15 janvier 1919 : Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht sont exécutés par un commando de militaires

mercredi 7 novembre 2018.
 

Le 15 janvier 1919, Rosa Luxemburg, Karl Liebknecht et plusieurs de leurs compagnons qui venaient de fonder le Parti communiste d’Allemagne étaient assassinés par un commando militaire, alors que tentait de se développer un mouvement révolutionnaire dans le pays. Figure marquante du mouvement ouvrier international, économiste, théoricienne de la démocratie, femme cultivée, sensible, elle nous laisse un héritage fécond qui mérite d’être réévalué à l’heure de la crise mondiale du capitalisme.

Le 11 janvier 1919, deux mois après l’abdication de l’empereur Guillaume II et la proclamation de la République, le social-démocrate Gustav Noske entre dans Berlin à la tête des troupes gouvernementales. Pendant plusieurs jours, de nombreux militants spartakistes[1] sont assassinés : le 15 janvier, Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg, exécutés par un commando d’officiers et de militaires, sont les victimes les plus célèbres de cette semaine sanglante. « L’ordre règne à Berlin », comme l’avait écrit Rosa la veille de sa mort. « Rosa la rouge » est parfois citée et souvent appréciée à gauche. Sa mémoire est immortalisée par un célèbre poème de Bertolt Brecht (« Elle avait dit aux pauvres la vérité / Et pour cela les riches l’ont exécutée »). Mais, à l’époque, certains n’avaient pas de mots assez durs pour condamner « Rosa la sanguinaire ». Les spartakistes, ainsi nommés en allusion à Spartacus, le leader du soulèvement des esclaves romains pendant l’Antiquité, étaient alors assimilés au « banditisme » ou « terrorisme » par une social-démocratie qui venait de s’allier à la force militaire pour terminer la révolution commencée quelques semaines tôt.

Cette social-démocratie allemande (SPD), les deux dirigeants spartakistes la connaissaient bien : ils en furent membres pendant de nombreuses années. Rosa Luxemburg est née en 1871 à Zamosc, petite ville de Pologne, alors sous domination russe, dans une famille de commerçants juifs, qui s’installera à Varsovie, où la jeune fille fréquente le lycée. Elle milite dès l’âge de seize ans. Engagée dans un groupe de socialistes révolutionnaires, menacée d’expulsion, elle émigre en Suisse, où elle poursuit des études d’économie avant de se retrouver à Paris. Pendant cet exil, elle contribue à la création de la social-démocratie polonaise, avant de devenir une figure importante du Parti social-démocrate allemand, auquel elle adhérera en 1898 à Berlin. À travers cette expérience, elle incarne cet internationalisme qui était l’idéal de nombreux militants cosmopolites d’Europe de l’Est. Mais elle ne jugera pas utile, contrairement à d’autres, d’appuyer les revendications nationales des peuples d’Europe centrale, vues comme rétrogrades.

Rosa se fait connaître au tournant du siècle pour sa virulente critique d’Edouard Bernstein, qui « révise » le marxisme. Attentive aux problèmes du socialisme européen, elle soutient le combat en faveur de la réhabilitation de Dreyfus, mais s’oppose à ceux en France qui en 1899 appuient l’entrée d’un ministre socialiste dans un gouvernement où siège un certain Gallifet, auteur de la répression de la Commune de Paris de 1871.

C’est au moment où Luxemburg polémique avec les socialistes français que Karl Liebknecht adhère à la social-démocratie allemande, en 1900. Fils de Wilhelm Liebknecht, dirigeant historique et acteur de la révolution de 1848, Karl ne laissera pas une œuvre de la même ampleur que sa camarade. Mais on lui doit une agitation et de courageux écrits antimilitaristes, pour lesquels il sera emprisonné, ainsi qu’une attention spécifique portée à l’organisation des jeunes sociaux-démocrates. Et après plusieurs tentatives infructueuses, il est élu député au Reichstag en 1912.

À la suite de la vague de grèves déclenchée en Russie dans le sillage du « dimanche rouge » de janvier 1905, Rosa part pour Varsovie. Elle compte sur les nouveaux modes d’action apparus dans le processus révolutionnaire, la « grève de masse », pour lutter contre les appareils politiques et syndicaux, dont la pression se fait de plus en plus sentir en Allemagne. Peu après, son hostilité au nationalisme l’amène, contre l’avis de la délégation du SPD, à faire adopter par l’Internationale en 1907 une résolution contre la politique coloniale. Ces positions intransigeantes font d’elle la principale porte-parole de l’aile gauche du parti et devaient la conduire à rompre avec son vieil ami Karl Kautsky, alors considéré comme le « pape » théorique de la social-démocratie.

