Robespierre, penseur politique de la révolution française

vendredi 19 avril 2019.
 

L’intérêt de la pensée politique de l’animateur du Comité de Salut public de l’an II s’impose d’évidence. N’oublions pas qu’il fut :

- le dirigeant de la première expérience historique ayant vu les classes possédantes, y compris bourgeoisie, perdre temporairement (1793 et 1794 jusqu’au 9 thermidor) la maîtrise du pouvoir politique au profit des couches populaires. A ce titre, il a posé la perspective de la République démocratique et sociale dont les fruits mûrissent encore. Son concept de droit naturel à l’existence représente un objectif progressiste pour longtemps encore.

- un politique ayant pesé et pesant encore sur la société française. C’est lui par exemple qui a inventé la devise Liberté Egalité Fraternité. De plus, le concept de peuple, central dans sa pensée, demande à être comparé à celui utilisé par le populisme de gauche latino-américain.

- un homme de valeur auquel l’histoire universelle rendra un jour hommage.

A) Robespierre de 1790 à 1792, révolutionnaire actif, défenseur du peuple et de principes politiques

De 1789 à 1792, l’aristocratie fait son possible pour casser la révolution et la bourgeoisie fait son possible pour trouver un compromis des classes riches contre la radicalisation populaire.

Durant ces quatre années, Robespierre est bien le seul dirigeant politique important à se positionner sur tous les sujets contre ces "ennemis du peuple". Ainsi, il s’en prend :

- à la royauté, aux privilégiés féodaux, à la noblesse militaire

- aux riches qui veulent remplacer l’aristocratie féodale par une "aristocratie des riches".

En 1790 1791 1792, la Révolution connaît plusieurs phases complexes de poursuite du mouvement populaire, de répression de celui-ci, de tentatives de compromis entre le Roi et des représentants de la bourgeoisie y compris des orateurs adulés par le mouvement révolutionnaire comme Mirabeau, les Lameth, Barnave...

A1) Robespierre, orateur et animateur du mouvement des Jacobins

De 1790 à 1792, le député d’Arras s’impose comme une personnalité de plus en plus incontournable de la Révolution. Une telle reconnaissance provient, non de sa fonction (il n’est même pas ministre) mais de sa parole et de ses écrits. En 1790, il les publie à ses frais ; en 1791, il bénéficie de la logistique des clubs de Jacobins ; plus tard, plusieurs seront pris à charge par l’Assemblée nationale.

Robespierre a rapidement compris l’importance de la Société des Amis de la constitution qui devient le club des Jacobins. Il manque très rarement l’assemblée générale quotidienne parisienne et poursuit une correspondance régulière avec plusieurs groupes de province (Arras, Marseille, Avignon, Versailles, Brest, Besançon...). Ses discours importants sont diffusés dans le réseau du millier de groupes locaux qu’il définit comme la "sainte confédération des amis de l’humanité et de la vertu".

1793 : Les Jacobins, mouvement révolutionnaire massif

Au sein des Jacobins, Robespierre peut argumenter ses idées et gagner des sympathies. Peu à peu l’étoile de Mirabeau pâlit et la sienne gagne en audience.

Mirabeau, orateur de 1789

Robespierre contre Mirabeau sur le droit de veto royal

Ainsi, Robespierre est élu président de l’association au printemps 1790.

Il ne faut cependant pas surestimer sa domination sur le club parisien des Jacobins qui fonctionne en assemblée générale quotidienne, avec des mouvements d’humeur et des majorités à conquérir, jour après jour, sujet par sujet. Il doit parfois subir l’hostilité bruyante du courant modéré (par exemple en décembre 1790 face à sa demande d’intégrer des personnes non fortunées parmi les gardes nationales). Il lui arrive aussi d’être balayé par des phénomènes basistes gauchistes comme dans toute révolution (lors de la séance du 3 octobre 1790, il est obligé d’arrêter de parler et de se retirer tant sa proposition d’indemniser les élus administrateurs des collectivités locales passe mal ).

A2) Une Révolution rompant complètement avec l’ancienne société

En 1789 1790, Robespierre pousse évidemment à toutes les avancées de la Révolution française sur le plan judiciaire (fin des tortures, présomption d’innocence, caractère public de la procédure, débats contradictoires, égalité et gratuité devant la justice, droit de faire appel, jury populaire en matière criminelle, professionnalisation des magistrats, uniformité des ressorts des juridictions, motivation des décisions de justice, séparation des fonctions civiles et pénales des juridictions...).

