La révolution démocratique en Hongrie du 6 octobre au 23 novembre 1956 (par Karel Kostal)

dimanche 26 novembre 2017.
 

Je suis en mesure de compléter l’excellent article de Jacques Serieys Hongrie, du 22 octobre au 4 novembre 1956 : Insurrection étudiante et ouvrière contre le stalinisme , par d’autres témoignages, grâce à l’ouvrage, aujourd’hui introuvable, Pologne-Hongrie 1956, Textes choisis et traduits par Jean-Jacques Marie et Balasz Nagy, présenté par Pierre Broué, EDI Paris, paru dix ans après les événements.

Je tiens à exprimer avant tout ma reconnaissance à ces trois historiens militants qui ont sauvé de l’oubli ceux qui, l’épée à la main, ont combattu la supériorité écrasante du régime stalinien totalitaire, il y a 54 ans. Ce recueil de documents est passionnant, d’un bout à l’autre, du début jusqu’à la fin, c’est la mort dans l’âme que je me vois dans l’obligation d’en choisir des extraits.

Le 22 octobre, le cercle Petöfi, qui porte le nom de l’auteur du poème « Debout, Hongrois, la patrie t’appelle », tué à la bataille de Segesvar, en 1849, contre les troupes de Nicolas Ier, reprend à son compte les revendications de la jeunesse et décide de participer à la manifestation du 23 octobre. « Amitié hungaro-soviétique sur la base léniniste de l’égalité . » « Nouveau plan quinquennal au service de l’augmentation du bien-être du peuple. » « A bas la politique économique stalinienne. » « Gestion ouvrière aux usines. » « Rénovation de l’agriculture, collectivisation volontaire. » « En avant pour la démocratie socialiste. » Et aussi ce mot d’ordre qui dépasse les frontières de la Hongrie : « Vive la Pologne fraternelle. »

Après cette première grande manifestation étudiante, les fameuses « résolutions » commencent à tomber. La jeunesse fait savoir qu’elle veut être représentée à la tête de l’Etat par d’anciens opposants à la clique stalinienne de Rakosi. « Pour assurer le prestige du parti et de l’administration de l’Etat, nous proposons que le camarade Imre Nagy et les autres camarades qui ont lutté pour la démocratie socialiste et les principes léninistes occupent une place digne de leur valeur à la direction du parti et du gouvernement. » « Le Comité Central et le gouvernement doivent assurer le développement de la démocratie socialiste par tous les moyens possibles, en précisant les vrais fonctions du parti, en soutenant les aspirations légitimes de la classe ouvrière, en introduisant l’autoadministration des usines et en instituant une véritable démocratie ouvrière . »

Les prisons s’ouvrent, et le cercle Petöfi exige « un procès public de Mihaly Farkas », qui dirigea personnellement la préparation du procès Rajk. « Nous proposons que l’affaire de Mihaly Farkas soit jugée publiquement, conformément à la légalité socialiste. » Le même communiqué exige que « Mathias Rakosi soit expulsé du Comité Central du parti et éliminé de l’Assemblée Nationale et du conseil présidentiel. Le Comité Central, qui désire rétablir le calme dans le pays, doit prévenir les tentatives de restauration stalinienne et rakosiste. »

On ne saurait trop le souligner, la révolution démocratique en Hongrie commence le 6 octobre, jour des funérailles nationales de Rajk et de ses amis. Balasz Nagy témoignera plus tard dans son exil parisien : « Avant même les funérailles de Rajk, une véritable hystérie s’était emparée des membres de la direction du parti, qui couraient à tout moment trouver les amis d’Imre Nagy, les suppliant d’intervenir pour tenter d’apaiser les esprits . » Est-il besoin de rappeler que ces « hystériques » stalino-rakosistes sont d’ores et déjà prêts à se réfugier tous dans les fourgons blindés de l’armée d’occupation soviétique ?

Le 23 octobre, le journal Szabad Nép, débarrassé de la censure, écrit : « Jusqu’à présent, on a empêché notre jeunesse de faire entendre sa voix, aussi bien dans les affaires nationales que dans les siennes propres . » « Ceux qui demandent que notre jeunesse exprime son opinion prudemment et avec réserve, ignorent le développement historique et la véritable position du mouvement de la jeunesse hongroise. Ils ne tiennent pas compte de l’état d’esprit de la jeunesse hongroise... »

Arrivent alors, de toutes parts du pays, l ’une après l’autre, des nouvelles annonçant la formation de « conseils ouvriers », de « conseils nationaux », ou de « comités révolutionnaires socialistes », de département, de ville. « Ceux qui ont perdu la confiance du peuple, qui l’ont tyrannisé ou qui n’avaient comme seuls soucis que leur carrière, ne se trouvent pas parmi eux. Mais des communistes respectés du peuple en font partie... »

