Hongrie 1956 Insurrection étudiante et ouvrière

dimanche 3 septembre 2017.
 

22 octobre 1956 à Budapest

Tout militant expérimenté a connu ces jours où on se lève en se disant que les heures à venir vont compter des années pour sa propre vie comme pour l’histoire humaine. Il en va ainsi en ce matin du 22 octobre 1956 sur les bords du Danube.

Une ébullition révolutionnaire a régné dans les facultés toute la nuit : assemblées générales interminables, estaffettes dans la ville pour éviter une attaque surprise de la police, service d’ordre aux portes, vieilles machines tournant sans cesse pour tirer les "résolutions", militants essayant de dormir une heure sur des tables...

Voici l’exemple de l’Assemblée générale de l’université technique de l’industrie du bâtiment qui comprend 60% de fils d’ouvriers, 30% de fils de paysans, 10% issus de milieux intellectuels. La réunion a été convoquée pour 15 heures le 22 octobre, par la section de la Jeunesse Communiste. A deux heures du matin, la réunion se poursuit encore. Grossie par des ouvriers du même secteur professionnel, arrivés en début de soirée, comme sur un mot d’ordre secret, elle rassemble alors de 4000 à 5000 personnes.

"Au début, la discussion se cantonnait aux questions à l’ordre du jour (revendications étudiantes). Bientôt, de toutes parts, des voix s’élèvèrent pour établir un cahier de doléances dans l’esprit de la Révolution de 1848... On en arriva à un véritable programme en dix points que l’on voulait soumettre au gouvernement... Des dix points, on passa à douze puis à seize... Les étudiants exigeaient de la radio un reportage en direct de leur assemblée afin que "le peuple, les travailleurs entendent sans déformation la voix authentique de la jeunesse hongroise". Personne ne pensait à manifester l’après-midi du 23 octobre. Incidemment, un représentant du Syndicat des écrivains annonça une réunion de ses membres le lendemain pour célébrer l’amitié polono-hongroise... Des voix s’élevèrent pour demander une grande manifestation pacifique... silencieuse, sans slogan... Lorsqu’on leva la séance, les étudiants accordaient plus d’importance à la grande réunion projetée pour le 24 qu’à cette manifestation improvisée à la hâte". (Paloczi-Horvath)

Rien ne se passa comme prévu. Les mêmes assemblées générales se tenaient dans les autres facultés et apprenant cet appel à manifester, elles votèrent des slogans. Dans les lycées, des "comités de rédaction" rassemblaient des jeunes de 15 à 18 ans, préparaient leur action du lendemain, travaillaient à des manifestes qu’ils faisaient parvenir aux facs voisines. Qui décida du trajet ? Personne ne le sait plus vu le nombre de morts parmi les animateurs du mouvement lors de la répression deux mois plus tard. Mais le trajet fut bien choisi : de la statue de Petoefi (écrivain républicain révolutionnaire de 1848) sur la rive gauche du fleuve au monument du général Bem (héros polonais de la Révolution hongroise de 1848) sur l’autre rive.

Les vieilles machines se remirent à tourner pour sortir l’appel à manifester en tract et en petite affiche. Des centaines de volontaires, souvent très jeunes, en firent bon office. Au petit matin "les divers programmes, résolutions, revendications, en dix, douze ou seize points, tapés, ronéotypés à des milliers d’exemplaires dans les dernières heures de la nuit s’étalaient partout : collés aux murs, aux portes, sur les panneaux d’affichage, aux flancs des tramways, sur les troncs d’arbre..."

23 octobre

Dès l’aube, de jeunes ouvriers sont accourus dans les facs et les lycées pour demander des informations et des tracts. Ils vont les distribuer à l’entrée des usines puis faire le va-et-vient toute la journée entre leurs camarades de travail et les étudiants. La réussite de la journée leur sera en grande partie due ; ils ne le savent pas encore et leur héroisme sera malheureusement bien oublié par l’histoire officielle.