Dès 1789, Robespierre intervient pour que l’appareil judiciaire ne joue pas un rôle contre-révolutionnaire. Comment réussir une révolution si "la Justice" reste celle installée par l’Ancien régime. Ainsi, « il ne faut pas laisser le procureur du roi au Châtelet remplir les fonctions de procureur général de la Nation » (21 octobre 1789). Pour Robespierre, le seul état de droit durant la Révolution, ce sont la Nation elle-même ou ses représentants de l’Assemblée constituante.

Il agit aussi dans le sens d’une rupture totale entre la Justice d’Ancien régime dépendant du roi et celle issue de 1789. A l’automne 1789 puis hiver 1790, l’Assemblée débat plusieurs fois de la validité des ordres émanant de l’Ancien régime et en particulier du roi (lettres de cachet). Dès le 12 octobre 1789, Robespierre demande que soit prononcé « sur-le-champ la liberté de tous les prisonniers illégalement arrêtés et détenus ». Par ailleurs, toutes les décisions d’avant 1789 sont arbitraires donc illégales et doivent être réétudiées. Le 16 mars 1790, l’Assemblée clôt un volet de ce débat avec l’abolition des lettres de cachet.

Plus important encore, le mode de production capitaliste compte deux caractéristiques importantes :

- l’appropriation privée et la dépossession collective, y compris au niveau des communes et de la Justice. Or, Robespierre intervient sans cesse pour que le peuple garde un rôle politique supérieur à l’administration judiciaire et participe à son fonctionnement ; ainsi, il intervient pour des jurys populaires en matière civile, pour que les conseils de guerre fonctionnent selon la procédure avec jurés...

- la mise en place d’institutions prétendument indépendantes mais qui servent à empêcher qu’une élection ne remette en cause la domination de la grande bourgeoisie, par exemple aux Etats-Unis la Cour suprême, en France le Conseil constitutionnel et la Cour de cassation. La position de Robespierre quant à la composition du Tribunal de cassation est éclairante ; protecteur supérieur des lois, censeur ultime des juges, il doit relever du pouvoir législatif plutôt que constituer l’échelon supérieur d’une administration judiciaire "indépendante".

A3) Robespierre dénonce la nouvelle aristocratie des riches qui s’apprête à remplacer l’aristocratie féodale

Lors du débat sur la constitution en octobre 1789, il vitupère à l’Assemblée contre tous ceux qui veulent réserver le droit de vote aux riches et le droit d’être élu aux plus riches afin d’instituer "l’aristocratie des riches" en remplacement de "l’aristocratie féodale".

Il reprend la même argumentation par exemple lors du débat sur la garde nationale, les députés voulant réserver la participation à celle-ci et le droit à être armé aux citoyens aisés. "Dans un Etat où une partie de la nation est armée et l’autre ne l’est pas, la première est maîtresse des destinées de la seconde... C’est vous qui êtes injustes et corrompus ; ce sont les castes fortunées auxquelles vous voulez transférer sa puissance..."

De 1790 à 1792, il poursuit un combat permanent contre la majorité des députés qui refusent d’accorder le droit de vote aux citoyens payant moins de dix journées de travail en impôt. Son argumentation repose toujours sur le point fondamental suivant : pourquoi aurions-nous réussi une révolution contre la noblesse si c’est pour remplacer celle-ci par les privilèges des riches ?

Voici par exemple deux extraits significatifs :

- > de sa Lettre publique à Monsieur de Beaumets qui le dénigre violemment en Artois « C’est un grand scandale d’entendre disputer aux citoyens les plus sacrés de tous leurs droits, sous le prétexte de plus ou moins d’impositions, c’est à dire du plus ou moins de fortune. »

- > de son discours du 11 août 1791 à propos du droit de vote dans la Constitution française qui sera entérinée le 3 septembre 1791.

« Que nous importe, Messieurs, qu’il ne nous reste plus de noblesse féodale si à ces préjugés absurdes, si à ces distinctions humiliantes pour les autres citoyens vous substituez une nouvelle distinction plus réelle, qui a beaucoup plus d’influence sur le sort et sur les droits des citoyens, puisqu’on y attache un droit politique, celui de décider du mérite des membres qui doivent représenter la Nation et, par conséquent, le bonheur du peuple.

Que m’importe à moi citoyen, qu’il n’y ait plus de nobles, qu’il n’y ait plus de tous ces titres ridicules sur lesquels s’appuyait l’orgueil de quelques hommes, s’il faut que je voie succéder à ces privilégiés une autre classe à laquelle je serai obligé de donner exclusivement mon suffrage, afin qu’ils puissent discuter mes plus chers intérêts !

