1793 et Robespierre, des bourgeois d’après le NPA Gers. Oh là !

vendredi 11 août 2017.
 

Chers camarades membres du NPA dans le Gers,

Le dernier article de votre site départemental caractérise comme bourgeois les animateurs de la Révolution française en 1793 et présente les ultrariches d’aujourd’hui comme leurs "descendants". Même si l’analyse de classe du Paris et de la France de 1793 n’est pas facile, je ne suis absolument pas d’accord avec votre écrit.

http://www.npa32.fr/spip/spip.php?a...

Il est bien dommage que Marx n’ait pu rédiger son ouvrage sur le Convention montagnarde avant d’être expulsé de France. Ceci dit, cet inachèvement s’explique, aussi, à mon avis, par la complexité du sujet.

A) Robespierre, un bourgeois comme individu ?

Il suffit de parcourir les premiers articles du web le concernant pour découvrir plusieurs affirmations et argumentations classant Robespierre parmi les "bourgeois".

- 1ère Affirmation : "Robespierre naît dans une famille de la petite bourgeoisie de robe provinciale."

Mon point de vue :

Les royalistes ont déversé tellement de calomnies sur lui, que nous lui devons au minimum de la rigueur lorsque nous écrivons sur son enfance.

Son grand père paternel était effectivement un avocat franc-maçon de bourgeoisie provinciale. La relation sexuelle de son instable fils François (« un avocat pauvre et un pauvre avocat » d’après son contemporain Devienne, procureur au conseil d’Artois) avec une fille du peuple (Jacqueline Carraut) entraîne la conception de Maximilien. Les deux tourtereaux se voient contraints au mariage mais la famille Robespierre ne goûte pas cette mésalliance et ne participe pas à la cérémonie. Gustave Lenotre explique : « Sa naissance même, il le savait, n’avait pas été désirée ; son père François de Robespierre (…) ayant séduit la fille d’un petit brasseur du faubourg de Ronville à Arras, l’épousa au grand dépit de ses parents, pour éviter un scandale dont la menace était manifeste. Maximilien vit le jour quatre mois sans plus après ce mariage ». Après le décès de sa mère et la disparition de son père, l’enfant est confié aux grands parents Carraut (petite taverne brasserie).

Un enfant conçu hors mariage au 18ème siècle, ayant trois frères et soeurs, sans mère ni père à partir de l’âge de six ans, surtout élevé dans des internats frigorifiques et emplis de cafards, ne profite guère du statut social de son père disparu et de son grand père mort. Par ses seules origines familiales, Maximilien est moins bourgeois que Marx, Jaurès ou Lénine.

- 2ème affirmation : "Robespierre est un bourgeois et il revendique son statut social" (élégant, toujours poudré, meublé à la mode bourgeoise, distant vis à vis des meneurs populaires parisiens...)

Mon point de vue : L’habit ne fait pas le moine. L’élève Maximilien a souffert durant son enfance et son adolescence de porter des habits élimés et des souliers troués. A l’âge adulte, il prend grand soin de sa propreté et de sa tenue vestimentaire. Je ne vois pas pourquoi cela impliquerait de l’intégrer socialement et politiquement parmi la classe bourgeoise entre 1789 et 1794.

B) Robespierre, un défenseur des intérêts historiques de la bourgeoisie ?

J’ai trouvé la meilleure argumentation en faveur de cette thèse dans un texte du site matièrévolution « Robespierre est l’auteur des déclarations politiquement et socialement les plus radicales proférées par un dirigeant de la bourgeoisie parvenu au pouvoir et pas par radicalisme, ni politique ni social, mais par conscience politique des nécessités de la révolution en lutte contre la féodalité et la royauté. Il a mis en place des mesures de réquisition des biens des propriétaires, qu’il soient nobles ou bourgeois, au service de la révolution, de la guerre ou du fonctionnement social. Il a assumé les avancées populaires spontanées de la révolution tant qu’il a estimé que la révolution bourgeoise en avait absolument besoin pour avancer et se maintenir. Il a lâché les masses populaires dès qu’il a estimé que la révolution sociale avait atteint le terme fixé, sachant parfaitement qu’il signait en même temps son propre arrêt de mort. Robespierre, en agissant ainsi, ne s’est pas révélé le pire trompeur du peuple, comme on pourrait le croire de prime abord, mais un révolutionnaire bourgeois conséquent, plus conséquent que sa classe, moins limité par des intérêts immédiats à défendre, plus conscient d’intérêts historiques de la bourgeoisie. On trouve chez lui la plus grande solidarité avec les exploités qui puisse exister chez un dirigeant bourgeois et en même temps la plus grande hostilité vis-à-vis des revendications de classe prolétariennes. Certaines déclarations de Robespierre sont même carrément anti-bourgeoises et presque communistes au plus haut de la vague révolutionnaire, à la grande époque où il arrive au pouvoir avec l’insurrection dite de la Commune de Paris. »

Mon point de vue : Sur le fond, je partage l’analyse de Rosa Luxembourg et d’autres dirigeants historiques du socialisme : en 1793 1794, pour la première fois dans l’histoire au niveau d’un grand pays, les classes socialement dominantes ont perdu la maîtrise du pouvoir, non en raison d’un projet de révolutionnaires mais en raison des circonstances.

