Quand le magazine Psychologies se mêle d’idéal, quelle tristesse !

lundi 6 février 2017.
 

1) Le dalaî lama comme idéal

J’espère que vous êtes assis. Le mensuel Psychologies de février 2007 titre en couverture et publie un dossier sur Quel est votre idéal ? Et ce mensuel réputé, très vendu, considéré par beaucoup comme une référence professionnelle en matière de psychologie, monte au pinacle le dalaï-lama comme "idéal de nos lecteurs". Je n’exagère pas.

"Sondage psycho.com L’idéal de nos lecteurs Numéro 1 : le dalaï-lama" Tels sont les titres des pages 122- 123 illustrées d’une belle photo couleur du dalaï-lama, tête baissée, les yeux fermés, en position d’humilité religieuse. Sacrée posture pour une quête d’idéal !

Jean-Luc Mélenchon a donné son point de vue sur la philosophie politique du dalaï lama. J’y renvoie notre lecteur :

LE PROJET POLITIQUE DU DALAI LAMA EST théocratique, autoritaire, ethniciste, dangereux pour la paix

Pourquoi le dalaï-lama ? Psycho.com a "effectué un sondage auprès d’un panel de 4000 internautes sur son site internet". A la question "Citez une personnalité qui vous inspire dans votre quête d’idéal", qui a bénéficié du plus grand nombre de réponses ? le dalaï-lama. C’est évidemment du bidon. Il est probable que des adeptes du bouddhisme tibétain se sont donné la consigne de répondre au sondage ; aussi, le bouddha lui-même arrive dixième de ce hit parade, juste après Jésus-Christ (8ème) et l’abbé Pierre.

Quel commentaire peu scientifique en tire le magazine sous le titre "INSPIRES PAR DES FIGURES SPIRITUELLES" ? « Ce sont des personnalités du présent, le plus souvent de grandes figures spirituelles qui sont mentionnées : le dalaï-lama, un sage qui a su attirer l’attention du monde sur le sort du peuple tibétain" ; Gandhi, l’apôtre de la non-violence ; puis Mère Teresa (3ème), soeur Emmanuelle (4ème), l’abbé Pierre (9ème). La sympathie se porte ensuite vers des figures totalement investies dans la cause pour laquelle elles se battent : Nicolas Hulot (5ème), Simone Veil (6ème) et Martin Luther King (7ème) ».

2) La fin des héros

Un sondage CSA pour ce même magazine (957 personnes âgées de 15 ans et plus, contactées par téléphone)a repris la question " Citez une personnalité qui vous inspire dans votre quête d’idéal". Vous trouverez cela page 121 sous le titre "La fin des héros" et le sous-titre "Les grandes figures nous fatiguent"

"Quel héros vous inspire dans votre quête d’idéal ? :

" Le général de Gaulle ... est, pour l’éternité, le sauveur de la France". Il fallait bien compléter Travail, Famille. En sa compagnie fleurissent dans les dix premiers : Coluche, "un membre de ma famille", les inévitables Nicolas Hulot, l’abbé Pierre, Mère Teresa, Martin Luther King, Gandhi...

Isabelle Taubes, journaliste responsable du dossier, analyse " Les personnalités les plus proches de nos idéaux... incarnent des valeurs telles que la générosité, le respect de l’autre ou de la nature". L’arrivée en 3ème position d’"un membre de ma famille" amène le commentaire suivant " C’est aussi une indication supplémentaire de la place aujourd’hui dévolue à la vie familiale".

Je me permets de signaler à Isabelle Taubes que mon chien correspond à ces lecteurs ; il est généreux, respectueux d’autrui et de la nature, il m’aurait placé en tête des héros mais il ne partage en aucune façon mes idéaux.

3) Travail, famille... patrie

Ce "dossier" comprend aussi un sondage CSA "Quel est votre idéal ?" commenté ainsi par le magazine : " Nos idéaux tournent le dos aux grandes abstractions désincarnées. Ils s’inscrivent dans le présent et dans la sphère privée, tout en ménageant une part non négligeable au souci de l’autre". Ce sondage donne-t-il l’idéologie des sondeurs ou les réponses des sondés ?

Quels sont donc ces idéaux ?

