Condition actuelle de la poésie orale

dimanche 15 juillet 2018.
 

1) La faille entre le poète et l’oralité de son poème

Nous devons constamment mettre en corrélation deux angles d’analyse. D’une part, le fonctionnement connexe d’une poétique et d’une pratique orale ; de l’autre, sa réception. Elle peut être considérée selon plusieurs niveaux, individuel, collectif, institutionnel. Les parti-pris des organisateurs d’évènements impliquant la poésie orale contemporaine sont particulièrement révélateurs de son statut problématique.

On peut distinguer selon deux problématiques imbriquées les obstacles que la poésie orale contemporaine doit surmonter pour accéder à une légitimité sociale et à une réussite poétique. Tout d’abord, il existe une séparation culturelle profonde entre ce qui est considéré comme appartenant à l’écrit, et ce qui est identifié comme étant une activité orale. C’est une longue histoire que celle de la distinction des tâches entre l’homme de lettre et l’homme de scène.

Une transmutation s’opère traditionnellement dans le passage d’un texte d’une responsabilité à l’autre : l’entrée dans le champ de la représentation. C’est là qu’intervient la nécessité de l’émergence d’un type de réception spécifique à la poésie orale : le terrain sur lequel la poésie orale contemporaine tente d’exister est déjà saturé par des fictions d’oralité.

Ensuite, ce qui est plus important, il y a une véritable hétérogénéité de l’écrit et du corps. Dés lors que l’écrit préside à toute poésie contemporaine, il est illusoire de prétendre qu’un poème ne puisse en relever premièrement. N’importe quel poète tentant une proposition orale se tient donc exactement sur une faille aporétique. Il peut chercher à la masquer, s’y installer, tenter un dépassement.

2) Le poète interprète et le spectacle

A de rares exceptions prés, sans descendance directe dans la tradition française, comme les troubadours ou les romanceros, l’histoire de la poésie européenne est une histoire de la séparation du poème et du corps, ce qui entraîne la relégation de l’oralité dans le champ du théâtre et de la chanson.

Devenu facultatif, l’acte de dire la poésie trouve sa légitimité attachée à un savoir-faire, celui de l’interprète. A l’époque contemporaine, le poète rompant le silence pour dire sa poésie sera généralement entendu dans ce cadre, et jugé en tant qu’interprète de sa propre poésie, ce qui pose divers problèmes. Se permettre d’être ennuyeux alors qu’on aurait pu se taire ou demander par exemple les services d’un chanteur, est considéré comme un péché d’orgueil.

Si d’aventure le poète fournit quelque chose d’efficace, il est fréquemment pris pour un comédien, sinon, on lui conseillera avec bienveillance d’en trouver un pour dire ses textes à sa place. Ce tableau peut paraître sombre, mais c’est là la réaction, souvent condescendante, de la plupart des publics confrontés à un poète. William S. Burroughs écrit :

« Dans Le festin nu, j’ai écrit "Je ne suis pas un amuseur public. Je me trompais. C’était avant que je commence à donner des lectures publiques. Aussitôt que quiconque se lève face à un public pour lire ses oeuvres, il devient un interprète, il est là pour divertir. »

En d’autres termes, la séparation de la poésie et de son oralité reste valable jusque dans une action de lecture publique, elle s’applique dans la personne même du poète. Pour William S. Burroughs comme pour beaucoup de poètes pour qui le médium oral intervient comme une remise en jeu du texte, c’est là une règle impondérable avec laquelle il s’agit de composer. Le poète n’a de légitimité comme lecteur public que par la position que lui confère un cadre spectaculaire donné et dans les limites que celui-ci impose.

En 1978 à Rome, le Festival International de Poésie se déroule sur une plage. Les lectures sont calibrées à trente minutes, soit une heure avec la traduction. William S. Burroughs rapporte qu’un poète sicilien octogénaire se fit jeter du sable par le public durant les deux minutes de dépassement qu’excéda la lecture.

3) L’atelier de poésie orale de l’Université du Mirail

Cette partie sera mise en ligne ultérieurement

A lire également sur ce site :

La séparation historique du poème et du corps, de l’écrit et de l’oral (Bertran Serieys)

[


Signatures: 0
Répondre à cet article

Forum

Date Nom Message