« Dans ces années-là, le peuple travailleur en France, et particulièrement dans sa capitale, Paris, s’est débarrassé pour la première fois du joug multi-séculaire et a entrepris de tenter d’en finir avec l’exploitation et de commencer une vie nouvelle et libre »

Dans l’Idéologie allemande, Marx avait qualifié Robespierre et son groupe « d’authentiques représentants des forces révolutionnaires, c’est à dire de la seule classe authentiquement révolutionnaire : la masse innombrable. »

Lénine considère que Robespierre s’est trompé en croyant pouvoir instaurer une démocratie citoyenne à l’antique dans le cadre du mode de production capitaliste ; « après la chute de Robespierre, sous le directoire, commence la réalisation prosaïque de la société bourgeoise. »

Quiconque analyse seulement la Révolution française comme une révolution bourgeoise est obligé de classer son dirigeant le plus influent et le plus cohérent comme un représentant intelligent des intérêts de la bourgeoisie. Or, à mon avis, cette argumentation ne tient pas. Je considère les Brissotins, les Feuillants, les Girondins comme des courants porteurs d’intérêts de la bourgeoisie. Si les Montagnards robespierristes les ont dénoncés publiquement, les ont battus et remplacés dans le processus révolutionnaire, c’est parce qu’ils représentaient des intérêts différents, plus plébéiens (en gros la petite bourgeoisie paysanne, artisanale et autres milieux populaires) ; quant à Robespierre lui-même, mieux vaut le considérer simplement comme un intellectuel, de formation morale, juridique, historique et culturelle relevant des Lumières radicales (particulièrement le rousseauisme).

Je ne vois pas en quoi Robespierre défend les intérêts historiques bien compris de la bourgeoisie lorsqu’il défend dès 1789 l’autoorganisation des quartiers parisiens, lorsqu’il a l’intuition dès 1789 de la duplicité bourgeoise anti-révolutionnaire des Sieyès, Le Chapelier, Talleyrand ou Target, dès 1791 pour les triumvirs Duport, Barnave et Alexandre Lameth qui veulent arrêter la révolution, dès 1792 pour les Girondins qui mènent la révolution à la défaite. Je ne vois pas en quoi Robespierre défend les intérêts historiques bien compris de la bourgeoisie en dénonçant sans cesse le monde de l’argent, en s’épuisant dans une tâche d’éducation démocratique révolutionnaire au profit des clubs et élus locaux, en signant l’appel à l’insurrection sociale du 8 thermidor.

Placé en première ligne d’une puissante révolution essentiellement populaire (voir ci-dessous Lénine sur le sujet), Robespierre fait preuve fréquemment d’une grande perspicacité dans les objectifs proposés à l’aile marchante.

Révolution française et révolution russe de 1905 (par Lénine) : victoire du peuple, paysans et révolution, jacobins et girondins...

C) Jeunesse et révolution : les généraux de la révolution

Beaucoup d’animateurs du courant Montagnard et des Enragés de 1793 1794 ont connu une enfance difficile. Ils ne peuvent absolument pas être classés socialement comme des bourgeois. Dans un nombre significatif de villes et villages, les couches populaires prennent le pouvoir par exemple dans mon bourg de naissance Entraygues sur Truyère.

Ils n’étaient âgés que d’une vingtaine d’années en 1789, entre 20 et 28 ans en 1793 1794. Le puissant tourbillon historique français dans une période révolutionnaire forte au niveau international les a emportés bien au delà des hypothétiques calculs individuels sur les intérêts immédiats et historiques de la bourgeoisie.

Par manque de temps, je ne prends ci-dessous que l’exemple du général le plus symbolique de cette génération :

Lazare Hoche Né en 1768, fils d’un palefrenier, lui même devient aide palefrenier à 14 ans. Orphelin de ses deux parents, il est pris en charge par sa tante vendeuse de fruits. Engagé volontaire dans la Garde nationale de Paris de 1789 à 1792, combattant admirable parmi le peuple en armes en 1792 1793, il est nommé général en chef de l’armée de la Moselle à l’âge de 25 ans puis des deux armées de la Moselle et du Rhin en décembre 1793. Il commande ensuite les armées de Brest et de Cherbourg, l’expédition d’Irlande puis l’armée de Sambre et Meuse. Epuisé, il meurt de la tuberculose en 1797.