- la vie de famille : 34 %

- aider les autres et contribuer à une grande cause :27 % (cela rejoint le sondage précédent, dalaï-lama, Teresa, Emmanuelle, Hulot...)

- s’accomplir dans sa vie professionnelle ( 23 %)

Les interviewés ayant pu donner plusieurs réponses, je suis surpris par le faible pourcentage de 4 des 8 réponses signalées :

- "être en harmonie avec soi-même" : 5 %

- " avoir de vrais amis" : 4 %

- " trouver le bon équilibre entre vie privée et vie professionnelle" : 3 %

- Seulement 3 % des Français aspireraient à "une vie amoureuse réussie". Voilà un pourcentage qui me coupe le souffle et le reste.

Ainsi, une majorité de Français rêvent d’une vie pépère devant la télévision en envoyant un chèque une fois par an à Nicolas Hulot ou autre "grande cause", le travail pompant le reste de l’énergie. Ils se moqueraient complètement d’"être heureux", d’"avoir de vrais amis", d’"être en harmonie avec eux-mêmes". Et ils sont totalement indifférents au fait d’avoir " une vie amoureuse réussie". ET où lit-on de telles âneries ? dans la revue de psychologie la plus vendue en France.

A propos, que sont devenus les idéaux politiques ? ils ne sont même pas cités. Le lecteur peut seulement espérer qu’ils représentent au moins une infime part du pourcentage "Autres" ( 4 %).

4) La "philosophie" au secours du magazine Psychologies

Le philosophe Michel Lacroix est appelé à la rescousse pour donner son verdict d’"expert". " Il y a quelques décennies nous croulions sous les modèles de grands hommes, les auteurs d’exploits hors du commun. Or, l’idéalisation a quand même quelque chose d’immature. Je crois que nos contemporains sont très circonspects, conscients du caractère trompeur des belles images. C’est une preuve de sagesse".

Je comprends qu’un magazine ait besoin de caresser ses lecteurs dans le sens du poil, mais il y a des limites ! Ainsi, notre début du 21ème siècle marquerait l’avènement d’une maturité de l’histoire humaine ; la preuve en serait ces misérables sondages sur la fin des héros et des idéaux, "preuve de sagesse" ainsi que le culte du dalai lama et soeur Emmanuelle. Quel progrès !

Je n’y crois pas une seconde : Les périodes historiques de valorisation de héros parfaits et d’idéologies abstraites sont des périodes de recul de la combativité populaire et de l’émancipation humaine ( déification de l’empereur à Rome, culte des saints et des reliques au Moyen Age, fascisme dans les années 1930...).

Les périodes de poussée des idéaux politiques progressistes correspondent au contraire à des périodes de montée des mouvements sociaux, de découvertes techniques, de progrès de l’émancipation humaine, des périodes où les espérances abstraites se concrétisent en projets et transformations concrètes ( par exemple la période 1760-1799 et les idéaux des Lumières puis républicains ).

Comme l’avait bien vu Nietzsche, il y a un lien entre impuissance et dévalorisation du réel pour se réfugier dans des idées d’absolu, d’éternité, de morale normative, dans des figures de surhommes. Ce n’est pas pour rien que le bouddhisme, religion contemplative, s’est développé en Inde à une époque où le système des castes bloquait toute évolution sociale. Et ne parlons pas du Tibet ; il est normal qu’à 4000 mètres d’altitude, on passe beaucoup de temps à prier en attendant que la neige fonde. Aussi, je n’aurais jamais pensé à faire du dalaï lama l’exemple d’un dépassement par la vie concrète de la pensée abstraite.

Par souci de rigueur vis à vis des lecteurs de notre site, j’ai jeté un coup d’oeil sur le best seller de Michel Lacroix Avoir un idéal, est-ce bien raisonnable ? paru chez Flammarion.

Je constate tout d’abord qu’il pose ce choix comme seulement personnel, idéologique. Or, le soutien financier considérable du fascisme par les patronats de tous les pays d’Europe ne relevait absolument pas d’un choix idéologique personnel, seulement d’un intérêt de classe pour affaiblir les syndicats et globalement le mouvement ouvrier. Les idéaux correspondent souvent à des forces sociales ; Freud ne s’en est malheureusement pas rendu compte assez tôt.

