Hongrie 1956 Insurrection étudiante et ouvrière

samedi 17 novembre 2018.
 

22 octobre 1956 à Budapest

Tout militant expérimenté a connu ces jours où on se lève en se disant que les heures à venir vont compter des années pour sa propre vie comme pour l’histoire humaine. Il en va ainsi en ce matin du 22 octobre 1956 sur les bords du Danube.

Une ébullition révolutionnaire a régné dans les facultés toute la nuit : assemblées générales interminables, estaffettes dans la ville pour éviter une attaque surprise de la police, service d’ordre aux portes, vieilles machines tournant sans cesse pour tirer les "résolutions", militants essayant de dormir une heure sur des tables...

Voici l’exemple de l’Assemblée générale de l’université technique de l’industrie du bâtiment qui comprend 60% de fils d’ouvriers, 30% de fils de paysans, 10% issus de milieux intellectuels. La réunion a été convoquée pour 15 heures le 22 octobre, par la section de la Jeunesse Communiste. A deux heures du matin, la réunion se poursuit encore. Grossie par des ouvriers du même secteur professionnel, arrivés en début de soirée, comme sur un mot d’ordre secret, elle rassemble alors de 4000 à 5000 personnes.

"Au début, la discussion se cantonnait aux questions à l’ordre du jour (revendications étudiantes). Bientôt, de toutes parts, des voix s’élèvèrent pour établir un cahier de doléances dans l’esprit de la Révolution de 1848... On en arriva à un véritable programme en dix points que l’on voulait soumettre au gouvernement... Des dix points, on passa à douze puis à seize... Les étudiants exigeaient de la radio un reportage en direct de leur assemblée afin que "le peuple, les travailleurs entendent sans déformation la voix authentique de la jeunesse hongroise". Personne ne pensait à manifester l’après-midi du 23 octobre. Incidemment, un représentant du Syndicat des écrivains annonça une réunion de ses membres le lendemain pour célébrer l’amitié polono-hongroise... Des voix s’élevèrent pour demander une grande manifestation pacifique... silencieuse, sans slogan... Lorsqu’on leva la séance, les étudiants accordaient plus d’importance à la grande réunion projetée pour le 24 qu’à cette manifestation improvisée à la hâte". (Paloczi-Horvath)

Rien ne se passa comme prévu. Les mêmes assemblées générales se tenaient dans les autres facultés et apprenant cet appel à manifester, elles votèrent des slogans. Dans les lycées, des "comités de rédaction" rassemblaient des jeunes de 15 à 18 ans, préparaient leur action du lendemain, travaillaient à des manifestes qu’ils faisaient parvenir aux facs voisines. Qui décida du trajet ? Personne ne le sait plus vu le nombre de morts parmi les animateurs du mouvement lors de la répression deux mois plus tard. Mais le trajet fut bien choisi : de la statue de Petoefi (écrivain républicain révolutionnaire de 1848) sur la rive gauche du fleuve au monument du général Bem (héros polonais de la Révolution hongroise de 1848) sur l’autre rive.

Les vieilles machines se remirent à tourner pour sortir l’appel à manifester en tract et en petite affiche. Des centaines de volontaires, souvent très jeunes, en firent bon office. Au petit matin "les divers programmes, résolutions, revendications, en dix, douze ou seize points, tapés, ronéotypés à des milliers d’exemplaires dans les dernières heures de la nuit s’étalaient partout : collés aux murs, aux portes, sur les panneaux d’affichage, aux flancs des tramways, sur les troncs d’arbre..."

23 octobre

Dès l’aube, de jeunes ouvriers sont accourus dans les facs et les lycées pour demander des informations et des tracts. Ils vont les distribuer à l’entrée des usines puis faire le va-et-vient toute la journée entre leurs camarades de travail et les étudiants. La réussite de la journée leur sera en grande partie due ; ils ne le savent pas encore et leur héroisme sera malheureusement bien oublié par l’histoire officielle.

"Toute la matinée, universités, lycées et collèges de la capitale préparèrent la longue marche... Ce même matin, le bureau exécutif de la Ligue des Jeunesses Communistes et la majorité du syndicat des écrivains décidaient de participer à la manifestation... La direction stalinienne hésitait. Le ministre de l’Intérieur commença par interdire la manifestation. Puis, à 14h23, alors que le cortège s’était déjà ébranlé, Radio Budapest" informa de l’autorisation.