Les premières revendications des travailleurs des usines, des hauts fourneaux, des dépôts de locomotives, des mines de charbon tombent. « Convocation immédiate d’une large conférence du Parti pour discuter de la situation actuelle du pays. » « Réélection démocratique dans le plus bref délai des députés du parlement . » « Liquidation totale des vestiges du culte de Staline . » « Révision des accords commerciaux conclus jusqu’ici. » « L’uranium hongrois sous contrôle hongrois. » « Retrait des troupes soviétiques du territoire de la Hongrie . » Puis, cette revendication, qui touche à la « liberté d’information en Hongrie socialiste » : « Transfert total des sommes utilisées pour le brouillage des radiodiffusions étrangères au relèvement de notre situation économique . »

Le Comité révolutionnaire des intellectuels hongrois exige : « Elections générales et secrètes. Les candidats doivent être nommés par le peuple. » « Le gouvernement doit garantir la liberté complète de la presse et la liberté de réunion. » « Nous remercions ces soldats soviétiques qui ont refusé de prendre les armes contre le peuple hongrois. »

Radio Kossuth diffuse ce communiqué du Conseil national des syndicats le 27 octobre. « Ouvriers ! Le souhait de la classe ouvrière s’est réalisé. Des conseils ouvriers dirigeront les usines. C’est le couronnement de la prise en propriété collective des usines. Ouvriers et techniciens ! Maintenant, vous pouvez vous sentir entièrement propriétaires des usines dont la direction sera désormais entre vos mains. La centralisation exagérée des usines cessera. Les erreurs correspondantes cesseront également. Une responsabilité incombe aux conseils ouvriers. Pour cette raison, vous devez élire les membres de ces conseils avec une grande circonspection parmi les travailleurs les plus expérimentés et les plus honnêtes. Le nouveau gouvernement augmentera les petits salaires. Plus tôt vous commencerez la production, plus vite on pourra augmenter les salaires. Soutenez donc le nouveau gouvernement hongrois dans le travail pour une Hongrie libre, démocratique construisant le socialisme. »

Quel doit être le rapport entre les conseils ouvriers et les comités syndicaux d’usine ? « Le conseil ouvrier est un organe dirigeant, au-dessus du directeur, et qui dirige toute activité de production de l’usine, définit les salaires, embauche et licencient les ouvriers. Le conseil ouvrier exprime, dans sa forme la plus directe le fait que les ouvriers sont propriétaires et responsables de l’usine. Les comité syndicaux des usines ne dirigent pas, mais contrôlent et font des propositions au conseil ouvrier. Ils sont des organes de défense des intérêts des travailleurs qui luttent contre l’iniquité. »

Au lendemain de la manifestation du 23 octobre, la caserne Kilian à Budapest passe du coté des étudiants, deux jours plus tard le préfet de police Sandor Kopacsi fait distribuer des armes aux insurgés. L’appareil répressif hongrois recule partout, Imre Nagy forme un gouvernement national, reconnu par tout le peuple hongrois. Les blindés soviétiques font semblant de se retirer avant de quitter le pays.

Les délégués des conseils ouvriers se réunissent partout et prennent unanimement la décision de reprendre le travail, le matin du 5 novembre, « dans l’intérêt de la construction du socialisme en Hongrie et de l’avenir du peuple ». Le lundi du 5 novembre, le travail ne reprendra pas. Le peuple de Budapest sera réveillé à l’aube du 4 novembre par le vacarme assourdissant des chenilles des tanks du « héros de la bataille de Berlin » Ivan Koniev.

Pour résumer ces journées, donnons la parole à Janos Kadar. Il s’exprime à la Radio Nationale, le 1er novembre. « Dans un glorieux sursaut, notre peuple a abattu le régime rakosiste. Il a conquis la liberté et l’indépendance pour notre pays, sans lesquelles il ne peut y avoir de socialisme. Nous pouvons dire avec assurance que ceux qui ont préparé ce soulèvement sortent de nos rangs. Ce sont les communistes, les écrivains, les journalistes, les étudiants, les jeunes du Cercle Petöfi, les ouvriers, les paysans, les vieux militants injustement emprisonnés, qui ont combattu en première ligne contre le despotisme de Rakosi et le banditisme politique. Nous sommes fiers de vous, vous qui avez tenu votre vraie place dans le soulèvement armé. Vous étiez imprégnés de vrai patriotisme et de loyauté envers le socialisme... »

Quelques heures plus tard, Janos Kadar, lui aussi « injustement emprisonné » par Rakosi en 1950, réhabilité en 1953 grâce à Imre Nagy, disparaît et se glisse dans l’escalier de service de l’ambassade soviétique à la faveur de la nuit et du brouillard. Il sortira d’un fourgon blindé de l’armée soviétique le lendemain du « dimanche sanglant » du 4 novembre, pour aller s’installer dans son bureaux, accompagné d’un détachement d’hommes armés d’Andropov, pour former un « gouvernement révolutionnaire ouvrier et paysan ». Pour 34 ans. Imre Nagy sera arrêté le 23 novembre, à la sortie de l’ambassade yougoslave. Il sera pendu avec trois de ses compagnons, le 17 juin 1958, sur l’ordre de Khrouchtchev. « Au nom du socialisme, au nom de la classe ouvrière », bien entendu.

Karel Kostal


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