Raspail, passeur de la révolution française au socialisme, candidat à la présidence de la république le 11 décembre 1848

mardi 7 mars 2017.
 

François-Vincent Raspail a laissé son nom à un boulevard parisien et quelques autres lieux urbains, à un lycée, à une station de métro... Cela contribue heureusement à conserver son souvenir.

Raspail fait partie :

* de ceux qui ont donné à l’humanisme de la Renaissance, aux Lumières, au christianisme montagnard et à la Révolution française un successeur : le socialisme

* de ceux qui ont assuré cette fonction de passeur de la république sociale au socialisme au sens ancien " Celui qui conduit un bateau pour passer d’une rive à l’autre", fréquemment employé par les populations habitant près d’une rivière.

* de ceux qui ont fait honneur au militantisme politique par leurs actes et par leurs écrits.

* de ceux qui ont participé aux révolutions sociales et n’ont jamais trahi leurs engagements.

François-Vincent Raspail a laissé dans l’histoire l’image d’un grand démocrate, d’un médecin des pauvres, d’un homme désintéressé, d’un citoyen de l’humanité comme le postule sa célèbre devise : « N’embrasser jamais la cause d’un homme, mais toujours celle de l’humanité. »

François-Vincent Raspail naît le 29 janvier 1794 à Carpentras puis engage d’excellentes études en particulier auprès de l’abbé Eysseric caractérisé par Daniel Ligou comme un "vieux prêtre janséniste et républicain, simple, bon et désintéressé". Professeur suppléant de théologie en 1812, il quitte le séminaire pour devenir professeur de collège, bibliothécaire adjoint.

Raspail s’engage politiquement pour la première fois en 1813. Il comprend parfaitement que l’invasion de la France par les armées russe, autrichienne, prussienne, espagnole, anglaise... entraînerait une régression sociale, idéologique, démocratique considérable. Aussi, il essaie de mobiliser la population du Vaucluse contre cette menace. Les royalistes prennent leur revanche en 1814 et 1815 après l’abdication de Napoléon. François-Vincent est révoqué et subit le totalitarisme clérical de la Terreur blanche.

Il choisit alors de rejoindre Paris, où il survit de petits travaux avant d’exercer comme enseignant de rhétorique et de philosophie. Il profite du climat culturel de la capitale pour étudier le droit (particulièrement la procédure) et les sciences expérimentales. Cependant, il ne supporte pas cette Restauration qui pue le cléricalisme moyenageux plus encore que les célèbres flatulences de Louis XVIII. Ses mordants pamphlets républicains lui valent d’être chassé de l’enseignement.

Cette période de 1817 à 1820 marque un tournant dans la vie de Raspail. Gagnant sa vie comme surveillant, continuant ses études et son activité politique dans le contexte réactionnaire de la Sainte-Alliance des palais, casernes et sacristies, il rompt avec la tradition catholique pratiquante de sa famille et adhère à la libre-pensée. Il place sa plume acérée au service de la presse d’opposition, en particulier dans La Minerve.

En 1821, il publie sous le pseudonyme de M. Lutrin, Les Missionnaires en opposition avec les bonnes mœurs et épouse Henriette Adélaïde Trousseau avec laquelle il aura six enfants.

En 1822, il devient carbonaro (loge Les Amis de la Liberté), s’inscrit en faculté de médecine et rédige plusieurs articles de qualité sur les tissus animaux et végétaux. Scientifique rigoureux, malgré ses faibles moyens matériels, il va faire la découverte exceptionnelle des microbes...

Lorsqu’éclatent les premiers coups de feu de la révolution de 1830, Raspail charge son fusil et combat devant la caserne de la Rue de Babylone. Gravement blessé sur une barricade, il voit le sacrifice du peuple récupéré par la grande bourgeoisie. Il s’en rappellera 18 ans plus tard...

Comme beaucoup de républicains se réclamant de 1793, Raspail a compris l’importance de l’organisation. Aussi, pendant les Trois glorieuses de juillet 1830, naît la Société des Amis du Peuple qui s’inscrit clairement dans la filiation des Sans-Culottes de 1793. Raspail en devient rapidement le principal animateur et essaie de développer cet embryon de parti sans négliger son objet de flambeau politique, son rôle de formation théorique (cours du soir) et sa fonction sociale ("adoption" de familles pauvres...).

Héros de la Révolution de 1830, Raspail devient l’objet des convoitises politiciennes du nouveau roi Louis-Philippe et des politiciens qui l’entourent. Leur but est de domestiquer le républicain révolutionnaire ou au moins l’amadouer. Mais celui-ci refuse les titres, refuse la place de directeur des collections du museum, refuse même des habits pour ses filles apportés par les filles du ministre de l’intérieur. Cependant, François Vincent Raspail accepte la "Croix de juillet", instituée en 1830 pour récompenser les citoyens s’étant distingués par leur dévouement à la cause de la Liberté ; il y rejoint d’autres récipiendaires comme Alexandre Dumas père et François Arago ; avec les titulaires de la ville de Paris il milite au sein d’une association pour réclamer la suppression de l’obligation de prêter serment ainsi que la légende, gravée sur l’avers de la croix, « Donné par le Roi des Français ».