Lorsque la manifestation s’ébranle, elle est surtout composée d’étudiants mais aussi de nombreux autres jeunes (lycéens, salariés), parfois très jeunes. Des milliers d’ouvriers sont là aussi. La police quadrille la ville ; l’armée russe est proche ; l’atmosphère est lourde. Les responsables de la manifestation sont inquiets, craignent une provocation qui donnerait prétexte à la police de sécurité d’intervenir.

La manifestation parcourt inlassablement les rues du centre ville dont les bâtiments officiels sont gardés par la police politique, menaçante et armée jusqu’aux dents.

D’heure en heure le flot humain grossit et la tension monte.

L’histoire nous apprend que les jeunes ont souvent poursuivi jusqu’au bout leur idéal, débloquant des situations ; ils le font en Hongrie en ce 23 octobre car chaque kilomètre de plus effectué par la manifestation prouve que la lutte est possible. La solidarité de génération entre jeunes réussit au delà de toute espérance lorsque huit cents cadets de l’Université militaire se joignent au cortège gros d’environ 150000 manifestants vers 17 heures.

A ce moment-là, les ouvriers sortent des usines. Depuis le matin, le phénomène d’unité de génération a joué à fond, ici aussi. Entreprise par entreprise, atelier par atelier, de jeunes travailleurs ont fait circuler les "résolutions étudiantes". A la sortie des boîtes, ces jeunes sont encore là, distribuant, essayant de convaincre un copain, un parent, un voisin ; et beaucoup de salariés s’arrêtent, écoutent, lisent, suivent un peu pour voir, puis marchent rejoindre la manifestation.

La foule immense a plus ou moins écouté les discours au pied du monument Bem, puis elle a glissé vers la Place du gouvernement. Vers 20 heures, elle y est rassemblée, refuse de bouger et demande le retour de Nagy au gouvernement. Des groupes d’ouvriers s’élancent vers le monument de Staline, haut de sept mètres cinquante. Ils l’attachent à plusieurs camions lourds qui tirent mais ne la font pas bouger. Les ouvriers des aciéries de Csepel vont alors chercher leurs chalumeaux oxy-acétyléniques, s’attaquent aux genoux du colosse puis relancent les camions. S’écrase sur le pavé un amas de bronze dont ne reste sur le socle que deux bottes ridicules.

Des étudiants se rendent à la Maison de la radio et demandent la lecture des résolutions sur lesquelles la mobilisation s’est construite. Ils essuient un refus. Vers 23 heures, les 500 à 600 "policiers politiques" qui gardent le bâtiment, ouvrent le feu sur les jeunes désarmés.

L’information se répand ; les équipes de nuit des usines cessent le travail et accourent en groupe ; les lumières s’allument dans les quartiers d’où marchent des milliers de personnes à demi réveillées. "Les ouvriers des faubourgs réquisitionnent les camions des usines et des entrepôts pour se hâter d’aller aider les gosses... Dans les fabriques d’armement, les travailleurs font des descentes dans les réserves, et bientôt des camions chargés d’armes légères roulent vers le centre de la capitale. De petites unités de l’armée hongroise envoyées en renfort de la police se laissent désarmer ou passent du côté des manifestants (encore le phénomène d’unité de génération). Maintenant, les coups de fusils, les rafales de mitraillette crépitent dans tous les coins.

Nuit du 23 au 24 octobre Les chars et véhicules blindés de deux brigades russes de police se déploient dans Budapest.

Beaucoup de jeunes viennent de passer leur deuxième nuit blanche d’affilée ; comment continuer ? La réponse vient heureusement des banlieues où se constituent spontanément les premiers " Conseils ouvriers". Ils chassent des postes russes, s’organisent militairement, nomment des responsables et résistent. Des révolutionnaires s’étant tiré dessus par erreur, une première liaison des conseils ouvriers se forme dans la nuit ; cet embryon de coordination deviendra le Conseil Central des Usines et des Arrondissements du Grand Budapest.

24 octobre Sur les deux rives du Danube, les établissements d’enseignement supérieur deviennent des centres de guerrillas. Les jeunes de quatorze à dix-huit ans forment leurs propres sections de combat. Malgré tous leurs efforts, les adultes ne pouvaient empêcher les enfants de combattre. Ils tirèrent grand profit de la lecture obligatoire de La Jeune Garde où l’on trouvait détaillée la fabrication de cocktails Molotov. Bientôt, des tanks flambèrent comme des torches dans les rues.