D) Le NPA, héritier gauchiste de la LCR ?

Je suis de plus en plus surpris par le glissement politique de certains groupes départementaux du NPA.

Sur cette question de l’analyse de la Révolution française, Critique Communiste ("Revue mensuelle de la Ligue Communiste Révolutionnaire, section française de la Quatrième Internationale") avait édité un numéro en mai 1993 avec pour titre « 1793 1993 Révolution République Radicalité » qui évoquait un lien entre les révolutionnaires de 1793 et ceux de 1993 et comprenait en particulier :

- un éditorial qui se terminait par « Pour que vive Quatre-vingt-treize »

- Daniel Bensaïd abordait la méthode à utiliser par des marxistes révolutionnaires concernant la répression de 1793 (particulièrement la mort de Louis XVI) « La seule approche possible est celle d’un dialogue inachevé entre passé et présent, entre histoire et mémoire, où l’arrogance du jugement s’efface devant la remémoration critique. » Pour l’essentiel, il donne raison aux arguments de Robespierre et Saint Just. « Dans l’esprit de l’époque, le régicide reste bien un défi aux tyrannies terrestres etcélestes, l’acte démocratique fondateur de la souveraineté populaire et de la laïcité politique. »

- Jean Martin (historien) analysait ainsi l’an II « 1793, c’est une page de la longue lutte pluriséculaire et inachevée contre l’oppression et l’exploitation, c’est un évènement révolutionnaire riche en leçons pour aujourd’hui... »

- Serge Aberdam (historien spécialiste de la Révolution française) s’apesantissait sur la façon heureuse dont les Montagnards de 1793 avaient tranché la question du droit de citoyenneté nationale, du droit de vote ... Tout étranger âgé de vingt et un ans accomplis, qui, domicilié en France depuis une année, y vit de son travail, ou acquiert une propriété, ou épouse une Française, ou adopte un enfant, ou nourrit un vieillard ; tout étranger enfin qui sera jugé ... avoir bien mérité de l’humanité, est admis à l’exercice des droits de citoyen français.

- Michel Lequenne présentait plusieurs positions concernant "le problème de Robespierre" dont cette citation de Georges Labica « La ligne de Robespierre n’est autre que la ligne directrice de la révolution, celle-là même, pourrait-on dire, de la lutte des classes. »

- Claude Guillon étudie les Enragés, "extrême gauche de la Révolution française", présentant le point de vue de spécialistes du sujet comme N. Freiberg (« le programme politique -et pas seulement économique- des Enragés avait un caractère révolutionnaire et démocratique favorisant l’approfondissement de la révolution »).

- Florence Gauthier (universitaire spécialiste de la Révolution française) développe son point de vue En 1792-1794 une véritable politique alternative au pouvoir économique capitaliste fut non seulement pensée... mais encore mise en pratique...

E) Article du site NPA Gers

Ainsi les riches ont peur qu’on leur coupe la tête. On en apprend de belles grâce à l’affaire Depardieu… La France est en guerre civile. La seule idée de la guillotine fait trembler Catherine Deneuve. Elle ne devrait pas avoir aussi peur, on ne va quand même pas décapiter Peau d’Âne. Quand à Gérard Depardieu, il a déjà donné, on lui a déjà coupé la tête dans Danton, on ne va quand même pas le guillotiner une seconde fois.

La référence à 1789 est révélatrice de l’état d’esprit des riches aujourd’hui. Quand ils pensent à la révolution française, ils se mettent à la place de l’aristocratie et de la royauté. Et ils ont raison, car ils sont les privilégiés et les exploiteurs de notre société.

Mais tordre l’Histoire à ce point, c’est quand même insupportable, 1789 c’est la révolution des bourgeois qui voulaient prendre la place de l’aristocratie, et ont d’ailleurs réussi. Ce n’était pas la révolution du peuple.

Les coupeurs de tête de la Révolution, c’étaient les bourgeois. Et ce sont leurs descendants qui ont peur aujourd’hui qu’on leur fasse subir ce que leurs prédécesseurs ont fait subir à d’autres.

S’il y a une guerre civile aujourd’hui, c’est celle que mènent les nantis contre les classes populaires. C’est la lutte de la classe dominante pour en avoir toujours plus.

FF.


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