"Toute la matinée, universités, lycées et collèges de la capitale préparèrent la longue marche... Ce même matin, le bureau exécutif de la Ligue des Jeunesses Communistes et la majorité du syndicat des écrivains décidaient de participer à la manifestation... La direction stalinienne hésitait. Le ministre de l’Intérieur commença par interdire la manifestation. Puis, à 14h23, alors que le cortège s’était déjà ébranlé, Radio Budapest" informa de l’autorisation.

Lorsque la manifestation s’ébranle, elle est surtout composée d’étudiants mais aussi de nombreux autres jeunes (lycéens, salariés), parfois très jeunes. Des milliers d’ouvriers sont là aussi. La police quadrille la ville ; l’armée russe est proche ; l’atmosphère est lourde. Les responsables de la manifestation sont inquiets, craignent une provocation qui donnerait prétexte à la police de sécurité d’intervenir.

La manifestation parcourt inlassablement les rues du centre ville dont les bâtiments officiels sont gardés par la police politique, menaçante et armée jusqu’aux dents.

D’heure en heure le flot humain grossit et la tension monte.

L’histoire nous apprend que les jeunes ont souvent poursuivi jusqu’au bout leur idéal, débloquant des situations ; ils le font en Hongrie en ce 23 octobre car chaque kilomètre de plus effectué par la manifestation prouve que la lutte est possible. La solidarité de génération entre jeunes réussit au delà de toute espérance lorsque huit cents cadets de l’Université militaire se joignent au cortège gros d’environ 150000 manifestants vers 17 heures.

A ce moment-là, les ouvriers sortent des usines. Depuis le matin, le phénomène d’unité de génération a joué à fond, ici aussi. Entreprise par entreprise, atelier par atelier, de jeunes travailleurs ont fait circuler les "résolutions étudiantes". A la sortie des boîtes, ces jeunes sont encore là, distribuant, essayant de convaincre un copain, un parent, un voisin ; et beaucoup de salariés s’arrêtent, écoutent, lisent, suivent un peu pour voir, puis marchent rejoindre la manifestation.

La foule immense a plus ou moins écouté les discours au pied du monument Bem, puis elle a glissé vers la Place du gouvernement. Vers 20 heures, elle y est rassemblée, refuse de bouger et demande le retour de Nagy au gouvernement. Des groupes d’ouvriers s’élancent vers le monument de Staline, haut de sept mètres cinquante. Ils l’attachent à plusieurs camions lourds qui tirent mais ne la font pas bouger. Les ouvriers des aciéries de Csepel vont alors chercher leurs chalumeaux oxy-acétyléniques, s’attaquent aux genoux du colosse puis relancent les camions. S’écrase sur le pavé un amas de bronze dont ne reste sur le socle que deux bottes ridicules.

Des étudiants se rendent à la Maison de la radio et demandent la lecture des résolutions sur lesquelles la mobilisation s’est construite. Ils essuient un refus. Vers 23 heures, les 500 à 600 "policiers politiques" qui gardent le bâtiment, ouvrent le feu sur les jeunes désarmés.

L’information se répand ; les équipes de nuit des usines cessent le travail et accourent en groupe ; les lumières s’allument dans les quartiers d’où marchent des milliers de personnes à demi réveillées. "Les ouvriers des faubourgs réquisitionnent les camions des usines et des entrepôts pour se hâter d’aller aider les gosses... Dans les fabriques d’armement, les travailleurs font des descentes dans les réserves, et bientôt des camions chargés d’armes légères roulent vers le centre de la capitale. De petites unités de l’armée hongroise envoyées en renfort de la police se laissent désarmer ou passent du côté des manifestants (encore le phénomène d’unité de génération). Maintenant, les coups de fusils, les rafales de mitraillette crépitent dans tous les coins.

Nuit du 23 au 24 octobre Les chars et véhicules blindés de deux brigades russes de police se déploient dans Budapest.

