Textes de Gustave Flaubert, excellent écrivain, épisodiquement engagé

jeudi 12 juillet 2018.
 

Flaubert a connu une période politiquement engagée durant sa jeunesse et les années 1848. Cependant, son gros héritage lui permettait de vivre sans travailler ; aussi, il s’est installé dans une vie aisée poussant à un élitisme certain.

Dans une lettre à George Sand datée du 17 novembre 1866, il résume bien cette évolution "Nous étions des romantiques rouges, d’un ridicule accompli, mais d’une effervescence complète. Le peu de bon qui me reste vient de là."

Ses souvenirs de jeunesse lui ont permis de décrire avec un réalisme remarquable la vengeance des riches contre les pauvres en juin 1848. Ensuite, le "peu de bon" lui permettra encore de haïr la droite d’Ordre moral des années 1870 à 1878. Avec toujours la même qualité d’écriture. C’est toujours ça.

1) La patrie, c’est la terre (Gustave Flaubert)

Laisse là ta patrie, ta religion, ta province...

La patrie, c’est la terre, c’est l’univers, ce sont les étoiles, c’est l’air, c’est la pensée, c’est à dire l’infini dans notre poitrine.

Les querelles de peuples m’intéressent peu...

Je ne suis pas plus moderne qu’ancien, pas plus Français que Chinois. Je suis le frère en Dieu de tout ce qui vit, le concitoyen de tout ce qui habite le grand hôtel garni de l’univers...

L’idéal n’est fécond que lorsqu’on y fait tout entrer... C’est un travail d’amour et non d’exclusion.

Gustave Flaubert (Correspondance 1846- 1858)

2) Gustave Flaubert parle des bohémiens à George Sand ( 12 juin 1867)

Pour accéder à ce texte 2, cliquer sur le titre 2 ci-dessus.

3) Les notables retournent leur veste après la victoire de la révolution de février 1848 (L’éducation sentimentale)

Rosanette se déclara pour la République - comme avait déjà fait Monseigneur l’Archevêque de Paris, et comme devaient le faire, avec une prestesse de zèle merveilleuse : la Magistrature, le Conseil d’Etat, l’Institut, les Maréchaux de France, Changarnier, M de Falloux, tous les bonapartistes, tous les légitimistes et un nombre considérable d’orléanistes.

D’autres fois, c’était un arbre de la Liberté qu’on plantait. MM les ecclésiastiques concouraient à la cérémonie, bénissant la République...

De tous les Français, celui qui tremblait le plus était M Dambreuse... Un système si bon, un roi si sage ! était-ce possible. La terre allait s’écrouler ! Dès le lendemain, il congédia trois domestiques, vendit ses chevaux, s’acheta pour sortir un chapeau mou. Après quoi, il déclara sa sympathie pour les ouvriers... Martinon parla de son père laboureur, faisait le paysan, l’homme du peuple.

Révolution française des 22, 23, 24, 25 février 1848 "C’était beau"

4) Un bourgeois face aux ouvriers insurgés de juin 1848 (L’éducation sentimentale)

Suite à la fermeture des ateliers nationaux, des dizaines de milliers de familles populaires en sont réduites à la misère. Face à leurs contestations, les "républicains modérés" décident de les écraser militairement. Une partie des prisonniers est entassée dans le sous-sol des Tuileries.

Du 24 février au 26 juin 1848 : la Révolution et la république, du lyrisme à la répression sauvage du mouvement ouvrier

Ils étaient là, neuf cents hommes, entassés dans l’ordure, pêle-mêle, noirs de poudre et de sang caillé, grelottant la fièvre, criant de rage, et on ne retirait pas ceux qui venaient à mourir parmi les autres. Quelquefois, au bruit soudain d’une détonation, ils croyaient qu’on allait tous les fusiller ; alors, ils se précipitaient contre les murs, puis retombaient à leur place, tellement hébétés par la douleur, qu’il leur semblait vivre dans un cauchemar, une hallucination funèbre. La lampe suspendue à la voûte avait l’air d’une tache de sang ; et de petites flammes vertes et jaunes voltigeaient, produites par les émanations du caveau. Dans la crainte des épidémies, une commission fut nommée. Dès les premières marches, le président se rejeta en arrière, épouvanté par l’odeur des excréments et des cadavres. Quand les prisonniers s’approchaient d’un soupirail, les gardes nationaux qui étaient de faction — pour les empêcher d’ébranler les grilles, fourraient des coups de baïonnette, au hasard, dans le tas.