Qu’importe au citoyen, qu’il n’y ait plus d’armoiries, s’il voit partout la distinction de l’or. Il est évident qu’il est impossible d’imaginer une contradiction plus formelle et plus injuste que celle-là ».

A4) Robespierre, défenseur du "peuple innombrable des sans-culottes" contre les compromis entre possédants

En défendant les mobilisations populaires, y compris à caractère illégal, il joue un rôle essentiel dans l’engrenage du processus révolutionnaire sans cesse alimenté par le mouvement social.

Il joue un rôle initiateur et protecteur des grandes journées révolutionnaires de 1789 comme nous l’avons déjà signalé. Il continue sur sa lancée de façon extrêmement cohérente dans l’affaire des châteaux attaqués par des paysans et dans son soutien aux soldats mutinés contre les chefs militaires.

Sur la fin 1789, début 1790, Robespierre fait du "peuple", son camp social et son concept politique principal. Aussi, ses deux écrits du moment sont intitulés Avis au peuple artésien et Adresse au peuple belgique.

Il se construit une image d’avocat du peuple avant 1789, de défenseur du peuple en 1789, de voix du peuple ensuite au sein de l’Assemblée nationale constituante. Reconnaissons un choix de communication ; ceci dit, ses combats politiques sont complémentaires, sans aucune contradiction avec l’image qu’il veut donner de lui.

Nous l’avons vu précédemment combattre en soutien des luttes populaires, contre leur répression, pour l’intégration de pauvres dans les Gardes nationales... Il continue après 1789 sur cette lancée.

Durant l’hiver 1789 à 1790, le Sud-Ouest de la France connaît une vague importante d’attaques de châteaux. La loi martiale adoptée par l’Assemblée en octobre 1789 et qu’elle a promulguée le jour même permet de faire tirer les soldats ou les gardes nationales contre tout attroupement risquant de porter atteinte aux biens des personnes.

Robespierre lutte contre toute réponse seulement répressive aux mouvements insurrectionnels. De son grand discours du 22 février 1790, retenons sa cohérence. Non, la Révolution en cours n’est pas sanguinaire « Jamais révolution n’a coûté si peu de sang et de cruautés ». Ce sont généralement les ennemis de la liberté qui provoquent les violences par leurs actes contre la population. Dans ces conditions « Qu’on ne vienne pas calomnier le peuple ». Relevons ces quelques phrases « Le peuple se remettra bientôt, et de lui-même, sous le joug des lois, lorsqu’elles ne seront que protection et bienfait. Ne souffrons pas que des soldats armés aillent opprimer de bons citoyens, sous prétexte de les défendre. Ne remettons pas le sort de la révolution dans les mains de chefs militaires... »

Comme sur d’autres concepts de sa pensée politique, Robespierre sait théoriser celui de peuple, par exemple en mai 1791. Il « est à la fois l’objet, la cause et l’appui de cette glorieuse révolution, qui doit ébranler le monde pour le régénérer. »

Robespierre est confiant dans les potentialités révolutionnaires citoyennes de l’humanité et particulièrement du "peuple des sans-culottes"

La philosophie émancipatrice de Rousseau a été rendue possible, a été éclairée par les révolutions de Genève. Cette même philosophie profondément humaniste va se vivifier, se concrétiser, s’embraser durant la révolution française.

Jean Poperen a écrit de belles lignes sur ce sujet dans son ouvrage Pour Robespierre :

Cette participation déterminante des couches pauvres, du "peuple innombrable des sans-culottes" à la transformation de la société répond aux préoccupations profondes de Rousseau comme de Robespierre. Car le jacobinisme ne s’explique pas sans leur confiance en l’homme, leur optimisme foncier, communs aux révolutionnaires de tous les temps. Il y a par dessus tout chez Robespierre l’amour du peuple, la confiance dans le peuple « C’est dans la vertu et la souveraineté du peuple qu’il faut chercher un préservatif contre les vices et le despotisme du gouvernement » (Robespierre 10 mai 1793)

La nécessité, pour tout changement réel de l’ordre social, de s’appuyer sur le peuple est chez lui une vérité profondément sentie et comprise. De là, sa lutte pour une large et authentique démocratie politique, ses efforts pour répandre l’instruction et en élever le niveau, sa haine des démagogues et son extraordinaire flair à les dépister. en tout cela, l’influence de Rousseau est direct, évidente.