Beaucoup de jeunes viennent de passer leur deuxième nuit blanche d’affilée ; comment continuer ? La réponse vient heureusement des banlieues où se constituent spontanément les premiers " Conseils ouvriers". Ils chassent des postes russes, s’organisent militairement, nomment des responsables et résistent. Des révolutionnaires s’étant tiré dessus par erreur, une première liaison des conseils ouvriers se forme dans la nuit ; cet embryon de coordination deviendra le Conseil Central des Usines et des Arrondissements du Grand Budapest.

24 octobre Sur les deux rives du Danube, les établissements d’enseignement supérieur deviennent des centres de guerrillas. Les jeunes de quatorze à dix-huit ans forment leurs propres sections de combat. Malgré tous leurs efforts, les adultes ne pouvaient empêcher les enfants de combattre. Ils tirèrent grand profit de la lecture obligatoire de La Jeune Garde où l’on trouvait détaillée la fabrication de cocktails Molotov. Bientôt, des tanks flambèrent comme des torches dans les rues.

Les jeunes engagent le combat à partir des fenêtres, des coins de rue, des toits. Mieux, des jeunes (surtout lycéens d’après un témoin) entament une nouvelle manifestation publique au centre ville ; dans un tel contexte, leur héroisme ne doit pas être oublié.

24 octobre : Deux dirigeants soviétiques arrivent à Budapest, se rendent compte de leur isolement. Imre Nagy séquestré, refuse de lire à la radio une déclaration préparée par les staliniens. Il se déclare prêt à mourir plutôt que commettre une telle trahison.

25 octobre : Prétextant un appel de Nagy en ce sens, les troupes russes essaient de reprendre le dessus. Mais les quartiers populaires et grandes usines tiennent encore. Partout, les travailleurs élisent des conseils ouvriers.

Dès cinq heures du matin, la radio annonce que "l’armée, les forces de sécurité d’Etat et les milices de travailleurs armés, avec l’aide de nos alliés soviétiques, ont réprimé une tentative de coup d’Etat contre-révolutionnaire". D’heure en heure, elle va diffuser des ultimatums a court terme avant que les contre-révolutionnaires "soient annihilés sans merci".

Le plus vaste complexe militaire de Budapest est passé du côté des insurgés mais ne bouge pas. Le ministre stalinien de la Défense décide d’y envoyer un bataillon d’élite de chars pour s’en emparer et les désarmer ; son chef, le colonel Paul Maleter, est en fait un communiste anti-stalinien. Il entre bien dans la caserne mais en prend le commandement au nom de la révolution. Cette caserne se dresse en plein coeur de la ville, sur le principal boulevard. Maleter fraternise avec le régiment de jeunes ouvriers de la Cité Corvin voisine. Ils engagent le combat contre les Russes, prenant en enfilade les deux grandes artères de la ville, lançant des raids contre les formations de chars. Maleter improvise un état major de la révolution et envoie des émissaires dans toutes les casernes de tout le pays.

26 octobre : Kopaski, préfet de police de Budapest, passe du côté des insurgés et fait distribuer des armes aux étudiants. Deux radios sont prises.

Dans toutes les provinces hongroises, des "comités révolutionnaires" se forment, composés de délégués des conseils ouvriers, de représentants des jeunes, des soldats, des paysans.

Partout, la police politique est isolée, désarmée. Imre Nagy forme un gouvernement national.

La Révolution hongroise de 1956 a commencé.

Pour résumer ces journées, on pourrait reprendre la phrase utilisée pour la Révolution française par Michelet : "Du début à la fin, il n’y eut qu’un seul héros : la jeunesse".

Jacques Serieys

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Hongrie 1956 : Appel du Conseil central des usines "Pour une Hongrie socialiste, indépendante et démocratique, contre toute tentative de restauration capitaliste"

1956 « La Hongrie aurait pu être la vitrine de la déstalinisation" Entretien avec Roger Martelli

1956 : Après l’écrasement des Hongrois par l’Union soviétique, Jean Paul Sartre rompt avec le Parti Communiste

Lettre d’AIMÉ CÉSAIRE, Député de la Martinique à MAURICE THOREZ Secrétaire Général du Parti Communiste Français (1956)

1956-2006. Anniversaire de l’insurrection en Hongrie (communiqué du Parti Communiste Français)


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