Ils furent, généralement, impitoyables. Ceux qui ne s’étaient pas battus voulaient se signaler. C’était un débordement de peur. On se vengeait à la fois des journaux, des clubs, des attroupements, des doctrines, de tout ce qui exaspérait depuis trois mois ; et, en dépit de la victoire, l’égalité (comme pour le châtiment de ses défenseurs et la dérision de ses ennemis) se manifestait triomphalement, une égalité de bêtes brutes, un même niveau de turpitudes sanglantes ; car le fanatisme des intérêts équilibra les délires du besoin, l’aristocratie eut les fureurs de la crapule, et le bonnet de coton ne se montra pas moins hideux que le bonnet rouge. La raison publique était troublée comme après les grands bouleversements de la nature. Des gens d’esprit en restèrent idiots pour toute leur vie.

Le père Roque était devenu très brave, presque téméraire. Arrivé le 26 à Paris avec les Nogentais, au lieu de s’en retourner en même temps qu’eux, il avait été s’adjoindre à la garde nationale qui campait aux Tuileries ; et il fut très content d’être placé en sentinelle devant la terrasse du bord de l’eau. Au moins, là, il les avait sous lui, ces brigands ! Il jouissait de leur défaite, de leur abjection, et ne pouvait se retenir de les invectiver.

Un d’eux, un adolescent à longs cheveux blonds, mit sa face aux barreaux en demandant du pain. M. Roque lui ordonna de se taire. Mais le jeune homme répétait d’une voix lamentable :

— « Du pain ! »

— « Est-ce que j’en ai, moi ? »

D’autres prisonniers apparurent dans le soupirail, avec leurs barbes hérissées, leurs prunelles flamboyantes, tous se poussant et hurlant :

— « Du pain ! »

Le père Roque fut indigné de voir son autorité méconnue. Pour leur faire peur, il les mit en joue ; et, porté jusqu’à la voûte par le flot qui l’étouffait, le jeune homme, la tête en arrière, cria encore une fois :

— « Du pain ! »

— « Tiens ! en voilà ! » dit le père Roque, en lâchant son coup de fusil.

Il y eut un énorme hurlement, puis rien. Au bord du baquet, quelque chose de blanc était resté.

Après quoi, M. Roque s’en retourna chez lui ; car il possédait, rue Saint-Martin, une maison où il s’était réservé un pied-à-terre ; et les dommages causés par l’émeute à la devanture de son immeuble n’avaient pas contribué médiocrement à le rendre furieux. Il lui sembla, en la revoyant, qu’il s’était exagéré le mal. Son action de tout à l’heure l’apaisait, comme une indemnité.

5) Contre Adolphe Thiers, image des "bourgeois"

Quel immense bourgeois que M. Thiers ! Quel homme ! Et on l’admire ! N’est-ce pas désolant de voir la France affolée d’un esprit si foncièrement médiocre... lequel est maintenant le roi de France...

Peut-on voir un plus triomphant imbécile, un croûtard plus abject, un plus étroniforme bourgeois ! non, rien ne peut donner l’idée du vomissement que m’inspire ce vieux melon diplomatique arrondissant sa bêtise sur le fumier de la bourgeoisie ! Il me semble éternel comme la médiocrité (lettre à George Sans, 18 décembre 1867)

6) Contre Mac Mahon (1er président de la 3ème république) surnommé Bayard et la droite d’ordre moral

Savourez-vous le voyage méridional de notre Bayard ? Est-ce grotesque ? Quel four ! Ce guerrier, illustre par la pile gigantesque qu’il a reçue, comme d’autres le sont par leurs victoires, est-ce assez drôle... L’Ordre Moral en province va jusqu’à supprimer les assemblées de charité qui ne sont pas cléricales. Oh, bêtise humaine (lettre à Tourgueneff, juillet 1877)

Ce qui me soutient, c’est l’indignation que me procure la bêtise des bourgeois ! Résumée actuellement dans le grand parti de l’Ordre, elle arive à un degré vertigineux ! Où se trouve-t-il un idiot comparable au Bayard des Temps modernes (lettre au peintre Maurice Sand, fils de George, août 1877).

Ma haine contre l’Ordre Moral et notre Bayard me suffoque et m’abrutit (lettre à Tourgueneff, 5 octobre 1877)

Je ne connais rien dans l’histoire d’aussi inepte que les hommes du 16 mai. Leur stupidité me donne le vertige (lettre à Mme Brainne 23 octobre 1877)


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