« Que faire ? » Un livre de Lénine qui a changé le monde ?

mercredi 16 novembre 2022.
 

1) « Que faire ? » Un livre de Lénine qui a changé le monde (Hervé Debonrivage)

La critique contemporaine dans le champ politique de la forme parti et de la notion d’avant-garde révolutionnaire redonne au livre de Lénine « Que Faire ? » Une certaine actualité.

Dans son émission « Comment les livres changent le monde » du 05/07/2022, il a été question du fameux livre de Lénine : Que faire ?

Source : France Culture

https://www.radiofrance.fr/francecu...

Épisode du mardi 5 juillet 2022 par Alban Cerisier, Didier Leschi, Régis Debray

On peut écouter l’émission de 58 minutes en utilisant le lien suivant :

https://www.radiofrance.fr/francecu...

1) Que faire ? Résumé sur le site de France Culture

Brochure militante et clandestine, "Que faire ?" de Lénine est imprimé en 1902 soit trente ans après la première traduction du "Capital" de Marx en Russie. Ce texte deviendra l’abécédaire des révolutionnaires professionnels de l’Internationale communiste.

avec :

Roger Martelli (Historien du communisme, co-directeur de la revue Regards et ancien membre de la direction du Parti communiste français), François Coustal (Journaliste, auteur et ancien membre de la Ligue communiste révolutionnaire).

Que faire ? est un manifeste politique qui participe d’un vif débat dont l’enjeu, comme le rappelle Régis Debray, est de répondre à la question : "Comment faire une révolution socialiste dans un pays où il y a 80% de paysans et 5% d’ouvriers ?". Ce livre, jeté dans la mare des idées, aura des retombées qui feront date : la Révolution d’Octobre en Russie et les multiples tentatives "heureuses ou malheureuses" en Europe, en Asie et en Amérique Latine, afin de renverser "l’ordre établi".

Circonstances de publication

Lénine, de son nom Vladimir Ilitch Oulianov, rédige Que faire ? lors de son exil en Allemagne à l’intention des militants russes. C’est un texte polémique dans un débat vif qui a lieu au sein du POSDR (le Parti Ouvrier Social-Démocrate Russe). Lénine combat alors le "spontanéïsme" comme le nihilisme terroriste. Il plaide pour que "l’avant-garde" soit constituée de "révolutionnaires professionnels" disciplinés qui organisent et guident le mouvement des masses car la conscience de classe ne peut-être réveillée que par l’action de l’avant-garde.

Très critiqué dans le POSDR, en particulier par Léon Trotsky, mais aussi au sein du courant socialiste européen par Rosa Luxembourg, il mènera à la séparation des socialistes russes, en 1903, entre bolcheviks et mencheviks. C’est après la Révolution d’Octobre et la construction des partis communistes sections de la III Internationale que ce texte se diffuse très largement comme le modèle qui aurait permis la victoire de la révolution Russe et servira même de référence à la gauche extra-parlementaire qui apparaît au lendemain de Mai 68. Vadémécum du "centralisme démocratique"

Le stalinisme fera de Que faire ? la justification théorique d’un "centralisme démocratique" dont les mécanismes avaient suscité les réticences de Trotsky et Rosa Luxembourg. C’est la toute-puissance de la direction du parti sur les militants. Un "petit père des peuples", réputé infaillible parce qu’il est à la tête de l’Internationale.

Que faire ? restera la référence de tous ceux qui prétendent construire un parti d’avant-garde qui prépare la révolution et en particulier au sein d’une extrême gauche renaissante après 1968.

"Que faire ? est un texte qui formalise une conception du parti politique qui va dominer le 20ème siècle" - Roger Martelli

Enfin, le livre de Lénine soulève une question qui demeure actuelle : quel peut être le rôle des partis politiques ? Aujourd’hui, les partis sont en désintégration et aucune forme de structuration n’apparaît en capacité d’être une alternative. Aussi, la relecture de Lénine peut s’avérer utile afin de mesurer le chemin parcouru.