La raison qu’il donne à son acceptation de la décoration de juillet et à son refus des autres distinctions mérite la postérité : "Celle-ci n’ennoblit pas, elle honore ; elle n’aura été flétrie par aucune boutonnière indigne". Suite logique d’une telle détermination, il refuse la légion d’honneur et justifie son acte. Cela lui vaut 8 mois de prison et 800 f d’amende.

L’écho de la Société des Amis du Peuple sort des limites de la capitale et influence par exemple le journal lyonnais "La glaneuse" dans lequel on peut noter le lien affiché entre orientation politique républicaine et choix d’un camp social : celui du peuple, celui des Canuts "Tu nous comprendras, peuple, parce que nous sommes peuple comme toi ! Comme toi, nous appartenons à ce peuple de noirs ateliers et chambres étroites, à ce peuple qui mange peu quand il mange, à ce peuple qui travaille beaucoup pour gagner peu, à ce peuple qui traîne le oulet de la misère depuis la naissance jusqu’à sa mort, toujours aux prises avec le besoin... Voilà notre peuple à nous ! Voilà le peuple que nous voulons défendre ! Voilà le peuple qui nous verra toujours dans ses rangs !". Notons aussi cet article du 27 mai 1832 "Il n’y aura d’amélioration possible pour le sort du prolétaire que quand tous les peuples seront intimement liés et ne formeront qu’une chaîne dont chaque ville manufacturière sera un anneau..."

Sur la fin de l’année 1831, la Société des Amis du Peuple est interdite et ses dirigeants jugés du 10 au 12 janvier 1932. Raspail écope encore de 15 mois de prison. Sorti de cet enfermement en avril 1833, il combat les orientations jusqu’auboutistes qu’il suspecte d’être alimentées par la préfecture de police.

Il fonde alors le journal Le Réformateur dont l’impact devient important dans le milieu des républicains avancés et des cadres organisateurs de la classe ouvrière.

Quiconque se plonge dans la vie militante de Raspail constate à quel point son socialisme prémarxiste n’a rien d’utopique. Dans la tradition de 1793 il lutte pour l’instruction publique gratuite et obligatoire, pour les droits de l’homme dont les droits sociaux, pour l’éradication de la misère, pour l’impôt progressif, pour le droit d’association.... Il sait et explique que la révolution n’est pas imminente à tout moment, qu’une prise du pouvoir par un putsch n’est ni possible, ni souhaitable car une révolution n’est "rentable" que si le peuple est prêt à la prendre en mains...

Malheureusement, un homme d’une telle qualité subit la haine de ce sombre assassin serviteur de l’Etat bourgeois qu’est Adolphe Thiers ; le premier découvreur des microbes est à nouveau condamné à deux ans de prison dans des conditions iniques (suite à la bombe de Fieschi, affaire à laquelle il n’est absolument pas mêlé). Durant son emprisonnement, Le Réformateur disparaît.

De 1836 à 1846, Raspail s’active surtout comme médecin des pauvres. La combativité populaire remonte alors puissamment et il s’engage à nouveau dans la presse comme dans la campagne des banquets.

En février 1848, la Révolution explose à nouveau dans la capitale. Pour tous les cadres organisateurs du milieu ouvrier, la grande question, c’est comment ne pas se faire voler la victoire, comme en 1830. Une délégation ( de charpentiers) se rend donc le 24 février chez Raspail, considéré comme incorruptible dans son lien au peuple, au monde ouvrier.

Karl Marx a résumé dans Les luttes de classes en France le rôle éminent de Raspail : « Le 25 février (1848), vers midi, la République n’était pas encore proclamée, mais, par contre, tous les ministères étaient déjà répartis entre les éléments bourgeois du Gouvernement provisoire et entre les généraux, banquiers et avocats du ’National’. Mais, cette fois, les ouvriers étaient résolus à ne plus tolérer un escamotage semblable à celui de juillet 1830. Ils étaient prêts à engager à nouveau le combat et à imposer la République par la force des armes. C’est avec cette mission que Raspail se rendit à l’Hôtel de ville. Au nom du prolétariat parisien, il ordonna au Gouvernement provisoire de proclamer la République, déclarant que si cet ordre du peuple n’était pas exécuté dans les deux heures, il reviendrait à la tête de 200 000 hommes. Les cadavres des combattants… à peine refroidis, les barricades n’étaient pas enlevées, les ouvriers n’étaient pas désarmés et la seule force qu’on put leur opposer était la Garde Nationale (faible et peu sûre). Dans ces circonstances, les considérations politiques et les scrupules juridiques du Gouvernement provisoire s’évanouirent brusquement. Le délai de deux heures n’était pas encore écoulé que déjà sur tous les murs de Paris s’étalaient en caractères gigantesques : République française ! Liberté, Égalité, Fraternité ! ».

