« On creuse sa tombe avec ses dents » (par Laurent Chevallier, nutritioniste, CHU de Montpellier)

mercredi 16 mai 2018.
 

Ce vieux proverbe dit-il vrai aujourd’hui plus qu’hier ?

Autrefois, il y avait beaucoup d’infections d’origine alimentaire, causes de diarrhées, de typhoïdes, etc., qui entraînaient de nombreux décès. Grâce aux avancées technologiques, on a assez bien réussi à se débarrasser de tout ce qui était microbes (bactéries, virus, microchampignons).

Parallèlement, les progrès de la médecine ont permis d’augmenter notre espérance de vie de manière très significative. Mais, depuis une trentaine d’années, un nouveau problème se pose, celui de l’invasion massive de la chimie dans nos assiettes (sous forme de divers additifs alimentaires de synthèse) et dans l’agriculture (via des produits phytosanitaires). Ce qui est extrêmement inquiétant est le fait que le contact avec ces produits chimiques ou les résidus de produits de synthèse a lieu dès la période embryonnaire, lors de la gestation. Nous disposons d’éléments, issus d’études chez l’animal, qui alertent sur ce point.

Par ailleurs, force est de constater que partout dans le monde où une certaine forme d’alimentation industrielle s’est développée, partout ont émergé des maladies (diabète, obésité, cancers…) dont les conséquences sanitaires risquent de se majorer dans les années à venir. C’est une bombe à retardement ! Il faut donc absolument parvenir à maîtriser les apports en excès de gras, de sucre, de sel mais aussi de toute cette chimie ajoutée.

Certaines personnes sont-elles plus vulnérables que d’autres à ces produits de synthèse ajoutés ?

Oui : l’embryon, la croissance des cellules et la maturation du système nerveux étant pour partie influencées par ce que mange la mère lors de la gestation. Il devient de plus en plus clair que l’apparition des cancers à l’âge adulte est due entre autres à ce qui s’est produit durant la grossesse. Il faut aussi faire très attention à l’alimentation des enfants, car ils sont également en période de croissance cellulaire.

Depuis quelques temps, les liens entre nos attitudes alimentaires et le risque d’avoir un cancer font l’objet de moult rapports. Que pensez-vous de celui remis en février dernier par l’Inca (Institut national du cancer)* ?

Il hiérarchise insuffisamment les problèmes. Commencer par affirmer qu’un verre de vin par jour est cancérigène me paraît inadapté. Expliquer ensuite que, si l’alimentation est riche en calcium (en produits laitiers), cela protège du cancer colorectal mais augmente en même temps le risque du cancer de la prostate rend le message nutritionnel difficile à décrypter. Non ?

Cela étant dit, les rapports officiels, tels que ceux diffusés par l’Inpes dans le cadre du Plan national nutrition santé (PNNS), aident à s’y retrouver, même s’ils demeurent très en retrait sur ce qu’il convient de penser du bio ou des divers additifs chimiques comme l’aspartame (édulcorant) par exemple. La prudence d’utilisation n’y est pas non plus toujours assez mise en avant, en partie par manque d’études, mais la précaution devrait primer. Ce n’est pas parce qu’un produit chimique est insuffisamment étudié qu’il n’est pas potentiellement dangereux.

Tous les discours sur les liens entre alimentation et cancer auxquels nous sommes soumis ne finissent-ils pas tout de même par rendre très compliqué et très anxiogène le fait de se nourrir, d’autant qu’ils s’avèrent parfois contradictoires ?

La réglementation actuelle favorise la cacophonie. De nombreux consommateurs ont perdu leurs repères, ne comprennent plus rien, notamment parce que certains messages publicitaires diffusés par différents industriels sont présentés comme des vérités nutritionnelles.

Finalement, le bon sens nous dicte la marche à suivre : favoriser les produits de base à préparer soi-même. Il est inquiétant que le savoir-faire culinaire se soit perdu chez tant de jeunes et les orientent vers le « prêt à manger » industriel. Heureusement, il n’est plus trop compliqué de faire son pain, ses yaourts, son quatre quarts, etc., grâce à tous ces petits robots dont nous disposons aujourd’hui, qui permettent d’aller vite et aborder une façon de cuisiner intéressante.

Créer un mouvement d’opinion. Mangeait-on mieux avant ?

Ça dépend des périodes. Celle durant laquelle on s’est à peu prés le mieux alimenter, où on a commencé à comprendre et trouver des solutions concernant l’hygiène, correspond aux années 1930. Le déversement de chimie n’avait pas encore eu lieu. Il n’est arrivé de manière massive dans l’agriculture qu’après la 2e guerre mondiale. Bien sûr, il fallait alors régler des problèmes de dénutrition, nourrir les gens, mais de là à ce que se produise cette débauche d’utilisation de produits chimiques… !