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Bibliographie indicative :

Lénine, Que faire ?, Éditions Science marxiste, 2009

Hélène Adam, François Coustal, C’était la ligue, Syllepse/Arcane 17, 2018

Roger Martelli, Le PCF, une énigme française, La Dispute, 2020

Didier Leschi, Rien que notre défaite, Le Cerf, 2018

Léon Trotsky, Nos taches politiques, Denoël, 1970

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Petit commentaire HD

- > L’ ouvrage de Lénine : « L’impérialisme stade suprême du capitalisme » me semble avoir eu une influence tout aussi importante et qui garde encore toute son actualité.

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Hervé Debonrivage

2) Que faire ? Un livre de Lénine qui n’a pas changé le monde (Jacques Serieys)

2a) Comment les livres changent le monde. Série passionnante de France culture même si aucun n’a jamais "changé le monde"

France culture nous avait proposé en juillet 2021 une série de 15 émissions présentées par d’excellents spécialistes sur le thème Comment les livres changent le monde . Elles couvraient la période de 1945 à aujourd’hui au travers de quelques livres dont l’importance historique est évidente :

- Jean-Paul Sartre, "L’Existentialisme est un humanisme"

- Albert Camus, "La Peste"

- Simone de Beauvoir, "Le Deuxième sexe"

- George Orwell, "1984"

- Claude Levi-Strauss, "Tristes tropiques"

- Frantz Fanon, "Les Damnés de la terre"

- Hannah Arendt, "Eichmann à Jérusalem"

- Mao Zedong, le "Petit Livre rouge"

- Milan Kundera, "La Plaisanterie"

- Jean Raspail, "Le Camp des Saints"

- Alexandre Soljenitsyne, "L’Archipel du Goulag"

- Michel Foucault, "Surveiller et punir"

- Samuel Huntington, "Le Choc des civilisations"

En ce mois de juillet 2022, cette série est complétée par des ouvrages de la première moitié du 20ème siècle.

Ainsi, le 4 juillet 2022, nous avons pu revivre la naissance de la psychanalyse avec l’oeuvre de Freud, "L’Interprétation des rêves" paru en 1900.

Ainsi, ce 5 juillet 2022, nous a été présenté la célèbre brochure de Lénine : "Que faire ?"

Didier Leschi a raison d’affirmer qu’il y eut un avant et un après la parution de chacun des ouvrages ci-dessus. Tous ont joué un rôle significatif dans l’histoire politique, sociale, culturelle, économique du 20ème siècle. Ceci dit, ont-ils réellement "changé le monde" ? Non.

L’esclavage a été interdit en France grâce aux luttes des esclaves et aux révolutions de 1793 et 1848, aux Etats-Unis au travers de la terrible Guerre de Sécession. Le despotisme autocratique des grands empires (russe, allemand, autrichien, turc...) a disparu grâce aux révolutions populaires post-première guerre mondiale...

Durant mon adolescence j’ai connu la forte vague de tous ceux qui voyaient en Mao Tse Toung et son petit livre rouge un nouveau soleil pour l’humanité. Ils s’y sont brûlés.

Un ouvrage synthétise une expérience, une réflexion et peut contribuer à un travail pratique et théorique collectif. C’est déjà beaucoup, lui demander plus ne relève pas d’un esprit bien rationaliste.

Généralement en avance sur leur temps, ces livres sont également datés historiquement. Que Faire ? en est un bon exemple. Comment le disséquer sans connaître son contexte historique : la dictature tsariste avec sa police politique omniprésente, ses goulags sibériens, ses massacres de masse dès qu’un mouvement de masse commençait à se lever.

2b) Les circonstances de l’écriture et de la diffusion du Que faire ?

2c) A propos du Que faire ? de Lénine

Je ne doute pas du fait que cet écrit de Vladimir Ilitch doive se lire comme ayant une fonction politique conjoncturelle (dans la Russie tsariste au début du 20ème siècle, à une époque où la diffusion d’idées socialistes comme le militantisme ouvrier étaient immédiatement pourchassés). Le sous-titre est éclairant "Questions brûlantes de notre mouvement" ; il s’agit donc d’un écrit sur les questions "brûlantes" qui se posent au mouvement socialiste russe en vue du 2e congrès (1902) du POSDR (Parti Ouvrier Social Démocrate de Russie).

