Jaurès et la foule (par Sèverine)

jeudi 30 juillet 2020.
 

30 juillet 1922. Dans L’Humanité, à l’occasion du huitième anniversaire de l’assassinat de Jaurès, Séverine, célèbre journaliste féministe et pacifiste, publie un court mais bel hommage : Jaurès et la foule.

Ceux qui n’auront fait que lire ses discours, même s’ils en peuvent admirer l’inspiration, l’armature, la forme ; ceux qui, plus tard, quand les temps historiques seront venus pour lui, s’attacheront à étudier cette grande figure, ne le connaîtront jamais tout entier. Ils auront le texte, la trace survivante de son éloquence, mais ils n’en auront pas la musique ! Ils en éprouveront la chaleur encore, mais ils n’en verront pas la lumière ! Ils constateront la force d’expansion de ce coeur incomparable – ils ne le sentiront pas palpiter !

Or, en lui, rehaussant la pensée féconde, tout était musique, lumière, amour !

Il parlait comme Beethoven chante, comme peignit Claude Monet, comme sculpta Rodin. Il eut, de l’un, la phrase large qui exprime le désespoir ou la joie ; il eut, de l’autre, cette virtuosité délicate qui traduit tout en transparences, en transpositions, mêle le rayon à la pâte, pour l’oeil ébloui. Et ses mains prolétariennes, aux ongles carrés, pétrissant l’argile des mots, avaient, pour ébaucher l’idée, le même coup de pouce que le grand solitaire de Meudon.

C’était un grand artiste oui, un être doué si splendidement que tous nous garderons son empreinte jusqu’à la fin de nos jours.

Il avait le don – le don magnifique non pas de plaire, mais d’attacher à lui solidement, on ne sait par quels liens mystérieux, même ceux-là qui le dépassaient sur le chemin de l’avenir.

Certains orateurs, avant lui, eurent ce privilège. Sans doute Démosthène. Le cri de son contemporain aux nouveaux venus qui interrogent : « Ah ! si vous aviez vu le monstre ! » n’est pas qu’une expression enthousiaste – c’est un grand cri d’amour ! Cicéron paraît n’avoir été qu’admiré. Gambetta, lui, semble avoir rayonné plus loin que l’esprit, puisqu’il a laissé des souvenirs vibrants et des amitiés fidèles.

Question de tempérament ! Le peuple qui, par fatalité, est contraint de haïr, n’aime pas la haine. On se fera applaudir comme écho de ses revendications, de ses colères… on ne se fera aimer de lui que par la réciprocité de la tendresse.

Aucun fiel dans l’âme de Jaurès. Il n’allait pas dans le marais fangeux que tout être humain porte en soi, éveiller les serpents de l’envie, pour les jeter, ripostes venimeuses, contre ses adversaires. Sa colère, magnanime, pourrait-on dire, eut plutôt emprunté des traits au tonnerre.

Sa voix sonnait franc, ample, cadencée, jamais discordante, toujours au diapason de sa générosité de vues. Il ne jouait pas à l’ascète et s’en vantait, voulant non pas égaliser la misère, mais faire accéder au bien-être tous les dépossédés, tous les déshérités, tous les exclus ! L’art ne lui semblait ni un monopole ni une amusette : il l’associait aux plus merveilleux des lendemains.

Le geste de ses bras courts était quelque chose d’inexplicable : l’envergure dépassant l’aile. Sobrement, sans outrance, il fauchait l’argument, abattait l’obstacle, dégageait l’horizon, puis, finalement, penché, ramassait sa gerbe entre ses deux mains tendues et s’en allait, en sueur, plié sous elle, comme un bon tâcheron qui a fait sa journée.

Et c’est alors que se manifestait autour de lui, s’épongeant sans coquetterie, la cravate tournée, le col en désordre, trempé, essoufflé, cette tempête d’affection dont s’élargissait encore son large sourire. On eut dit que la salle entière, d’une seule bouche, l’embrassait sur les deux joues : « Bien parlé, fils ! ». Les femmes s’essuyaient les yeux ; les vieux, dans la salle, revivaient leur jeunesse ardente ; les adolescents, tout pâles, se sentaient les frères de Bara et d’Enjolras ; les hommes, résolus, acclamaient. Et leur acclamation semblait dire : « Quand tu voudras ! »

On l’a tué. A l’instigation des forces ténébreuses, saoulé de calomnies, un pâle avorton a supprimé cette lueur, cette culture, cette ardeur, cette foi ! Il ne savait guère ce qu’il faisait, lui ; mais ceux qui le poussaient ne l’ignoraient pas.

Ah ! cette clameur déchirante de la foule, retenue place de la Concorde, tandis que le char funèbre tournait le pont :
- Adieu, Jaurès ! Adieu Jaurès !

Tous les sanglots du monde tenaient dans ce gémissement. Il consacrait martyr de la Cause le tribun qui l’avait servie sans jamais se servir d’elle, et nous rendait sa mémoire, pour toujours, intangible et sacrée ! »

Séverine, 30 juillet 1922.


Signatures: 0
Répondre à cet article

Forum

Date Nom Message