Naomi Klein : « La crise climatique renforce les valeurs de la gauche, autant qu’elle la défie »

samedi 18 avril 2015.
 

Dans "Tout peut changer, capitalisme et changement climatique",la journaliste et essayiste Naomi Klein remonte à la source du réchauffement et démonte un capitalisme toujours plus avide de ressources. L’altermondialiste canadienne exhorte aussi la gauche à articuler lutte climatique et lutte contre l’austérité.

Votre livre décrit un conflit économique, idéologique, écologique. Est-on en guerre, et qui se bat contre qui  ?

Naomi Klein Il existe à coup sûr un conflit entre ce que notre système économique définit comme progrès et ce qu’il nous faudrait engager face aux bouleversements climatiques. Quant à savoir qui est en train de gagner, nous devons admettre que les forces économiques dominent. Après la crise économique mondiale, en Europe, les politiques sur le climat ont été clairement sacrifiées au nom du retour à la croissance. En Espagne, au Portugal, en Grèce, en Italie, les soutiens aux énergies renouvelables ont été coupés, le coût des transports publics a augmenté. Ces pays se sont remis à courir après les énergies fossiles non conventionnelles, comme le gaz obtenu par fracturation hydraulique ou les forages offshore… Bref, dès lors que la croissance économique s’est trouvée menacée, il n’a plus été question de mettre des limites à l’exploitation des ressources fossiles. Or, c’est précisément ce que la lutte contre le changement climatique nous impose.

Qui sont les acteurs de cette bataille  ?

Naomi Klein Les compagnies pétrolières et gazières sont bien évidemment des acteurs de cette guerre, mais au-delà, c’est tout un système qui met la pression. Le secteur extractiviste répond à une logique établie  : les compagnies doivent prouver qu’elles disposent, en sous-sol, dans leurs réserves, d’un volume d’hydrocarbures équivalant à ce qu’elles produisent déjà. Sans quoi, le marché les pénalise. C’est donc bien un problème structurel. Nous savons que ce secteur dispose de cinq fois plus de carbone dans ses réserves prouvées qu’il ne devrait être autorisé à en émettre pour ne pas dépasser les 2 °C de réchauffement à la fin du siècle. Ces forces-là ont la main sur le système politique. Et elles se battent salement, et utilisent tous les outils dont elles peuvent disposer, incluant la désinformation fondée sur le déni du changement climatique. Elles s’appuient aussi sur des politiciens qui endossent le rôle de VRP des multinationales de leur pays. En février, François Hollande s’est rendu aux Philippines pour y lancer un appel pour le climat. Mais, derrière les caméras, il concluait des affaires pour les compagnies privées françaises de l’eau ou du BTP. C’est hypocrite, mais, pire, cette contradiction est au cœur même de notre système économique.

Vous expliquez que la droite a longtemps qualifié le réchauffement d’alibi pour imposer les valeurs de gauche. Le changement climatique donne-t-il raison à la gauche  ?

Naomi Klein Le chef du Heartland Institute, le principal think tank climatosceptique aux États-Unis, m’a expliqué que, lorsqu’il a entendu parler du changement climatique, il a réalisé que ce serait un motif pour imposer toutes formes de régulation gouvernementale. En d’autres mots, il a compris que si la science disait la vérité, alors ce serait la fin de sa vision du monde. De ce point de vue, le changement climatique est bon pour la gauche. Avec lui, la nécessité d’investir dans la sphère publique devient une évidence. Pour changer notre trajectoire commune, nous avons besoin de transports publics, de villes réaménagées… des gros mots pour la droite, mais les peuples de gauche, eux, croient déjà à ces formes de régulation et de redistribution des richesses. La crise climatique renforce ces idées. Cela dit, elle défie aussi cette large part de la gauche traditionnelle qui continue de se plier au cadre du productivisme, d’envisager la nature comme si elle était sans limites et de considérer la croissance comme quelque chose de bon. Le débat qu’elle mène avec la droite ne porte que sur la redistribution de cette croissance.