Un mouvement d’opinion doit désormais s’amplifier pour favoriser une diminution de l’utilisation de la chimie de synthèse. Vous savez, les industriels sont sensibles aux mouvements d’opinion…

Les enjeux ne portent-ils pas également sur notre système de santé ?

Oui, il en va également de la survie de nos systèmes de la Sécurité sociale et mutualiste, surtout dans le contexte de dégradation des comptes. Exemple : la France compte actuellement 2,5 millions de diabétiques qui coûtent, en remboursement et au sens large, 13 milliards d’euros à la collectivité chaque année, avec des conséquences humaines dramatiques, à savoir 8 000 amputations par an dues à une conséquence du diabète, l’artérite. Si des mesures de prévention drastiques étaient prises, notamment vis-à-vis d’une certaine forme de nourriture, il n’y aurait pas autant de diabétiques. La Sécu, les mutuelles remboursent les soins de guérison mais sans action suffisante sur l’origine même de certaines maladies, notamment environnementales, nous ne nous en sortirons jamais ! Il faut avoir des stratégies en amont ! C’est une démarche de santé publique. A ce propos, je tiens à affirmer que la prévention et l’éducation, ça marche. Encore faut-il, en permanence, une vraie volonté politique pour soutenir le mouvement. Les mutuelles peuvent y contribuer, notamment en faisant pression sur les politiques et en prenant des initiatives propres.

Propos recueillis par Séverine Bounhol

(1) Attaché au CHU de Montpellier, il est aussi l’auteur de Impostures et vérités sur les aliments, éditions Fayard/France Bleu. En version poche : Tout savoir sur les aliments, éditions Le livre de poche, et de L’alimentation des p’tits loups, éditions J’ai lu/France bleu.

(2) Dans une brochure destinée aux professionnels de santé, l’Inca a dressé un état des lieux des connaissances sur la nutrition et la prévention des cancers. Elle est téléchargeable sur le site e-cancer.fr (une version grand public devrait être disponible à la fin de l’année). Parmi les principaux facteurs de risque : les boissons alcoolisées, le surpoids et l’obésité, les viandes rouges et charcuteries, le sel et les compléments alimentaires à base de bêta carotène. Parmi ceux qui le réduise : l’activité physique, la consommation de fruits et légumes, l’allaitement.

« Liste rouge à avoir sur soi pour faire ses courses »

- E320 ou BHA ;

- Colorants E 102, E 104, E 110, E122, E 124, E 129 ;

- E 214 à E 219 ou P-hydroxybenzoates ;

- E 210 à E 213 ou acides benzoïques et dérivés (benzoates) ;

- Acrylamide.

Innocuité insuffisamment démontrée scientifiquement, notamment en fonction des quantités ingérées et des associations de produits.

E 535 en ferrocyanure. Inutile, risque d’allergie* ; interaction avec d’autres additifs alimentaires mal évaluée.

- Edulcorant dont aspartame : E 950 à E 955.

Inutile, innocuité insuffisamment démontrée, notamment pour l’aspartame chez la femme enceinte (risque pour le foetus) en fonction des quantités ingérées.

« Arôme ». Arôme de synthèse, pas de toxicité démontrée, mais inutile. Pourrait favoriser les troubles du comportement alimentaire.

Ingrédients de nombreux colas :

- « Extraits végétaux » ;

- Acide phosphorique ;

- Colorant « caramel » et E 150d.

« Extraits végétaux », information incomplète. Admissible ?

Additifs : acide phosphorique à forte dose perturbe la biologie du calcium dans l’organisme (dose a priori difficile à atteindre).

Colorant E150 d : mode d’élaboration non précisé. Certains colorants E150 d pourraient être issus d’OGM.

Acides gras trans.

Risque pour la santé (pour les acides gras partiellement hydrogénés) de mieux en mieux identifié si consommé à forte dose (risque pour le coeur et les vaisseaux, cancer).

Huile de palme.

Risque pour l’environnement : favorise la déforestation et les destructions des écosystèmes de la planète, excès néfaste pour la santé.

- E 221 à E 228 ou sulfite** ;

- Soja ;

- Gluten***.

L’excès de consommation peut induire divers troubles pour la santé (en fonction des susceptibilités biologiques individuelles).

« Made in China »

Beaucoup de doutes sur la présence des résidus de composés chimiques parfois interdits en Europe, donc non recherchés.

La situation devrait s’améliorer, mais dans quels délais ?

* Ce risque allergique et d’interaction avec d’autres additifs imparfaitement documenté existe aussi avec de nombreux additifs (même naturels).

** Il s’agit de sulfites ajoutés.

*** Les personnes porteuses d’une maladie coeliaque ne doivent pas prendre du tout de gluten : pour les autres, seuls l’excès d’absorption de gluten pourrait être à l’origine de divers troubles digestifs (flatulence, douleurs abdominales…).


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