Les jeunes engagent le combat à partir des fenêtres, des coins de rue, des toits. Mieux, des jeunes (surtout lycéens d’après un témoin) entament une nouvelle manifestation publique au centre ville ; dans un tel contexte, leur héroisme ne doit pas être oublié.

24 octobre : Deux dirigeants soviétiques arrivent à Budapest, se rendent compte de leur isolement. Imre Nagy séquestré, refuse de lire à la radio une déclaration préparée par les staliniens. Il se déclare prêt à mourir plutôt que commettre une telle trahison.

25 octobre : Prétextant un appel de Nagy en ce sens, les troupes russes essaient de reprendre le dessus. Mais les quartiers populaires et grandes usines tiennent encore. Partout, les travailleurs élisent des conseils ouvriers.

Dès cinq heures du matin, la radio annonce que "l’armée, les forces de sécurité d’Etat et les milices de travailleurs armés, avec l’aide de nos alliés soviétiques, ont réprimé une tentative de coup d’Etat contre-révolutionnaire". D’heure en heure, elle va diffuser des ultimatums a court terme avant que les contre-révolutionnaires "soient annihilés sans merci".

Le plus vaste complexe militaire de Budapest est passé du côté des insurgés mais ne bouge pas. Le ministre stalinien de la Défense décide d’y envoyer un bataillon d’élite de chars pour s’en emparer et les désarmer ; son chef, le colonel Paul Maleter, est en fait un communiste anti-stalinien. Il entre bien dans la caserne mais en prend le commandement au nom de la révolution. Cette caserne se dresse en plein coeur de la ville, sur le principal boulevard. Maleter fraternise avec le régiment de jeunes ouvriers de la Cité Corvin voisine. Ils engagent le combat contre les Russes, prenant en enfilade les deux grandes artères de la ville, lançant des raids contre les formations de chars. Maleter improvise un état major de la révolution et envoie des émissaires dans toutes les casernes de tout le pays.

26 octobre : Kopaski, préfet de police de Budapest, passe du côté des insurgés et fait distribuer des armes aux étudiants. Deux radios sont prises.

Dans toutes les provinces hongroises, des "comités révolutionnaires" se forment, composés de délégués des conseils ouvriers, de représentants des jeunes, des soldats, des paysans.

Partout, la police politique est isolée, désarmée. Imre Nagy forme un gouvernement national.

La Révolution hongroise de 1956 a commencé.

Pour résumer ces journées, on pourrait reprendre la phrase utilisée pour la Révolution française par Michelet : "Du début à la fin, il n’y eut qu’un seul héros : la jeunesse".

Jacques Serieys

Autres articles concernant la révolution hongroise de 1956 sur ce site. Le lecteur peut cliquer sur les titres pour y accéder :

Hongrie 1956 : Appel du Conseil central des usines "Pour une Hongrie socialiste, indépendante et démocratique, contre toute tentative de restauration capitaliste"

1956 « La Hongrie aurait pu être la vitrine de la déstalinisation" Entretien avec Roger Martelli

1956 : Après l’écrasement des Hongrois par l’Union soviétique, Jean Paul Sartre rompt avec le Parti Communiste

Lettre d’AIMÉ CÉSAIRE, Député de la Martinique à MAURICE THOREZ Secrétaire Général du Parti Communiste Français (1956)

1956-2006. Anniversaire de l’insurrection en Hongrie (communiqué du Parti Communiste Français)

B) 4 novembre 1956 : Hongrie 1956. La révolution écrasée dans le feu et le sang par l’armée soviétique

Source : http://www.revolutionpermanente.fr/...

Si l’agitation restait forte en Hongrie vers la fin du mois d’octobre 1956, l’enthousiasme parmi les ouvriers, la jeunesse et les masses l’était tout autant. Après de durs et héroïques combats contre la première intervention de l’armée soviétique, les insurgés avaient réussi à imposer Imre Nagy à la tête du gouvernement, à chasser les dirigeants staliniens les plus notoires de la tête du parti et des postes-clés du gouvernement, ainsi que le retrait des troupes soviétiques. Tout semblait indiquer que les dirigeants staliniens du Kremlin avaient accepté d’avancer dans une « solution négociée » comme en Pologne avec Gomulka. Cependant, rapidement, les travailleurs et les masses hongroises allaient dramatiquement constater tout le contraire.