Dès 1905, Lénine clarifiera dans un autre texte (La réorganisation du parti, 1905) la fonction du Que faire. Ce n’est « ni plus, ni moins » qu’un résumé des politiques organisationnelles du groupe de l’Iskra en 1901-1902.

Je suis d’accord avec le bilan partiel tiré par l’encyclopédie Wikirouge : La revendication de « centralisation » ne désignait pas une « hyper-centralisation », mais la création d’une organisation centralisée là où n’y en a pas. C’était le cas en Russie avant le POSDR, tout comme dans dans l’Allemagne pré-unification, morcelée en mini-Etats. La différence notable est celle des conditions de clandestinité que l’autocratie tsariste impose aux révolutionnaires. Lénine en était bien conscient et n’a jamais prétendu avoir développé un modèle de parti valable en tout temps en tout lieu.

Il serait cependant erroné de s’en tenir là.

Que faire ? pose plusieurs questions qui restent d’actualité. En voici seulement quelques-unes au fil de mes doigts sur le clavier :

- Le léninisme (dont Que faire ? ) était-il porteur d’une stratégie révolutionnaire de prise violente du pouvoir ? Oui. Les chansons du mouvement communiste naissant en sont un bon témoignage, par exemple L’appel du Komintern. Le bilan des crises révolutionnaires finlandaise, hongroise, autrichienne, allemande, italienne... laisse penser que cette stratégie n’a pas été adéquate, même pour les conditions sociales et politiques de l’époque.

- comment la classe ouvrière peut-elle passer d’une idéologie essentiellement économique, syndicaliste à une conscience réellement socialiste ? Il est évident que l’écart est énorme entre le milieu ouvrier russe de l’époque, largement analphabète, et le mouvement ouvrier d’aujourd’hui qui peut être porteur d’une conscience de classe interactive avec le mouvement politique.

- la solution se trouve-t-elle fondamentalement dans la construction d’une avant-garde de révolutionnaires professionnels "« Donnez-nous une organisation de révolutionnaires, et nous soulèverons la Russie » (Lénine). Cette affirmation va de pair avec une perspective de prise du pouvoir par une révolution. Elle use jusqu’à la dernière goutte de sueur et de sang de générations entières sans succès à la hauteur d’un tel dévouement.

- Lénine fait du parti le foyer d’élaboration de la théorie. « Sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire. » Mais comment ce parti peut-il devenir un lieu d’élaboration théorique, de formation de cadres ? Le bilan de l’URSS après la mort de Lénine prouve la fragilité de l’outil qu’était le parti bolchevik.

- Dans les sociétés européennes d’aujourd’hui, comment articuler parti, syndicat, associations diverses , comment articuler parti et action populaire de masse.

Je conclus en justifiant mon titre "Que faire ? Un livre de Lénine qui n’a pas changé le monde". En effet, malgré des dizaines de milliers de révolutionnaires convaincus, actifs, disciplinés, le bilan des "organisations d’avant-garde" du type bolchevik mérite un bilan exhaustif indispensable. Quel bilan tirer des trois générations politiques (1917, 1946, 1968) qui se sont épuisées sur cette position ? Qu’en est-il aujourd’hui ? Notons déjà que, pour le moment, ils n’ont pas fait la preuve que nous devions nécessairement passer par ce modèle bolchevik pour défendre les acquis sociaux et démocratiques, pour oeuvrer dans la perspective d’une société plus démocratique, plus égale, plus responsable écologiquement que le mode de production capitaliste.

En fait, le bilan de Que faire ? doit s’intégrer dans les bilans du parti bolchevik, du léninisme et des quatre premiers congrès de la Troisième Internationale (dont la clarté des tâches démocratiques, sociales, sociétales, internationalistes qu’ils mettent à l’ordre du jour).

Jacques Serieys


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