Le capitalisme s’est saisi du discours écologique, il revendique son rôle dans le sauvetage de la planète…

Naomi Klein Un discours sur la croissance verte a effectivement émergé, mais avec en toile de fond l’idée que l’on peut tout avoir, la réponse au défit climatique et les profits. Bien sûr, une part de l’économie va devoir se développer  : les nouveaux systèmes énergétiques ou de transport… Le paradoxe, c’est que, notre système étant basé sur les carburants fossiles, nous allons pour cela devoir brûler plus de carbone. Cela ne veut pas dire qu’il ne faille pas engager ces investissements, au contraire. Mais nous devons compenser par autre chose, pour finalement réduire nos émissions. Comment  ? En agissant sur la demande  : nous devons consommer moins. Certains appellent cela la décroissance. Quoi qu’il en soit, c’est précisément ce dont la croissance verte ne veut pas entendre parler. Elle n’admet pas que les mieux dotés de la planète aient à changer de conception. Or il va falloir établir des règles, construire une stratégie pour permettre aux plus pauvres de consommer plus. Il va falloir de l’équité, ce qui requiert une planification de cette transition. Une partie de notre économie est déjà bas carbone et peut croître. Ironiquement, c’est à elle que l’austérité s’attaque  : la santé, l’éducation, l’art, la culture, toutes ces choses qui favorisent le bien-être. C’est précisément ce dont il est question  : avancer vers une autre mesure du progrès. Aujourd’hui, nous le définissons à l’aune de la croissance. Je ne crois pas qu’il faille le définir à l’aune de la décroissance. En revanche, à l’aune du bien-être, oui. Il ne s’agit pas uniquement de parler de transition. Il s’agit de trouver les moyens de construire une transition juste.

C’est l’obstination du capitalisme à ne pas vouloir agir à temps, dites-vous, qui impose aujourd’hui cette révolution du système. Il aurait pu exister un capitalisme climato-compatible  ?

Naomi Klein Cette question fait débat, mais oui, je le crois. Beaucoup d’experts climatiques estiment que si nous avions commencé à réduire nos émissions en 1992, quand nos gouvernements ont signé la Convention climat de l’ONU, alors nous aurions pu suivre un rythme de réduction d’environ 2 % d’émissions de gaz à effet de serre par an. Cela restait compatible avec le modèle de base de la croissance. Mais nous ne l’avons pas fait. Au contraire  : nous avons laissé les émissions augmenter terriblement. De fait, il faut faire plus pour réparer. Nous pouvions concilier notre modèle économique avec comme objectif une baisse de 2 % ou 3 % des émissions par an. Mais il est impossible de le faire avec un objectif de réduction de 8 % à 10 % par an. Or, c’est l’effort que nous devons réaliser pour tenir le cap des 2 °C auquel se sont engagés nos gouvernements à Copenhague.

Le mouvement écologiste a lui aussi sa part de responsabilité…

Naomi Klein Parmi les grands groupes environnementaux, beaucoup tentent de réconcilier la crise écologique avec l’idéologie dominante. Plutôt que de se battre pour une vraie régulation des émissions, ils cherchent le gagnant-gagnant et proposent des solutions n’imposant pas de contraintes aux gros pollueurs. Cette logique a débouché sur des partenariats entre ces groupes et les industriels. Elle a également conduit au fait que le coût de la transition porte d’abord sur les consommateurs. Enfin, ces groupes ont participé à la création de mécanismes tels que les marchés carbone, dont l’inefficacité est spectaculaire.

Cela posé, beaucoup de groupes environnementaux ne rentrent pas dans cette logique. Greenpeace, les Amis de la terre, 350.org ont des politiques claires et n’acceptent pas d’argent des corporations. Enfin, la gauche doit elle aussi faire son autocritique. En refusant de placer la question climatique au cœur de ses préoccupations, elle l’a, d’une certaine manière, déléguée aux environnementalistes. Nous ne devrions pas jouer les surpris, le mouvement environnementaliste n’a jamais été, historiquement, un transformateur radical du système. Sauver une rivière ne change pas l’économie. Cela, c’est le travail de la gauche. Pourquoi ne s’en est-elle pas emparée  ? Voilà la question. Si nous acceptons l’urgence de cette crise, non seulement cela ne s’opposera aux luttes sociales pour l’emploi ou contre l’austérité, mais ce sera un argument de force pour transformer les choses.

C’est ce à quoi l’on assiste dans les «  blocadies  » dont vont parlez  ?

