"Périssent les colonies plutôt qu’un principe !" Robespierre sur l’esclavage

jeudi 25 mai 2017.
 

A une époque :

- où l’Assemblée constituante laisse les propriétaires d’esclaves décider de ce qui est bon pour les "colonies"

- où les "Amis des Noirs" (en France Brissot, Condorcet, l’Abbé Grégoire...) se battent contre la Traite mais n’envisagent qu’une émancipation très progressive des esclaves

Robespierre apparaît comme le premier homme politique français à avoir dénoncé la non application des droits de l’homme dans les colonies.

Robespierre, acteur décisif de la Révolution française

Robespierre, penseur politique de la révolution française

Robespierre contre Mirabeau sur le droit de veto royal

1793 et Robespierre, des bourgeois d’après le NPA Gers. Oh là !

1) La question des colonies et de l’esclavage au sein de l’Assemblée nationale constituante jusqu’à la fuite de Varennes

Lorsqu’éclate la Révolution française, une Société des Amis des Noirs se réunit sur Paris. Elle prend position contre la Traite des Noirs mais pas contre le colonialisme ; plusieurs de ses membres influents s’opposent à l’idée d’une émancipation des esclaves déjà présents dans les colonies, d’autres comme Condorcet ou bientôt l’’abbé Grégoire envisagent cette émancipation comme progressive en lien avec l’éducation, l’évolution de la société coloniale...

Les colons se groupent aussi. Le 20 août 1789, ils fondent la Société correspondante des colons français qui se réunira dans l’hôtel du marquis de Massiac à Paris. Leur objectif consiste au " maintien de la traite et de l’esclavage aux colonies et la défense des intérêts coloniaux." (site http://revolution-francaise.net/edi...)

Ce Club Massiac rassemble :

- des aristocrates grands propriétaires aux Antilles (comte de Vaudreuil, abbé de Paroy, marquis de Beauharnais, maréchal de Ségur, marquis de Court de la Tonnelle...)

- des armateurs et négociants (Ladébat, De Lattre. Blin...)

- des administrateurs coloniaux (Moreau de Saint-Méry, Malouet, Arthur Dillon...)

Le 26 août 1789 l’Assemblée nationale Constituante vote sa Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen qui stipule dans son article premier " Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune."

Un tel principe entraîne logiquement :

- l’opposition à la Traite des noirs

- la citoyenneté des "gens de couleur" (libres et non libres) présents dans les colonies

- l’abolition de l’esclavage

Les députés des colons ayant réussi à se faire admettre frauduleusement (aucune élection) au sein de l’Assemblée nationale, sont parfaitement conscients des conséquences logiques des Droits de l’Homme. En janvier 1790, ils font part aux propriétaires esclavagistes des îles de leur "espèce de terreur lorsque nous avons vu la Déclaration des droits poser, pour base de la Constitution, l’égalité absolue, l’identité de droits et la liberté de tous les individus. » (« Lettre de la députation de Saint-Domingue à ses commettants »)

Les relais politiques des colons pour empêcher l’application de la Déclaration des droits de l’Homme aux Antilles sont importants :

- parmi les proches du roi. Ainsi, le secrétaire d’état à la marine (De La Luzerne) leur donne raison en interdisant aux "gens de couleur libres ou esclaves" présents en métropole durant les évènements de 1789 de revenir aux Antilles. « Je pense comme vous qu’il serait peut-être sage que dans les circonstances présentes on défendit pendant cinq ou six mois aux gens de couleur, libres ou esclaves, qui se trouvent en France de repasser aux colonies. Ce qu’ils ont vu ce qu’ils ont entendu les y rendra dangereux ; et toute effervescence produirait les plus fâcheux effets dans des pays où les dix onzièmes des humains sont esclaves..."

- dans les Chambres de commerce et groupes divers des zones portuaires

21 novembre 1789 : Une société esclavagiste de Nantes demande le maintien de la Traite des Noirs

- à l’Assemblée constituante dans lequel le triumvirat Adrien Duport, Antoine Barnave, Lameth jouit en 1789 1790 d’une grande influence. Il porte en particulier la responsabilité de la non application de la déclaration des Droits de l’homme et du citoyen dans les colonies.

Les deux frères Lameth sont liés aux intérêts des propriétaires esclavagistes et participent parfois aux réunions de l’Hôtel de Massiac. Le comte Charles de Lameth a épousé Marie Picot, propriétaire de plantations à Saint-Domingue.

L’homme politique le plus influent au sein de l’Assemblée nationale Constituante sur la question des colonies se nomme Antoine Barnave, député du Dauphiné, rapporteur du Comité des colonies. Son oncle maternel, Bacon de la Chevalerie, est un grand colon de saint Domingue (la "Perle des Antilles") et membre de la Loge des Neuf Soeurs.

