Rachat de Twitter : Mainmise du capitalisme sauvage sur un canal de diffusion et d’information mondial

samedi 26 novembre 2022.
 

Le 28 octobre dernier, la plateforme de microblogging Twitter Inc. a été rachetée pour 44 milliards de dollars à la suite d’une OPA hostile d’Elon Musk. Ce rachat doit être analysé sous l’angle financier et des enjeux liés à la maîtrise d’un canal de diffusion et d’information par une grande fortune afin d’y répandre sa vision du monde expansionniste et déterministe.

Face à la privatisation d’Internet, quelles solutions existent pour lutter contre les monopoles, améliorer la résilience et la souveraineté du numérique afin de préserver la démocratie ?

Sous pression financière, Twitter doit dégager des bénéfices pour Musk

Rachetée pour être sortie de la Bourse, l’entreprise privée a réalisé son opération à l’aide de plusieurs acteurs. D’abord sur les fonds propres du milliardaire en injectant 12,5 milliards de dollars en actions Tesla pour garantir son opération. Ensuite, 5,2 milliards de dollars ont été injectés par des grandes fortunes et autres fonds d’investissement : Larry Ellison (co-fondateur de l’éditeur informatique Oracle, 1 milliard de $), la Qatar Holding (contrôlé par le fond souverain qatari Qatar Investment Authority), la plateforme de cryptomonnaies sino-canadienne Binance (500 millions de $) et le prince saoudien Al-Walid ben Talal (35 millions d’actions). Enfin, 13 milliards de dollars ont été soldés par des prêts bancaires : essentiellement Morgan Stanley (3,5 Mds $) ainsi que deux banques françaises, BNP Paribas et Société Générale.

Rachetée bien au-dessus de sa valeur réelle, Twitter n’a jamais réalisé le moindre bénéfice en 10 ans. Endettée par les frais d’intérêt d’un rachat surévalué et fragilisée par le retrait de certains annonceurs publicitaires, Twitter est sous pression financière et va devoir dégager du cash (environ 1,5 milliard de dollars de bénéfices/an).

Twitter sous Musk : une ère imprévisible, mortifère pour la vie privée et la liberté d’expression

Avec 3 700 employés licenciés du jour au lendemain, Elon Musk mise sur la généralisation d’un nouveau modèle : l’abonnement, pour 69 millions d’utilisateurs. Pour 8 dollars/mois, Twitter Blue est l’offre premium que compte valoriser le multimilliardaire. L’abonnement permettra surtout d’obtenir le célèbre badge bleu « certifié », attribué initialement aux comptes vérifiés. Priorisant la publication des abonné.es sur les fils d’actualité, ce système risque de créer une discrimination de la parole mortifère pour la diversité des expressions. Le risque de faux comptes certifiés est aussi prégnant. C’est ce qui s’est d’ailleurs passé pour les comptes twitter d’Elon Musk, de Georges W. Bush et de Tony Blair.

Pour authentifier l’identité d’un.e utilisateur.trice qui souhaite obtenir l’abonnement, Musk compte vérifier le moyen de paiement. Classique chez les entreprises, ces procédures de vérification d’identité fragilisent le pseudonymat (identité autre que le nom légal de l’utilisateur.trice) qui protège les personnes vulnérables ayant des opinions, des identités ou des intérêts ne correspondant pas à ceux du pouvoir. Aucun moyen de vérification n’est sans ravage pour les utilisateurs.trices et la liberté d’expression.

Le rachat de Twitter c’est aussi le rachat de dizaines de millions de données personnelles, de conversations privées qui ne sont pas chiffrées de bout en bout.

Twitter sous Musk : une ère hégémonique

Alors que les champs d’amélioration de Twitter sont grands, les équipes d’Elon Musk travaillent surtout à construire l’hégémonie de la plateforme.

Pour faire fructifier la valorisation de Twitter, Musk fait le choix de publier une partie de son code en open source. Ce choix permet des perspectives d’innovation pour la plateforme à l’image de Chrome et Android pour Google dont le code est ouvert.

Mais il permet surtout de mettre fin à certaines modérations de contenu opaques sur Twitter et ainsi tuer la concurrence de Truth social, le modeste réseau social dans lequel Donald Trump a levé un milliard de dollars -raison pour laquelle il ne souhaite d’ailleurs pas revenir sur Twitter.

Enfin, Elon Musk voit en Twitter et ses 436 millions d’utilisateurs une base pour développer le projet « X » : une super-application hégémonique. A l’image de l’application de messagerie chinoise WeChat développée par l’entreprise Tencent où les utilisateur.trices gèrent leurs photos, leurs réseaux sociaux, complètent leurs démarches administratives officielles. Sa non-utilisation exclut de la vie en collectivité : Musk rêve de pareil parcours pour Twitter.

Mais tenter de constituer un monopole à la « WeChat » semble toutefois difficilement réalisable.

Derrière le « free speech absolutist », la volonté de maîtriser un canal de diffusion et d’information

L’enjeu crucial du contrôle d’un réseau social est la maîtrise d’un agenda et d’une vision du monde.

En rachetant le réseau social, Elon Musk s’offre un canal de diffusion et d’information pour sa vision du monde : expansionniste et de solutionnisme technologique, où la technologie se mettrait au service d’un monde supposé meilleur. Centré autour d’une forme de culte de la personnalité, le multimilliardaire joue avec les règles, manipule le cours de certaines cryptomonnaies par ses déclarations, exerce un pouvoir géopolitique sur plusieurs pays -dont la Chine- par son entreprise Tesla et ses commandes en matériaux rares (ex : Coltan).

Le prince saoudien Al-Walid ben Talal ne s’y est pas trompé non plus : Twitter étant le principal réseau social en Arabie Saoudite, pareils investissements constituent des tentatives d’emprise et de contrôle du débat public sur certains pays. Pour les gouvernements, les réseaux sociaux se rapprochent aujourd’hui davantage de l’outil militaire que du divertissement.

Face au capitalisme sauvage, lutter contre les monopoles est une priorité

Face à ces menaces envers la liberté d’expression, le pseudonymat et l’absence de souveraineté dans les canaux d’information, quelles solutions ? Dans une France qui s’est vendue aux GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft), préserver la liberté d’expression et construire un numérique résilient puis souverain constituent un impératif démocratique.

Plus largement, il est indispensable d’instaurer un vraiservice public du numérique, instaurer un guichet unique de signalement et de modération coopératifs entre utilisateurs à échelle européenne. Une meilleure modération est celle qui permet moins d’automatisation, plus de contribution de spécialistes et d’utilisateur.trices, et qui n’exploite pas des travailleur.ses du clic précarisés. Une meilleure modération est transparente avec les règles applicables et la possibilité de faire appel des décisions. Préserver le pseudonymat est un garant de la liberté d’expression, assurer le cryptage des communications de bout en bout en constitue un autre.

Alexandre Schon, Docteur en géographie des télécommunications


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