Révolutionnaires, Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht l’étaient assurément. Pour eux comme pour beaucoup de sociaux-démocrates allemands d’alors, la révolution et le socialisme ne sont pas des rêveries lointaines que seules les générations futures pourront accomplir : ils sont à portée de main, du domaine du réel et du réalisable dans les années à venir. Ces militants du XIXe siècle, souvent ouvriers, avaient une « sensibilité à l’histoire, une conscience aiguë de la portée historique de leur mouvement », selon l’expression de l’historien Georges Haupt, qui contribua à rééditer des textes de et sur Rosa Luxemburg un demi-siècle après sa mort. C’est cette histoire des mouvements révolutionnaires de 1789, 1848, 1871 que Luxemburg enseigna à l’école du parti, où elle exposa aussi aux cadres sociaux-démocrates son analyse marxiste de l’économie capitaliste.

C’est le choix de ne pas soutenir la politique d’union sacrée en 1914 - le SPD vote le 4 août les crédits de guerre allemands - qui les associe définitivement. Dissidence qui les conduira au-delà des vifs débats des années précédentes : de désaccords en divergences, ce sera bientôt la rupture. Elle commence au Reichstag, où Karl Lieknecht refuse - seul - de voter les nouveaux crédits en décembre 1914, rompant ainsi la discipline de parti qu’il avait respectée jusqu’alors. L’un et l’autre sont emprisonnés pendant une partie de la guerre pour leurs activités militantes. Peu à peu se forme un groupe de militants, radical dans son opposition à la guerre : les spartakistes.

Quand les bolcheviks prennent le pouvoir au cours de la Révolution russe en octobre 1917, Luxemburg leur reproche dans un texte posthume certains actes jugés trop autoritaires, au point que d’aucuns ont voulu y voir une critique avant-coureuse des dérives ultérieures. Mais elle se solidarise, malgré tout, à l’image de nombreux militants d’alors, avec la Révolution russe dont le « mérite » est « impérissable ». En Allemagne, alors que le processus révolutionnaire s’étend dans le sillage des événements russes, la République est proclamée deux fois le 9 novembre 1918 : Scheidemann au Reichstag annonce la « République allemande » tandis que Karl Liebknecht, de son côté, du balcon du château des Hohenzollern, fait reprendre par la foule « Vive la République allemande socialiste ! ». Deux options possibles qui vont s’avérer inconciliables : le Parti - communiste allemand (KPD) naît le 1er janvier 1919 et les spartakistes en forment la composante essentielle. Dans cette période de forte agitation sociale, la social-démocratie d’Ebert et Scheidemann choisit l’alliance avec l’armée pour réprimer l’aile radicale révolutionnaire. De cette répression naît une profonde division du mouvement ouvrier allemand, un fossé irrémédiable entre sociaux-démocrates et communistes, qui contribuera à leur défaite face au nazisme une décennie plus tard.

Les thèmes de la spontanéité des masses et l’insistance sur la démocratie indissolublement liée au projet socialiste ont permis la redécouverte des textes de Luxemburg dans les années 1970, à l’heure de la critique des régimes bureaucratiques. Et chaque année, aujourd’hui encore, des Allemands de différentes générations et d’horizons divers se retrouvent pour honorer la mémoire des deux révolutionnaires.

Des débats d’une autre époque qui ne nous interrogeraient plus aujourd’hui ? Les contextes ont bien changé, mais les préoccupations posées pour un projet d’émancipation demeurent. À l’heure de la crise du capitalisme, une relecture critique de l’Accumulation du capital et de l’Introduction à l’économie politique - récemment rééditée -, où sont montrés les mécanismes de l’exploitation et de la reproduction du capital, s’impose.

Parions que d’autres lectures nous interrogeront dans l’avenir : bien des textes de Rosa restent encore à découvrir dans notre langue, comme le montre l’extrait reproduit dans cette édition de l’Humanité d’un article qu’elle écrivit à l’occasion du centenaire d’une année charnière de la Révolution française, 1793.

Notes

[1] L’aile gauche scissionniste du Parti social-démocrate.

Jean-Numa Ducange historien (doctorant, université de Rouen)

Auteur, avec S. Dayan-Herzbrun, de l’édition de la Critique du programme de Gotha, de Karl Marx (Éditions Sociales, GEME, 2008)

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