Mais l’outil humain de la transformation sociale n’est point pur, car l’ancienne société a corrompu l’homme « L’ambition, la force et la perfidie ont asservi jusqu’à la raison humaine en la dépravant et l’ont rendue complice de la misère de l’homme : le despotisme a produit la corruption des moeurs et la corruption des moeurs a soutenu le despotisme » (Robespierre 10 mai 1793)

"Les révolutions qui se sont passées depuis trois ans ont tout fait pour les autres classes de citoyens, presque rien encore pour la plus nécessaire peut-être, pour les prolétaires dont la seule propriété est dans leur travail... Ici est la révolution du pauvre." (1792)

"Les dangers intérieurs viennent des bourgeois ; pour vaincre les bourgeois, il faut rallier le peuple. Tout était disposé pour mettre le peuple sous le joug des bourgeois et faire périr les défenseurs de la République... Ils auraient triomphé à Paris sans l’insurrection actuelle, celle du 2 juin.... Il faut que l’insurrection s’étende de proche en proche, que les sans-culottes soient payés et restent dans les villes (ne soient pas envoyés aux armées). Il faut leur procurer des armes, les colérer, les éclairer ; il faut exalter l’enthousiasme républicain par tous les moyens possibles." (1793)

A5) Robespierre, combattant permanent en faveur du suffrage universel

Dès l’automne 1789, il s’affirme comme l’ami du peuple et comme porteur d’une quête de démocratie radicale.

Devant une Constituante profondément hostile à son discours, il développe le 22 octobre 1789 que tout homme majeur a le « droit de prétendre à tous les degrés de représentations ». Il dénonce la citoyenneté réservée aux riches instaurée par la constitution promulguée le 3 novembre 1789 : pour avoir le droit de voter, il faut s’acquitter d’un impôt égal à au moins trois journées de travail ; pour pouvoir être élu, la somme doit excéder le marc d’argent. Par ailleurs, il dénonce une situation où des députés élus par tous les citoyens se donnent le droit de priver une majorité d’entre eux de leur droit de vote.

Le 25 janvier 1790, il revient sur le même objectif en argumentant que dans plusieurs provinces (dont la sienne, l’Artois) les impôts sont essentiellement indirects ; en attendant l’uniformisation nationale des contributions publiques, mieux vaut admettre tous les citoyens « à exercer la plénitude des droits politiques et... admissibles à tous les emplois publics, sans autre distinction que celle des vertus et des talents. »

Le 18 avril 1790, il tonne devant les Constituants « C’est un véritable scandale que de disputer à un citoyen sa qualité de citoyen. »

Le 23 octobre 1790, il argumente à nouveau autour des droits naturels "Il n’appartient pas au législateur de priver les Indigents de la qualité de citoyen actif."

Pour d’autres raisons, il se bat pour étendre le droit de vote aux Protestants, juifs et comédiens.

23 décembre 1789 Robespierre intervient en faveur du droit de vote des Juifs et des comédiens

A6) Robespierre pousse sans cesse à approfondir la révolution

Il a compris très tôt l’impasse de la révolution juridique et politique sans révolution sociale et en a tiré les conséquences en matière d’orientation politique.

Grâce à sa connaissance historique des mouvements sociaux et révolutions, il sait qu’une révolution s’arrêtant en chemin signe sa propre mort car elle permet le renforcement du pouvoir en place. Il revient plusieurs fois devant l’Assemblée sur ce thème. malheur à nous, si nous n’avons pas la force d’être tout à fait libres, une demi-liberté ramène nécessairement le despotisme.

Pour lui, les ennemis de la révolution ne doivent pas être cherchés prioritairement à Londres, Vienne, Berlin ou Saint-Pétersbourg. « C’est de nos ennemis domestiques, sans lesquels les autres ne peuvent rien contre nous ; c’est des conspirateurs qui méditent notre ruine et notre servitude qu’il faut s’occuper. » (5 décembre 1790) Seule la mobilisation du peuple peut les affaiblir, les vaincre.

A7) Une révolution pour la justice et l’humanité

Par ses interventions à l’Assemblée nationale constituante, fondées sur des principes politiques, Robespierre se pose en défenseur des "intérêts de l’humanité".

Prenons deux exemples :

- lors de son combat pour la restitution des biens communaux accaparés par des seigneurs, il affirme que le principal devoir d’un élu, c’est de prouver « son zèle pour les intérêts du peuple et pour le bonheur de l’humanité. »

et gagne la réputation d’être apte à porter les intérêts du peuple, de la République et même de l’humanité.