Le triumvirat est également lié aux banquiers Laborde, autres grands propriétaires esclavagistes.

- au Club des Jacobins dans lequel le triumvirat (Lameth, Barnave, Duport) infiltre en masse les défenseurs des intérêts coloniaux et esclavagistes. " Pendant l’année 1790, ils font ainsi entrer à la Société des Amis de la Constitution toute une foule de défenseurs des intérêts coloniaux, comme certains députés des colons blancs et même quelques membres du club Massiac. Citons Jean Barré de Saint-Venant, Alexandre de Beauharnais - tous deux membres du club Massiac -, Louis de Curt, député de la Guadeloupe, Jean-Baptiste Gérard, député de Saint- Domingue, Jean-Claude Magol, Médéric Moreau de Saint- Méry, député de la Martinique… Le 26 février 1790, Jean- Baptiste Mosneron-Delaunay, qui était député du commerce de Nantes, fut même invité à la Société des Amis de la Constitution (on ne sait par qui), afin d’y défendre la traite et l’esclavage. Et le 22 novembre 1790, Barnave lui-même oeuvra pour faire recevoir à la Société Reynaud de Villeverd, député de Saint-Domingue, ainsi que René Levasseur de Villeblanche, suppléant. L’infiltration de la Société des Amis de la Constitution par le parti des colons était donc réelle et leur emprise y devint forte. Ce n’est que plus tard, avec l’intervention de la Société des Amis de la Constitution d’Angers, que le club prit conscience de la mainmise du lobby colonialiste sur la Société de Paris et parvint à s’en défaire." Source :http://revolution-francaise.net/edi...

- au Comité des colonies créé le 4 mars 1790 sur proposition d’Alexandre de Lameth et comprenant 12 membres dont quatre colons de Saint Domingue, deux négociants portuaires, Alexandre de Lameth, Barnave, Le Chapelier (député de Rennes), l’abbé Maury (contre-révolutionnaire actif).

2) Le débat sur les colonies à l’Assemblée constituante

Le 8 mars 1790, Barnave présente à l’Assemblée un « Rapport sur les pétitions du commerce et les pièces arrivées des colonies » dans lequel il soutient les demandes des colons en ce qui concerne le maintien de l’esclavage et le refus de citoyenneté, même pour les "gens de couleur" libres : « Abandonnez les colonies, au moment où vos établissements sont fondés sur leur possession, et la langueur succède à l’activité, la misère à l’abondance : une foule d’ouvriers, de citoyens utiles et laborieux passent subitement d’un état aisé à la situation la plus déplorable ; enfin, l’agriculture et les finances sont bientôt frappées du désastre qu’éprouvent le commerce et les manufactures. »

Surtout, Barnave propose que les lois votées en France (dont la Déclaration des Droits de l’Homme et du citoyen) ne soient pas valables pour les colonies « Dans l’hypothèse particulière que nous avions à examiner, la différence des lieux, des moeurs, du climat, des productions nous a paru nécessiter une différence dans les lois (…) »

Le Comité des colonies (dont Barnave est rapporteur) propose alors le décret suivant " L’Assemblée nationale ... déclare qu’... elle n’a jamais entendu les comprendre dans la constitution qu’elle a décrétée pour le royaume, et les assujettir à des lois qui pourraient être incompatibles avec leurs convenances locales et particulières."

Des députés favorables à l’abolition de l’esclavage demandent à intervenir mais en sont empêchés par un chahut bien organisé. Le président lève la séance, fait passer au vote et obtient la signature de l’Assemblée sur un texte ambigu qui n’aborde pas les questions de la traite, de l’esclavage et de la citoyenneté des gens de couleur libres (empêchés de voter sur place à Saint Domingue).

La victoire politique de Barnave et des colons à l’Assemblée constituante se traduit à Saint Domingue par un climat de terreur type Ku Klux Khan avec l’assassinat du Blanc Ferrand de Joseph Marie qui avait écrit un texte favorable aux droits citoyens des Nègres libres.

Dans les mois qui suivent Barnave précise de plus en plus le décret du 8 mars 1790 dans le sens voulu par les colons en particulier en interdisant de fait la citoyenneté des 40000 "gens de couleur libres" (parfois eux-mêmes propriétaires d’esclaves).

L’Abbé Grégoire essaie de défendre parmi les députés, les intérêts des "gens de couleur" mais il se heurte à forte partie.

Le 7 mai 1791, l’Assemblée nationale constituante aborde à nouveau la question des colonies. Le rapporteur De Lattre propose un acte constitutionnel dans la lignée de la politique menée par Barnave :

« Art. 1er : L’Assemblée nationale décrète, comme article . constitutionnel, qu’aucune loi sur l’état des personnes ne pourra être faite par le Corps législatif, pour les colonies, que sur la demande précise et formelle des assemblées coloniales. »

L’abbé Grégoire intervient aussitôt, contredit les arguments du rapporteur et demande un délai de quelques jours pour que les parlementaires puissent prendre connaissance du dossier.