Deux jours plus tard, Raspail lance un nouveau journal "L’ami de Peuple".

Le 15 mai 1848, Raspail, Blanqui et Barbès participent à un défilé qui doit porter une pétition pour leur chère Pologne à l’Assemblée nationale en accord avec le président Buchez. Le gouvernement monte en épingle l’entrée bonne enfant dans l’Assemblée nationale (probablement fomentée par la préfecture de police). Les trois dirigeants et bien d’autres (Louis Auguste Blanqui, Benjamin-Pierre Flotte, Martin dit Albert (l’ouvrier Albert), Armand Barbès, Joseph-Marie Sobrier, François-Vincent Raspail, Auguste-François Quentin, Paul Degré, Larger, Borme, Thomas, Louis Blanc, Nicolas-Auguste Seigneuret, Joachim Houneau, Aloysius Huber, Laviron, Napoléon Chancel) sont arrêtés et emprisonnés.

Le courant républicain socialiste et le mouvement ouvrier parisiens perdent leurs têtes pensantes et organisatrices au moment fatal ; ils vont être écrasés lors des journées de juin 1848.

Pourtant enfermé à Vincennes, Raspail est élu député de Paris le 17 septembre mais il ne pourra sièger.

Ses partisans lyonnais poussent à sa candidature pour les présidentielles de décembre 1848. Incarcéré, Raspail ne peut faire campagne et n’obtient que 36920 voix, soit 0,51%. Louis Napoléon Bonaparte est élu.

Le Manifeste électoral du peuple (8 novembre 1848) en soutien à la candidature de Raspail pour les élections présidentielles constitue un document de première importance. Il s’agit, à ma connaissance, du premier texte socialiste à diffusion de masse.

En mars 1849, les accusés pour le rassemblement du 15 mai 1848 sont jugés en Haute Cour (5 juges nommés par la Cour de Cassation et 36 jurés pris parmi les conseillers généraux). Le procès dure plus d’un an, le gouvernement ayant intérêt à minoriser l’extrême gauche républicaine. Les peines sont extrêment lourdes. Barbès et l’ouvrier-Albert (Alexandre Martin) sont déportés à vie. Ecopent de prison : Blanqui (10 ans), Sobrier (7 ans), Raspail (6 ans)... Tous les contumaces (dont Louis Blanc) sont déportés.

Pendant la détention, l’épouse de Raspail (mère de 5 enfants en vie) meurt. Dix jours plus tard, le 13 mars 1853, les ouvriers parisiens organisent une manifestation très nombreuse pour ses obsèques. Badinguet (Napoléon III) remplace les deux ans de prison que le vieux lutteur devait encore accomplir en bannissement. Après dix années passées à Bruxelles, le grand homme est amnistié et rentre en France, bénéficiant d’un grand respect dans la gauche républicaine. Il aide Varlin lors des grèves du Creusot.

Il est à nouveau élu député du Rhône lors des élections législatives du 31 mai 1869. Cela lui permet de déposer le 8 décembre un projet de loi qui résume les grandes orientations des républicains "irréconciliables" vis à vis de l’Empire. Politique cohérent, il vote contre la Déclaration de guerre à la Prusse le 15 juillet 1870 ; il ne quitte pas Paris pendant le siège puis la Commune.

La justice, toujours aussi pitoyable, le condamne à nouveau à la prison suite à La Commune, sans aucune raison effective.

Elu député de la 2ème circonscription de Marseille le 5 mars 1876, il préside la séance inaugurale comme doyen d’âge et déclare "C’est la première fois que je me vois entre des soldats qui ne me conduisent pas en prison".

Suite au conflit avec le président Mac Mahon, l’Assemblée est dissoute. Le 14 octobre 1877, Raspail est réélu triomphalement à Marseille.

Epuisé, il meurt 3 mois plus tard d’une double pneumonie.

Le 13 janvier 1878, l’admirable peuple parisien lui témoigne son admiration par des funérailles grandioses.

Pour ne pas être trop long, je n’ai guère abordé dans cet article les recherches scientifiques de Raspail, ni sa passion pour la peinture, ni même sérieusement ses idées.

Jacques Serieys

Bibliographie

* François-Vincent Raspail : Savant et Républicain rebelle de Jean-Pierre Bedei et Patricia Bédéï

* François-Vincent Raspail Présentation, préface et notes par Daniel Ligou

* François Vincent Raspail-de la Science aux Barricades de Marthe Saquet-Coulomb


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