Tel est bien le sens de la lettre qu’il reçoit en août 1790 d’un jeune de 22 ans qu’il ne connaît pas encore : Saint-Just. Celui-ci le contacte en ces termes « Vous n’êtes pas seulement le député d’une province, vous êtes celui de l’humanité et de la République. »

Tel est bien le cas du combat politique qu’il mène durant l’automne 1790 pour le droit des Avignonnais à se rattacher à la France car d’une part un peuple ne peut être vendu (référence à l’achat d’Avignon par la papauté en 1348), d’autre part en raison du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Aux remerciements de la municipalité et du club local des Jacobins, il répond qu’en « défendant les Avignonnais », c’est « la cause de l’humanité », c« ’est la justice, c’est la liberté, c’est ma patrie, c’est moi-même que j’ai défendu. »

1789 1790 La Révolution française et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes

Tel est bien le cas encore, par exemple, dans la lettre du directoire du département des Bouches du Rhône (juillet 1791) « Nous nous adressons à un des législateurs les plus éclairés sur les véritables droits de l’humanité ».

A8) Robespierre, cible principale des royalistes

il s’attire ainsi l’hostilité violente des Noirs (royalistes) et même des personnalités bourgeoises ( (comme Le Chapellier) et tendances "modérées".

Une lettre reçue d’Arras par l’Assemblée nationale symbolise bien le déchaînement agressif subi par "l’Incorruptible". « C’est bien étonnant que l’auguste assemblée conserve dans son sein un monstre tel que Robespierre qui n’a ni foi, ni loi, ni religion et dont le génie ne respire que sang et carnage. »

A9) Robespierre, un homme sincère et cohérent de sa jeunesse à sa mort

Oui, Robespierre est un homme émotivement et intellectuellement sincère dans ses idées et ses actes. Guillotiné à 35 ans, il n’a pas eu le temps de trahir ses sentiments de jeunesse.

Quiconque parcourt ses plaidoiries d’avant 1789 valide le portrait que sa petite soeur Charlotte a fait de lui : " Défendre les opprimés contre les oppresseurs, disait-il, plaider la cause du faible contre le fort, qui l’exploite et l’écrase, c’est le devoir de tout cœur que l’égoïsme et la corruption n’ont pas gangrené. Il est si doux de se dévouer pour ses semblables, ajoutait-il, que je ne conçois pas comment il y a tant de malheureux qui restent sans appui, sans défenseurs ; pour moi, la tâche de ma vie sera de secourir ceux qui souffrent, et de poursuivre de ma parole vengeresse ceux qui, sans pitié pour l’humanité, se font un plaisir et une joie des souffrances d’autrui ».

Parmi les portraits de lui dressés au moment où le peuple plébéien va prendre les rênes du pouvoir sous sa direction politique, voici celui du conventionnel Jean-Philippe Louvet de Couvray « Toujours calme au milieu des tempêtes, invariablement fixé sur les éternels principes de la morale et de la philosophie, supérieur, très supérieur aux séductions d’une cour corruptrice, inaccessible à toute ambition que la véritable gloire, devenu l’un des plus fiers tribuns du peuple. »

Parmi tous ses discours, voici deux extraits de son ultime intervention (8 thermidor), révélateurs :

- des qualités humaines, morales, qui ont fondé son action politique remarquable de 1789 à 1792 « Elle existe cette passion tendre, impérieuse et irrésistible... cette horreur profonde de la tyrannie, ce zèle compatissant pour les opprimés, cet amour sacré de la patrie, cet amour plus sublime et plus sain de l’humanité sans lequel une grande révolution n’est qu’un crime éclatant qui détruit un autre crime. »

- et de ses faiblesses « Tout s’est ligué contre moi et contre ceux qui avaient les mêmes principes... Je vous ai proposé les grands principes... Ma raison, non mon coeur, est en train de douter de cette République vertueuse dont je m’étais tracé le plan. » En ce 8 thermidor de l’an 2, les choix politiques à opérer ne relèvent plus seulement des "grands principes" et "éternels principes", du "coeur" et de la "vertu" ; Robespierre s’en trouve largement désarmé intellectuellement.

A10) Quels moyens ont permis à ce jeune homme d’influer sur le déroulement de la révolution ?

Michelet apporte une bonne réponse. Dans une période révolutionnaire intense où « parole et acte ne faisaient qu’un », la cohérence de Robespierre sur ces deux plans l’installent en position de "sage" dont toute l’avant-garde suit l’action, les analyses, les orientations. Globalement, il se positionne en révolutionnaire, en démocrate radical, du début de la Révolution en janvier 1789 jusqu’à son terme réel au 9 thermidor.

Dans "Les discours de Robespierre, la parole au pouvoir", l’historienne Annie Jourdan défend un point de vue proche du précédent « Les discours, certes, n’expliquent pas tout et la popularité de Robespierre découle sans aucun doute de sa probité, de son austérité, de sa sincérité et de sa constance dans la lutte en faveur des opprimés. »

Dans ses Cahiers de Sainte-Hélène, Napoléon (qui a suivi de près l’actualité politique), juge Robespierre comme « un homme très supérieur aux autres » durant la période révolutionnaire.

