la lecture automatique de tous les codes-barres. D’autres, plus soucieux du chômage, regrettent la suppression des emplois. C’est un peu la même problématique qu’avec les péages autoroutiers. La simple substitution des caisses ou l’usager doit enfoncer le ticket de péage, puis la carte, aux caisses « humanisées », n’a guère d’intérêt pour l’utilisateur. Seul le « télépéage » avec abonnement, en présente un, les jours de grande affluence, car il réduit vraiment le temps d’attente.

Il est vrai que la liberté d’ouverture de surfaces de vente qui vient d’être accordée, et qui va entraîner une multiplication des magasins à bas prix (« hard discount ») , qu’ils soient allemands , ou filiales de groupes français de distribution , va exacerber la concurrence interne du secteur. L’installation des caisses automatiques peut donc être une mesure préventive contre cette concurrence à venir, des hyper classiques qui ne veulent pas adopter les normes de gestion du personnel absolument scandaleuses des « hard discount » ?

Mais puisque ces caisses automatiques sont économiquement performantes, pourquoi ces derniers , en recherche permanente de productivité, ne les ont-ils pas adopté les premiers ? Karl Marx aurait-il eu raison, lui qui affirmait que, pour dégager de la plus value, fondement des bénéfices, rien ne valait une main d’œuvre corvéable à merci ? C’est exactement ce qui se passe dans certains « hard discount » comme l’a très bien montré le reportage de « Capital » de dimanche soir sur la « Six » : harassement permanent des employés, discrimination à l’embauche sur l’âge ( 18 à 30 ans), et la taille pour pouvoir remplir plus vite les gondoles.

L’impact social de cette substitution

Mais quelle qu’ait été la vraie motivation des dirigeants des « hypers » (augmentation de la productivité du service de paiement et du rendement financier de la distribution ou désir concurrentiel d’améliorer le paiement pour le client), comme des « hard discount » on doit poser aussi le problème de l’impact « social » de ce substitutions.

Le secteur de la distribution dans son entier, classiques ou « hard discount » est un secteur qui, comme le bâtiment et les travaux publics hors de ses activités d’exportations, n’est pas en concurrence extérieure dans la mondialisation. Il n’est pas menacé par des importations de substitution du service de distribution.

Ses dirigeants ne pourraient-ils donc pas s’entendre pour retarder ce qui est peut-être une prouesse technique, qui va évidemment augmenter le rendement interne de leurs capitaux, mais revient, et reviendra plus encore avec l’automaticité totale, à supprimer des emplois à bas niveaux de salaire qui, justement, sont ceux qui manquent à tous les jeunes qui quittent le système scolaire sans diplômes.

On connaît la réponse un peu hypocrite : ces métiers , les « débitrices », comme on disait autrefois, dans les hypers, ou caissières de péage autoroutiers, sont sans intérêt. N’est-il pas socialement utile de les supprimer. Leur automatisation ne va-t-il pas dans le sens du progrès humain ? Bien sûr ! A condition que cette automatisation soit compensée par une réduction équivalente de la peine des hommes, c’est-à-dire du temps de travail.

Or c’est tout le contraire que vise l’actuelle majorité qui a mis tant d’ardeur à abolir les 35 heures. La prendre à son propre idéal de « valeur travail » ne serait-ce pas, justement, limiter pour l’instant cette destruction du travail par le capital ?

Par Jean Matouk


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