Considérer les idéaux comme un mécanisme de compensation aux frustrations de la libido mérite d’être réfléchi ; or, les courants refoulant la sexualité ont bien plus alimenté le nationalisme cher à Michel Lacroix, le cléricalisme ou le fascisme que les courants socialistes révolutionnaires (par exemple Wilhelm Reich). La droite le reprocha bien assez à la gauche ou aux mouvements "gauchistes" des années 1968.

Si les idéaux sont des illusions que les hommes inventent pour éluder la difficulté de vivre et que ces illusions sont le principal danger pour l’humanité, Monsieur Michel Lacroix comme la rédaction de Psychologies devraient s’engager contre les difficultés à vivre d’autant de gens manquant de moyens aujourd’hui dans le monde plutôt qu’ironiser sur leurs illusions. De toute façon, l’histoire humaine n’aurait pas connu ses phases de progrès civilisationnel sans l’espérance inépuisable des opprimés en un lendemain meilleur.

Le dossier "Quel est votre idéal ?" met également en valeur le philosophe Platon et surtout Nietzsche comme "pourfendeur de l’idéalisme". Du sondage aux philosophes choisis, quelle cohérence !

5) La religion au secours du magazine Psychologies

Assez énervé par la lecture du dossier "Avoir un idéal", je feuilletais la revue et tombais page 34 sur une rubrique "Philosophique" comprenant un seul article, de la pub pour le livre " Augustin et la sagesse" de Lucien Jerphagnon. " Il nous entraîne sur les pas de Saint Augustin, celui qu’il nomme notre éternel contemporain, sans doute le plus proche de nous parmi les philosophes... Comme il le résumait lui-même : éviter l’amour de soi jusqu’au mépris de Dieu pour prétendre à l’amour de Dieu jusqu’au mépris de soi. C’est surtout l’homme avec ses doutes, ses faiblesses, ses travers, ses imperfections, ses ambitions qui nous rappelle que la sagesse ne peut s’atteindre qu’au prix de choix et de sacrifices".

28 août 430 Mort de Saint Augustin Père des théologiens et des fascistes cléricaux

Droite (Saint Augustin) contre Gauche (Pélage) ?

Avec une telle philosophie comme viatique, je comprends que l’on commande un sondage où les passions humaines disparaissent, même l’amour. Place aux sacrifices, à la béatitude par la méditation !

6) Psychologies, un magazine au service des néos-cons ?

Les néos-cons, ce sont les néo-conservateurs américains défenseurs du libéralisme comme seul horizon possible de l’histoire humaine. Ils disposent de tels moyens financiers qu’ils abreuvent le marché intellectuel de leurs verdicts.

Dans le dossier Quel est votre idéal ? du magazine Psychologies, c’est le philosophe Michel Lacroix qui joue ce rôle en réponse à la question "Comment expliquez-vous que nos idéaux les plus généreux - de fraternité, d’égalité, de justice- puissent se transformer en instruments de terreur ?"

Plus je lisais le "dossier", plus cela me rappelait l’idéologie cléricale aveyronnaise. Cette idéologie là avait un but : enfoncer dans la tête des gens pauvres s’épuisant entre le travail et les malheurs du quotidien

- qu’ils vivaient la vie idéale prônée par Dieu.

- que le seul lieu de bonheur, c’est la "maison"

- qu’il ne sert à rien d’espérer sur cette terre un bonheur qui ne viendra pas ; mieux vaut se satisfaire du minimum.

Monseigneur Chaillol (évêque de Rodez) : "Travail, Sacrifice, Amour du Prochain, Silence, Humilité... Nos Très Chers Frères, travaillons, peinons, supportons.. et parce que les discussions, révoltes et récriminations sont cause de désordre, gardons le silence..."

Radio Vatican (cité en Aveyron par l’Union catholique le 11 juillet 1940) : " Recueillez- vous sur la maison... Faites de la maison le bastion inviolé que personne ne pourra conquérir... Gardez la maison... Rebâtissons la cité France. Ayons le courage d’éliminer les éléments nocifs".

Je préfère encore être un "élément nocif" vivant que cette vie de mouton mort dans ses idées et ses émotions avant le trépas du corps entier.

Jacques Serieys


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