A11) Robespierre orateur

Pour l’excellent historien Albert Mathiez, le poids politique de Robespierre durant la Révolution s’explique par ses qualités oratoires « C’était l’éloquence personnifiée, l’art de bien dire et de bien penser. »

Les historiens ont décompté sur cinq ans plus de mille discours comme député devant la Constituante puis la Convention ou comme acteur politique au club des Jacobins. Pour l’essentiel, ils ont été publiés.

Ses interventions sont de plus en plus en plus nombreuses au fil des mois du processus révolutionnaire ; les premières années, ces discours sont rédigés ; ensuite, par manque de temps ou par nécessité d’action immédiate, il porte seulement quelques mots sur une feuille pour en suivre l’ordonnancement.

B) Robespierre, avant-garde consciente de la Révolution plébéienne

B1) Robespierre et la politique

Il serait erroné d’analyser les propos de Robespierre concernant la souveraineté populaire comme relevant du baratin habituel. Il se bat pour que les citoyens soient bien informés, le moins possible manipulés par les pouvoirs en place. Tel est le sens par exemple de son grand discours du 29 mars 1790 concernant la préparation des élections aux districts et départements.

Il cherche effectivement la mise en place de formes institutionnelles permettant de donner aux citoyens (au moins par l’intermédiaire de leurs représentants) la véritable direction politique de la Nation. Par ses interventions, il engage par exemple les députés à se réserver l’interprétation de la loi et à les protéger contre tout pouvoir judiciaire hormis cas où le corps législatif lui-même déclarerait "qu’il y a lieu à accusation" (25 juin 1790).

La radicalité démocratique de la philosophie politique de Robespierre se décrypte facilement lors des débats du printemps 1790 sur le risque de guerre. Le 15 mai 1790, il demande à l’Assemblée constituante de déclarer solennellement que « réprouvant les principes de la fausse et coupable politique », elle renonce « à tout avantage injuste, à tout esprit de conquête et d’ambition. » Le 22 mai 1790, les députés s’engagent effectivement « La nation française renonce à entreprendre aucune guerre dans la vue de faire des conquêtes » et à utiliser « ses forces contre la liberté d’aucun peuple. »

B2) De nombreuses révolutions ont souffert de ne pas compter de dirigeant politique à la hauteur de la puissance sociale du mouvement. Robespierre, lui, fut à la hauteur d’un évènement historique exceptionnel : la Révolution française

Aux députés de la Convention, effrayés des conséquences concrètes de la Révolution, il explique posément « Citoyens, vouliez-vous un Révolution sans révolution ?... Qui peut marquer après coup le point précis où devaient se briser les flots de l’insurrection populaire ? A ce prix, quel peuple pourrait jamais secouer le joug du despotisme ?... Les insurgés doivent être regardés comme fondés de procuration tacite pour la société tout entière…Si vous désavouez les moyens que nous avons employés pour vaincre, laissez-nous les fruits de la victoire ; reprenez votre constitution et toutes vos lois anciennes, mais rendez-nous nos concitoyens, nos frères, nos enfants, qui sont morts pour la cause commune ! Non, nous n’avons pas failli, j’en jure par le trône renversé et par la République qui s’élève. »

B3) Que serait devenue la Révolution française si Robespierre avait laissé en mai 1790 les représentants politiques des intérêts bourgeois (très majoritaires dans l’Assemblée constituante) dissoudre légalement les 60 districts parisiens et en particulier leur « permanence », embryon d’une municipalité populaire apte à réagir massivement à tout moment

Voici comment le remarquable Élisée Loustalot rend compte de ce conflit dans le journal Les Révolutions de Paris « Nous avons peu de ces hommes, qui, cherchant plutôt à remplir leur devoir qu’à obtenir des applaudissements, se tiennent, comme Mr de Robespierre, près des principes, et qui bravant le reproche d’être trop chaleureux, réclament sans cesse les droits sacrés du peuple, lors même qu’ils prévoient qu’ils vont être sacrifiés. Il vient de donner une nouvelle preuve de ce genre d’héroïsme en défendant seul la maintenue des districts de Paris. »

B4) Robespierre, acteur pré-socialiste de la Révolution française

Dans le feu de l’action, au coeur d’une révolution populaire bouillonnante et heurtée, il a su éclairer ses amis du Club des Jacobins et ses collègues députés sur des points fondamentaux qui le classent parmi les pré-socialistes :