Pourquoi le Kremlin a décidé de lancer la seconde intervention ?

La bureaucratie du Kremlin était en train de préparer une contre-offensive. Même si les dirigeants soviétiques avaient envisagé à un moment une alternative plus « souple » pour dévier/écraser la révolution en cours, c’est l’option de l’intervention armée directe qui a prévalu.

En effet, pour accepter une solution négociée comme en Pologne, c’est-à-dire pour que les nouveaux dirigeants « réformateurs » mettent fin à la révolution eux-mêmes, il y avait besoin d’un appareil d’État et d’un parti forts. Or, en Hongrie, la révolution avait provoqué un effondrement de l’édifice totalitaire et le parti était divisé. En même temps, les premiers discours de Nagy appelant au calme et à la modération avaient créé une certaine méfiance entre celui-ci et les masses. La bureaucratie soviétique se rendait compte que Nagy n’allait pas pouvoir jouer le rôle que Gomulka jouait en Pologne.

Une autre raison, sur le terrain international, allait renforcer les partisans d’une intervention militaire directe de l’URSS en Hongrie. Le 28 octobre 1956, les armées françaises, britanniques et israéliennes lançaient une attaque contre l’Egypte après que le gouvernement de Nasser ait nationalisé le canal de Suez. Après les concessions faites en Pologne et l’attaque d’un allié par des forces impérialistes, reculer en Hongrie était perçu comme un signal de faiblesse de la part de l’URSS sur la scène internationale. Le Kremlin ne voyait pas d’autre solution que d’imposer « l’ordre » par la force dans le pays magyar.

À cela, il fallait ajouter les déclarations du gouvernement de Nagy. En effet, celui-ci constatant que les troupes soviétiques n’étaient pas vraiment en train de partir, mais au contraire d’autres étaient en train d’arriver, et sous la pression des masses, il décida de sortir du Pacte de Varsovie et de déclarer la neutralité de la Hongrie. Nagy déposa une plainte à l’ONU le 1er novembre. Mais la décision d’une seconde invasion soviétique avait déjà été prise le 29 octobre à Moscou.

Les méthodes criminelles du stalinisme

Pour éviter tout type de fraternisation, comme lors de la première intervention, cette fois les dirigeants soviétiques avaient mobilisé des unités venues d’Asie centrale, ne parlant pas le russe, et donc rendant plus difficile la communication avec la population locale dont une partie parlait le russe, langue obligatoire à l’école.

D’un point de vue politique, le Kremlin avait besoin d’alliés locaux et d’une « solution de rechange » pour Nagy et ses alliés. C’est ainsi que l’on commença à comploter avec le nouveau secrétaire général du parti, Janos Kadar, qui avait été torturé sous le régime de Rakosi et avait une réputation de communiste non lié au stalinisme. Kadar partit en secret vers l’Union soviétique à la fin du mois d’octobre et ne revint en Hongrie que le 4 novembre, accompagné des blindés et des 200000 soldats soviétiques.

Un autre événement dans ces heures décisives et dramatiques a très bien exprimé le caractère néfaste et les méthodes de criminels de la bureaucratie stalinienne. Face aux révolutionnaires hongrois, la supériorité militaire de l’URSS ne faisait pas doute. Cependant, pour s’assurer de réduire presque à néant les possibilités de défense des insurgés, la bureaucratie stalinienne tendit un piège au commandement militaire du gouvernement Nagy. Ainsi, le 3 novembre, le ministre hongrois de la Défense Pal Maleter et le chef de l’état-major major Istvan Kovacs furent invités pour négocier. Tous deux furent séquestrés par l’armée soviétique lors de la rencontre. C’était la veille de la seconde invasion russe. Les appels désespérés de Nagy exigeant que Maleter regagne son poste le soir du 3 novembre passèrent à l’Histoire comme l’une des scènes les plus tragiques de l’impuissance du gouvernement hongrois face à l’offensive soviétique.