Naomi Klein Ce terme a émergé aux États-Unis après un mouvement de blocage du projet d’oléoduc Keystone XL. Mais il englobe tout un état d’esprit qui émerge chez une nouvelle génération de militants climat, lesquels cherchent un imposer les décisions que les gouvernements ne prennent pas en empêchant les projets climaticides. Les nouvelles mines de charbon, la fracturation hydraulique, les nouveaux terminaux d’exportation de gaz… Avec cela d’intéressant  : ils ne se contentent plus de dire non et ont conscience de la nécessité d’articuler leur lutte avec la construction d’une économie postcarbone. Dans le cas de Keystone XL, des fermiers ont construit des infrastructures énergétiques alimentées par le solaire et le vent, qui ont fourni à leur communauté plus d’énergie que le pipeline ne l’aurait fait. Cela s’est aussi vu au Canada. De fait, ces luttes sont un outil pour l’autodétermination et pour l’autonomie.

Syriza, Podemos sont-ils des points d’appui  ?

Naomi Klein La clé, encore une fois, c’est de réussir à dépasser l’idée que luttes climatiques et luttes sociales sont deux processus distincts. Beaucoup de ceux qui soutiennent Syriza ou Podemos ont une conscience aiguë des enjeux environnementaux. En outre, la pression que met le gouvernement allemand sur la Grèce ou l’Espagne pour qu’elles réduisent leurs supports aux énergies renouvelables est on ne peut plus ironique, alors que l’Allemagne elle-même a entamé sa transition énergétique. Aujourd’hui, 30 % de son électricité provient des énergies renouvelables. Dans des centaines de ses villes, il y a eu une poussée de la remunicipalisation des réseaux, imposée par le vote des habitants…

L’Allemagne, ce sont aussi les fermes-usines, des émissions en hausse et un gouvernement qui n’a pas fermé la porte aux gaz de schiste…

Naomi Klein Je ne dis pas que tout y est parfait, mais qu’elle est en train de démontrer qu’une transition rapide est possible. Et je reste très claire  : pour réduire les émissions, il faut dire non aux compagnies d’hydrocarbures. Angela Merkel s’y refuse, ce qui montre encore une fois les valeurs du capitalisme vert…

Vous plaidez pour une décentralisation poussée de la gestion de l’énergie. N’est-ce pas une autre forme de dérégulation  ?

Naomi Klein Je défends la décentralisation comme un modèle efficace, pas comme une doctrine. Le fait est que la centralisation de l’énergie a un mauvais passif, y compris en matière d’énergies renouvelables. Dans mon pays ou au Brésil, les grand barrages ont terriblement affecté certaines populations. En outre, quand de grandes compagnies arrivent quelque part et implantent leurs fermes solaires ou leurs parcs éoliens sans le consentement des communautés, alors les communautés s’y opposent. C’est arrivé en Angleterre, aux États-Unis… Mais cette résistance n’existe pas dans les pays plus attachés à la consultation, par exemple au Danemark, où 40 % de l’énergie vient du vent et est principalement contrôlée par les communautés locales.

On le sait, la COP21 n’aboutira pas à la révolution du système. Faut-il la boycotter comme certains le revendiquent  ?

Naomi Klein C’est une question qui se pose sommet après sommet. En fait, elle est sans réelle importance. Je suis plus intéressée par le coup de projecteur qui sera pointé sur Paris en décembre et la façon dont nous pourrons l’utiliser. Nous pouvons remporter une victoire ou deux dans le cadre de la COP21. Mais ne nous y trompons pas  : c’est à l’extérieur que les choses se joueront. Nous allons disposer d’un réel espace pour faire se rejoindre lutte climatique et lutte contre l’austérité. Ce mouvement est déjà entamé. Il faut lui donner de la force.

Entretien réalisé par Marie-Noëlle Bertrand, L’Humanité

Tout peut changer, capitalisme et changement climatique, éditions Actes Sud, 626 pages

Et la lutte pour le climat

Figure de proue de la gauche altermondialiste canadienne, Naomi Klein est aussi journaliste et essayiste. En 2001, son livre 
 No logo, la tyrannie des marques rencontrait un large écho en France. La Stratégie du choc, montée d’un capitalisme du désastre faisait rebelote en 2008. Son engagement dans la lutte climatique prendra corps 
en 2009, pendant la préparation de 
la conférence climat de Copenhague. Prochaine étape  : celle qui se tiendra à Paris en décembre prochain, la fameuse COP21.


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