- Il ne reste pas prisonnier de l’idéalisme bourgeois des Lumières mais veut changer les conditions objectives par la lutte sociale, politique et idéologique

- Il est conscient des limites bourgeoises réactionnaires de la Révolution américaine " fondée sur l’aristocratie des richesses qui décline déjà vers le despotisme monarchique"

- Il est conscient de la montée en puissance de la classe bourgeoise méprisante vis à vis des plébéiens « Tant de marchands stupides, tant de bourgeois égoïstes conservent encore pour les artisans ce dédain insolent que les nobles prodiguaient aux bourgeois. »

- La question sociale est décisive indépendamment de la forme institutionnelle "Est-ce dans les mots de république ou de monarchie que réside la solution du grand problème social ?"

B5) Comprendre et défendre Robespierre, un enjeu politique passé et actuel

Robespierre est guillotiné le 10 thermidor (28 juillet 1794). 104 de ses amis politiques subissent le même sort. Il s’agit d’une contre-révolution entraînant un démantèlement progressif du gouvernement révolutionnaire et de sa politique dirigiste, démocratique et sociale qui essayait de répondre aux demandes du mouvement populaire des sans-culottes.

Les ennemis de l’Incorruptible attaquent immédiatement sa mémoire, non en critiquant ses choix politiques mais par des ragots infâmes . Les politiciens véreux de l’époque multiplient les calomnies ; Barras, par exemple, l’accuse devant la Convention d’avoir été l’amant de la fille de Louis XVI. Les profiteurs, inquiets de la probité prouvée par Robespierre, préfèrent l’envoyer à la mort que prendre des risques. Les conservateurs appuyés sur la médiâcratie (Journal Perlet...) multiplient les médisances pour salir son nom (il aurait poussé à l’exécution de ses adversaires pour préparer son accession au trône...). Le journalisme lié à l’idéologie dominante (Journal des Lois...) l’injurie de toutes les saletés possibles (Tartuffe, Sardanapale...). Des modérés inconsistants (Girondins) usent de l’écrit anonyme pour le traiter de mauvais patriote, de protecteur des prêtres, de despote...

Depuis plus de deux siècles, le nom de Robespierre continue ainsi à alimenter des polémiques.

Dans la tradition française de gauche, il incarne les aspects progressistes de la philosophie des Lumières traduite en actes politiques durant la Révolution de 1789 à 1794. L’Incorruptible symbolise les fondamentaux républicains : suffrage universel et démocratie citoyenne, vertu morale, "droit à l’existence" de chacun privilégié aux dépens du droit de quelques-uns à s’enrichir toujours plus, rôle du politique comme moyen d’émancipation et rôle de l’Etat comme porteur de l’intérêt public, rôle du droit pour permettre la vie collective, valeur d’humanité (Robespierre a combattu les injustices, combattu pour l’abolition de la peine de mort ; il a souffert des maltraitances aux animaux...), pensée rationaliste, démonstratrice et dialectique fondée sur les faits, l’argumentation et les sentiments.

La tradition française de droite a toujours haï Robespierre :

- N’acceptant la démocratie que comme représentative, moyen de légitimation du pouvoir, elle ne peut louer cet artisan de la démocratie citoyenne

- Liée aux puissances du fric-roi, elle ne peut reconnaître les qualités de cet avocat des "malheureux", de ce laudateur du "peuple".

- ayant longtemps théorisé que le droit crée la force, elle ne peut accepter ce praticien du droit pour lequel le rôle de l’institution judiciaire est de rendre la justice

- vomissant la Révolution française, elle ne peut tolérer une sympathie pour son principal acteur

Ses adversaires s’acharnent sur lui parce qu’il incarne un moment de l’histoire où les dirigeants politiques ont essayé d’instaurer le peuple souverain, de combattre les privilèges des nobles et des plus riches.

En ce début de 21ème siècle, nous devons défendre l’action de Robespierre :

- > face à la droite et à l’extrême droite pour qui Robespierre est un tyran. Pour ne pas être trop long, je m’en tiendrai surtout à l’affirmation de Nicolas Sarkozy, parlant comme président de la république "Depuis deux siècles, à part l’expérience sanglante de la Terreur, nul totalitarisme n’a menacé nos libertés."

La révolution française vue par Nicolas Sarkozy Quel réac !

Je rappellerai aussi l’attaque grandguignolesque de Jean-François Copé à l’encontre de François Hollande identifié à un Montagnard sanguinaire "On décapite d’abord, on discute après".