Quant à l’attitude des dirigeants des autres pays dits « socialistes », malgré les nuances, l’opinion était unanime : il fallait écraser la révolution. Et sur cela tous étaient d’accord, même ceux qui apparaissaient comme les plus « indépendants » vis-à-vis de Moscou (Mao, Tito et Gomulka lui-même). Comme l’affirme George Kaldy dans son livre sur la révolution hongroise : « Au-delà du désir plus ou moins clairement affirmé de rendre leur État national le plus autonome possible vis-à-vis de Moscou, ils partageaient tous une même crainte sociale. Ce n’est pas Nagy, bien sûr, qui les inquiétait : il était l’un de leurs. Ce qui les inquiétait, c’est ce qu’il y avait en dessous, le bouillonnement populaire, les conseils ouvriers, les discussions politiques partout, la population en armes » (p. 196).

Une résistance ouvrière et populaire héroïque

Les troupes et les tanks soviétiques traversaient la Hongrie depuis le Nord-est vers Budapest, et les insurgés n’avaient pratiquement personne pour diriger la résistance face à la contre-révolution. L’attaque fut brutale. Sans pitié. L’artillerie russe détruisit les maisons et tout sur son passage. Elle tira même contre la population civile.

Ce 4 novembre à 4 heures du matin, Nagy lança un message à la radio : « Ici Imre Nagy, Président du Conseil. Aujourd’hui à l’aube, les troupes soviétiques ont déclenché une attaque contre la capitale avec l’intention évidente de renverser le gouvernement légal de la démocratie hongroise. Nos troupes combattent. Le gouvernement est à son poste ». Mais le gouvernement Nagy n’existait plus. Celui-ci se réfugia à l’ambassade yougoslave, ce qui embarrassa énormément Tito et le gouvernement yougoslave en plein rapprochement avec Moscou.

Janos Kadar, revenu de l’URSS, proclama la formation d’un gouvernement « ouvrier et paysan ». Mais ce gouvernement n’avait « d’ouvrier et paysan » que le nom. Les ouvriers étaient dans les conseils, dans les quartiers, dans les villes, dans les montagnes, partout dans le pays, les armes à la main, se battant contre l’armée soviétique, dont Kadar n’était qu’une marionnette. En effet, si le matériel militaire faisait défaut aux insurgés, la conviction de la justesse de leur lutte et l’envie de se battre pour le vrai socialisme étaient immenses. Malgré la férocité de l’attaque soviétique, l’isolement de la révolution au niveau international et le manque de préparation, les ouvriers et les masses hongroises résistèrent militairement pendant plus d’une semaine. Des milliers de personnes furent mortes et emprisonnées ; 200000 personnes furent obligées de s’exiler.

Mais, malgré la défaite militaire, la classe ouvrière continua à se battre à travers la grève générale. Les conseils ouvriers se renforcèrent et développèrent. Leur coordination devint plus que jamais une question de vie ou de mort, face à l’armée soviétique et au gouvernement contre-révolutionnaire de Janos Kadar. C’est ainsi qu’est né le 14 novembre le Conseil central ouvrier du Grand Budapest, sous le nez de l’armée d’occupation soviétique. Celui-ci regroupait des délégués élus dans toutes les entreprises de Budapest.

Ce fut après l’écrasement militaire de la révolution que l’on vit clairement le rôle fondamental des conseils ouvriers qui, non seulement décrétèrent une grève générale et empêchèrent pendant des semaines entières le fonctionnement normal de l’économie, mais réorganisèrent même la vie quotidienne pour satisfaire les besoins populaires les plus urgents.

Il s’agissait d’une nouvelle phase de la révolution, dont l’objectif central était devenu, pour le gouvernement de Kadar et l’armée soviétique, de briser l’organisation ouvrière en mettant fin aux conseils qui avaient littéralement pris le contrôle des usines et des quartiers populaires de Budapest, où se trouvait le centre politique du pays. En province, les conseils ouvriers s’étaient pratiquement substitué à toutes les institutions étatiques, et ils étaient devenus les organisateurs de la vie quotidienne dès le début de la révolution, les 23 et 24 octobre.

Dans ce contexte, il n’est pas étonnant que le gouvernement Kadar et l’armée soviétique aient déployé un dispositif militaire monstrueux pour empêcher que la réunion, qui allait créer un conseil ouvrier central au niveau national, ait lieu le 21 novembre. Aussi bien la bureaucratie hongroise que les dirigeants du Kremlin savaient que les conseils ouvriers représentaient un vrai danger pour leur pouvoir, même si les conseils n’avaient jamais revendiqué clairement leur volonté de prendre le pouvoir, c’est-à-dire la perspective de créer une pouvoir propre face au pouvoir stalinien. En n’affichant pas de mot d’ordre tel que « tout le pouvoir aux conseils », ils se limitèrent plutôt à exiger le retour de Nagy à la tête du gouvernement.