Finalement, le débat s’ouvre le 11 mai. Barnave se met souvent en avant pour soutenir la proposition De Lattre ; il utilise à nouveau l’argument d’un risque de perte des colonies par la France si les lois de la République y sont appliquées.

Le 12 mai, Maximilien Robespierre monte à la tribune pour soutenir l’abbé Grégoire et les droits des "gens de couleur".

Attaqués sur le coeur de la question, à savoir l’esclavage, le parti colonial propose un nouveau texte par Méderic Louis-Elie MOREAU DE SAINT-MÉRY, riche notable de Martinique et député de ce département :

« L’Assemblée nationale décrète, comme article constitutionnel, qu’aucune loi sur l’état des esclaves dans les colonies d’Amérique ne pourra être faite par le Corps législatif que sur la demande formelle et spontanée de leurs assemblées coloniales. »

Les assemblées coloniales étant tenues par les propriétaires esclavagistes, cette proposition faisait entériner l’esclavage de façon constitutionnelle.

Les 12 et 13 mai 1791, des porte-parole de la réaction au sein de l’Assemblée constituante, comme l’abbé Maury, interviennent pour justifier les colonies et l’esclavage.

La droite de l’Assemblée introduit quelques modifications dans le texte pour éviter de parler clairement de l’esclavage et gagner ainsi la voix d’une majorité de députés.

La voix de Robespierre sauve l’honneur de la Révolution française dans cette affaire :

" ... vous nous alléguez sans cesse les droits de l’homme et vous y avez cru si peu vous-mêmes que vous avez décrété constitutionnellement l’esclavage.

L’intérêt suprême de la nation et des Colonies est que vous demeuriez libres, et que vous ne renversiez pas de vos propres mains les bases de la liberté. Périssent les Colonies, s’il doit vous en coûter votre bonheur, votre gloire, votre liberté ! Je le répète : périssent les Colonies, si les colons veulent, par les menaces, nous forcer à décréter ce qui convient le plus à leurs intérêts ! ..."

3) Texte de l’intervention de Robespierre le 13 mai 1791

«  ...Dès le moment où dans un de vos décrets, vous aurez prononcé le mot esclaves, vous aurez prononcé et votre propre déshonneur et le renversement de votre Constitution.

Je me plains au nom de l’Assemblée elle-même, de ce que, non content d’obtenir d’elle tout ce qu’on désire, on veut encore la forcer à l’accorder d’une manière déshonorante pour elle et qui démente tous ses principes.

Si je pouvais soupçonner que, parmi les adversaires des hommes de couleurs, il se trouvât, quelque ennemi secret de la liberté et de la Constitution, je croirais que l’on a cherché à se ménager un moyen d’attaquer toujours avec succès vos décrets pour affaiblir vos principes, afin qu’on puisse vous dire un jour, quand il s’agira de l’intérêt direct de la métropole : vous nous alléguez sans cesse la Déclaration des droits de l’homme, les principes de la liberté, et vous y avez si peu cru vous-mêmes que vous avez décrété constitutionnellement l’esclavage. L’intérêt suprême de la nation et des colonies est que vous demeuriez libres et que vous ne renversiez pas de vos propres mains les bases de la liberté.

Périssent les colonies, s’il doit vous en coûter votre bonheur, votre gloire, votre liberté. Je le répète : périssent les colonies et les colons s’ils veulent, par des menaces, nous forcer à décréter ce qui convient le plus à leurs intérêts.

Je déclare au nom de l’Assemblée, au nom de ceux des membres de cette Assemblée qui ne veulent pas renverser la Constitution, au nom de la nation entière qui veut être libre, que nous ne sacrifierons aux députés des colonies, ni la nation, ni les colonies, ni l’humanité entière... »

4 février 1794 Abolition de l’esclavage par la Révolution française

Jacques Serieys

Autres discours de Robespierre sur ce site :

Robespierre : Les fondements de la souveraineté populaire face à l’absolutisme royal ( septembre 1789 )

5 décembre 1790 "Liberté, Egalité, Fraternité" Robespierre (Discours sur l’organisation des gardes nationales)

Robespierre " Riches et égoïstes, vous n’arrêterez pas plus le cours de la raison humaine, que celui du soleil". (2 décembre 1792)

ROBESPIERRE Discours à la Convention sur la nouvelle Déclaration des droits de l’homme (24 avril 1793)

Réponse de Robespierre aux Manifestes des rois ligués contre la République ( 5 décembre 1793)


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