- > face aux médiacrates conservateurs qui diffusent les pires bêtises et les pires mensonges en prenant des accents "modérés". Ainsi, France 3 a diffusé trois fois en un an un documentaire sur "Robespierre, bourreau de la Vendée ?" qui fourmille d’erreurs historiques et d’accusations inacceptables, par exemple que les armées républicaines dirigées par Turreau « préfigurent les Einsatzgruppen » nazis.

- > face aux prétendus réformistes qui ont en fait abandonné depuis longtemps l’idée d’une vraie réforme progressiste de notre société parce que cela impliquerait un affrontement avec le capitalisme financier transnational. Je range malheureusement le fond idéologique majoritaire du bicentenaire de la Révolution française dans cette catégorie. Cacher 1793 pour mieux valoriser 1789, c’est privilégier les compromis avec les puissances d’argent et la légitimité d’Ancien régime au détriment d’une politique sociale et de la souveraineté du peuple.

- > face à une forme de marxisme mécaniste

- la Révolution française est révolution bourgeoise ;

- Robespierre est le principal dirigeant de cette révolution

- donc, Robespierre est le dirigeant politique de la bourgeoisie de 1789 à 1794

1793 et Robespierre, des bourgeois d’après le NPA Gers. Oh là !

- > face à plusieurs formes d’anarchisme de ceux qui nient l’utilité du politique et l’utilisation possible de l’Etat pour des réformes démocratiques et sociales à ceux qui refusent le combat par idéal libertarien

Voulant actualiser ce point, je trouve sans cesse des éléments surprenants sur le web. Ainsi, ce 11 avril 2015, je trouve en page d’accueil du site "Serpent littéraire (anarchiste individualiste)" bien référencé, un texte intitulé "Le terrorisme de Robespierre à Al-Qaïda" par Perrine Simon-Nahum ; Robespierre apparaît ici comme symbole originel du carbonarisme, du blanquisme, des comitadjilik de l’Empire ottoman...

Complément : Quelques citations de Maximilien Robespierre

« Personne n’aime les missionnaires armés ; et le premier conseil que donnent la nature et la prudence, c’est de les repousser. » ((Discours sur la guerre au club des Jacobins, 2 janvier 1792)

NOTES

- > 1 Il s’agit du Conseil national du mouvement Pour la République Sociale qui regroupait avant la fondation du Parti de Gauche des adhérents PS du courant Trait d’Union (Jean-Luc Mélenchon, François Delapierre, Danielle Simonnet, Alexis Corbière...) et des non adhérents PS (environ la moitié en Aveyron).

SITOGRAPHIE

https://books.google.fr/books?id=P-...

http://www.penser-la-transformation...

http://www.matierevolution.org/spip...

https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%8...

http://books.google.fr/books?id=Ta3...

http://penser-la-transformation.org...

Mathiez : https://books.google.fr/books?hl=fr...

Lors d’une révolution aussi nouvelle, aussi puissante, aussi déroutante dans son processus que la Révolution française, l’intelligence politique de Robespierre étonne.

Il est vrai qu’il s’informe quotidiennement de l’actualité. Il suit de près les révolutions américaine, batave, brabançonne, genevoise et a pu comprendre l’importance des mobilisations sociales et des évènements cruciaux décisifs dans l’évolution du rapport de forces.

Enfin, il se comporte déjà en militant plongé dans les combats sociaux et politiques de l’heure, par exemple début 1789 en Artois dans la défense des communaux contre ceux qui veulent les privatiser et les accaparer, par exemple aussi en se mettant à la disposition des savetiers d’Arras pour la rédaction de leur cahier de doléances.

En appelant notre lecteur à ne pas verser dans une exagération de louanges, voici quelques écrits et actes de Robespierre à des moments décisifs.

La connaissance et l’analyse de Robespierre présentent un intérêt théorique touchant à la caractérisation politique de la Révolution française et du mouvement républicain auquel elle donne naissance.

Il me paraît impossible de donner un avis sur Maximilien Robespierre sans connaître :

- 

- le processus de mobilisation sociale et de radicalisation politique de la Révolution française

- son action personnelle

Ceci dit, le "robespierrisme" ne peut constituer un paradigme politique adéquat pour contribuer à refonder et reconstruire une gauche anticapitaliste et une gauche aptes à stopper le rouleau compresseur du capitalisme financier transnational.

- A) Robespierre, conscience généreuse des misères populaires
- B) Robespierre, conscience éclairée du peuple
- C) Robespierre, conscience du peuple en révolution, de 1789 à 1791 Robespierre, chef d’état
- D) Défendre Robespierre, un enjeu politique passé et actuel


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