Le gouvernement Kadar et le Kremlin ne purent mettre fin au mouvement qu’à la mi-décembre, même si des grèves et des explosions sporadiques continuaient à avoir lieu. Mais ce n’est qu’en septembre 1957 que le gouvernement hongrois put définitivement en finir avec les conseils. La répression contre les insurgés fut extrêmement forte. Plusieurs furent condamnés à mort, d’autres passèrent des années en prison, une grande partir durent s’enfuir du pays.

La faillite de la stratégie « réformatrice » du gouvernement Nagy

Une des caractéristiques de la révolution hongroise de 1956 fut que les insurgés ne firent pas complètement confiance à Imre Nagy, même si l’une de leurs principales revendications était la formation d’un gouvernement avec Nagy à sa tête, et qu’après sa destitution le 4 novembre les ouvriers exigèrent son retour.

Pour les dirigeants staliniens, l’objectif de mettre Nagy à la tête du gouvernement, après l’insurrection du 23-24 octobre, était de calmer les manifestants et de ramener « l’ordre ». Nagy lui-même espérait pouvoir arriver à un accord avec l’URSS sur certaines revendications, comme le retrait des troupes soviétiques de la Hongrie pour mettre fin à l’agitation sociale.

Mais, malgré les signes évidents et concrets que les Soviétiques n’étaient pas du tout prêts à négocier et encore moins à se retirer, car ils étaient au contraire en train d’avancer vers Budapest, Nagy continuait à espérer d’arriver à un accord. Car, dans la perspective de « réformer » le régime stalinien, Nagy voulait à tout prix éviter de résister les armes à la main pour « éviter la guerre ». Les tanks soviétiques étaient déjà en train d’encercler la ville et son ministre de la Défense fut arrêté par l’URSS quand Nagy décida finalement donner l’ordre de « résister ». Or, dans une lettre de Tito datée du 8 novembre et adressée à Khrouchtchev, il est affirmé que dès le 2 novembre, des membres du gouvernement Nagy allèrent négocier avec l’ambassade yougoslave pour s’y réfugier. Tito affirme dans cette lettre : « dans l’esprit de cette conversation, notre représentant a répondu (…) que nous étions prêts à les aider à condition que cela se fasse immédiatement. Nous nous attendions à ce qu’ils répondent le dimanche (4 novembre). Mais dès le matin, l’armée soviétique est entrée en action, et, au lieu de cette réponse, nous avons vu, aux premières heures de la matinée, arriver à notre ambassade Nagy et quinze autres dirigeants de son gouvernement avec leurs familles » (reproduit dans les Cahiers du mouvement ouvrier n° 32, CERMTRI, 2006).

L’asile dans l’ambassade yougoslave finira le 22 novembre quand, suite à une promesse de la part du gouvernement de Kadar, Nagy et ses proches acceptèrent de partir et furent tout de suite arrêtés par les Soviétiques et envoyés en Roumanie. En juin 1958, Nagy et Maleter furent pendus avec d’autres, et enterrés dans une fosse commune. Ce fut la fin tragique des ex-membres du gouvernement Nagy et de son orientation « réformatrice ». Cette orientation de conciliation avec la bureaucratie fut précisément un des éléments qui pesèrent lourdement dans la préparation de la défense militaire de la révolution.

Malgré cela, les ouvriers continuèrent la résistance et à se battre par tous les moyens disponibles. Mais ils étaient isolés internationalement. Les ouvriers des autres pays du « bloc socialiste » et de l’URSS suivaient déconcertés les événements hongrois, mais ils n’étaient pas capables de venir en aide à leurs frères et sœurs hongrois. Pourtant, la solidarité du prolétariat international, à l’Est comme à l’Ouest, aurait été fondamentale pour tordre le bras de la contre-révolution stalinienne et ouvrir la voie à la régénération révolutionnaire des États ouvriers bureaucratisés et avancer vers la révolution internationale. Et la révolution politique contre la bureaucratie était effectivement la seule voie réaliste pour le faire.


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