Notre ami Thierry Jonquet, mort le 9 août 2009, un conteur de nos colères (par Françoise Filoche)

vendredi 9 août 2019.
 

« Matamore meurt dans la neige, épuisé, lors d’un voyage de la troupe de saltimbanques. Mais ce n’est pas la fin de l’histoire, simplement une péripétie... » Comédia 1988

Nous le connaissions depuis les années 70, à la LCR d’abord, comme camarade de la cellule santé lorsqu’il travaillait en gériatrie, puis dans les cités de la banlieue nord, instituteur auprès de classes d’éducation spécialisée. Il a côtoyé les corps malades et la mort à l’hôpital, puis les éclopés de la vie en souffrance, tout ce qui allait faire plus tard l’arrière-fond de ses livres. Comme une galéjade, une langue tirée à l’histoire, il a publié sous le pseudonyme de Ramon Mercader Du passé faisons table rase (Albin Michel 1982), réédité depuis sous son nom.

Ce fut pour nous comme s’il nous glissait son histoire à l’oreille. Cours moins vite, camarade, le vieux monde est devant toi ! (Fleuve noir, 1984) ; URSS Go Home ! (Fleuve noir, 1985), Le secret du rabbin (Clims 1986). On se régalait des clins d’œil que notre camarade nous adressait, jubilatoire, derrière la plume mystérieuse. Puis son œuvre s’est enrichie, 15 romans, 4 récits, 40 nouvelles, 10 livres pour la jeunesse, 5 bandes dessinées, des scénarii Boulevard du Palais dont les personnages sont tirés du Secret du Rabbin. Le succès formidable est venu avec La bête et la belle jubilatoire, piégeant et numéro 1 000 de la prestigieuse Série Noire pour un jeune auteur comme Thierry. Mais on préférait le très noir Mygale, (actuellement adapté par Pedro Almodovar), Les Orpailleurs, et le terrible Moloch. En fait on se jetait sur tout ce qu’il publiait. Faisant partager notre enthousiasme aux enfants avec les nouvelles pour la jeunesse qu’il écrivait.

« J’écris des romans noirs, des intrigues où la haine, le désespoir, se taillent la part du lion et n’en finissent plus de broyer des pauvres personnages auxquels je n’accorde aucune chance de salut. Chacun s’amuse comme il peut. » ricanait-il, les dents serrées sur sa pipe. Puis deux livres admirables, Rouge c’est la vie (Seuil, 1998), et Mon vieux (Seuil 2004). De tous, c’est Rouge c’est la vie qui nous a le plus marqué par l’empathie qu’il témoigne envers les militants de Lutte ouvrière, de la Ligue, des êtres humains en quête d’un autre monde social, vivant, tendre, ironique. Roman à peine transformé de son apprentissage de la vie politique et de la rencontre avec son amour, Solange.

On ne saurait recommander meilleure lecture aux jeunes militants qui n’ont pas connu les années post-mai 68, ils s’en feront une idée rare, positive, constructive, pas du tout comme ces récits des soixante-huitards mondains qui se diffusent sous Sarkozy. C’est à la suite de ce livre que nous avons repris contact, qu’il s’était abonné à D&S, qu’il aimait discuter ou échanger sur ce que nous pouvions faire au sein du Parti socialiste.

Le temps nous était compté sans que nous le sachions, nous croyions nous retrouver tôt ou tard à partir d’une vision commune enfouie, on espérait que « la sociale » frappe à nouveau à la porte. La « sociale » et pas la mort. L’amitié et pas la souffrance. La vie, en rouge.

Thierry qui nous quitté cet été, le 9 août, a réuni autour de son cercueil peint en rouge, près de six cents amis au Père-Lachaise : tous ont témoigné de sa pudeur, de son humour. Nous gardons ces sentiments en notre cœur, mais vous qui ne l’avez pas connu, lisez-le, du cœur vous en trouverez, ses polars ne cachent que de l’élégance, de la retenue, de la tendresse. Ils révèlent aussi l’intransigeance.

Romans

- Mémoire en cage (Albin Michel 1982 ; ré éd. Série noire n° 2397, 1995) ;

- Le Bal des débris (Spécial-Police n° 1848, 1984) ;

- Mygale (Série noire n° 1949, 1984 ; ré éd. Folio , 1995) ;

- La Bête et la belle (Série noire n° 1000, 1985) ;

- Le Manoir des immortelles (Série noire n° 2066, 1986) ;

- Le Secret du rabbin (Clims, 1986) ;

- Comedia (Payot, 1988) ;

- Le Pauvre nouveau est arrivé (Manya, 1990) ;

- Les Orpailleurs (Série noire n° 2313, 1993) ;

- L’Enfant de l’absente, avec Jacques Tardi et Jacques Testart (Seuil, 1994)  ;

- La Vie de ma mère ! (Série noire n° 2364, 1994) ;

- Moloch (Série noire n° 2489, 1998, ;

- Ad vitam æternam (Seuil, 2002) ;

- Mon vieux (Seuil, 2004)

- Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte (Seuil, 2006)


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