Période révolutionnaire, crise révolutionnaire, situation révolutionnaire et révolution

lundi 8 octobre 2018.
 

Tout militant progressiste implanté sait bien qu’actuellement beaucoup de gens des milieux populaires n’en peuvent plus des salaires trop faibles, des contrats de travail précaires, du stress au travail...

Tout militant progressiste informé sait bien que les peuples du monde, du Maghreb à l’Amérique latine, de l’Afrique noire à l’Asie, du Moyen Orient à l’Océanie n’en peuvent plus de la domination sans partage des multinationales et de la finance internationale même si une majorité des gens n’a pas encore conscience des responsabilités.

Est-ce que tout cela va mener à un moment où les aspirations, revendications et luttes vont vraiment se développer au niveau international ? Aucun doute. Il est donc nécessaire de s’y préparer par la clarté des concepts sur le sujet, par le bilan des révolutions passées... Cependant, il serait dangereux et même criminel de surestimer les possibilités avant qu’elles n’adviennent réellement.

Est-ce que nous disposons d’outils historiques et théoriques pour analyser l’actualité afin de sentir venir ce moment et nous y préparer ? OUI. Le texte ci-dessous a pour but d’apporter quelques petits éléments en ce sens.

A) Qu’est-ce qu’une montée révolutionnaire ?

A1) Le cycle politique

Depuis trois millénaires, particulièrement ces derniers siècles, l’histoire des humains connaît des cycles comprenant :

- une phase incertaine d’indices de montée des luttes et aspirations populaires

- une phase de montée de la combativité populaire,

- une phase d’apogée,

- une phase de retombée,

- une phase de faible combativité et conscience

avant le début d’un nouveau cycle.

Pour une analyse plus fouillée, je renvoie le lecteur à l’article suivant de notre site :

Le cycle politique, instrument d’analyse des périodes et conjonctures (Jacques Serieys)

A2) La montée révolutionnaire

Il s’agit d’une période durant laquelle la domination impérialiste du monde subit des attaques sévères et même des situations pré-révolutionnaires, où les pouvoirs capitalistes nationaux commencent à être profondément déstabilisés par les résistances du mouvement ouvrier (grèves...), par des mouvements contestataires, des difficultés électorales...

J’étais adolescent dans les années 1963 à 1967 et je n’étais membre d’aucune organisation.

Les trotskistes de la 4ème internationale (SU) expliquaient à longueur de textes que nous étions entrés dans une période de "montée révolutionnaire" tirée par trois fers de lance particuliers : les luttes des peuples du Tiers Monde, les mouvements de jeunesse dans les grands pays capitalistes, les luttes anti-bureaucratiques dans les pays dits socialistes. Ils expliquaient aussi que l’impérialisme US essayait de colmater la brèche ouverte à Cuba dans sa domination planétaire par un exemple de fermeté extrême au Vietnam et que la résistance des Vietnamiens face à cette contre-offensive constituait un indice important de l’évolution de la période, dans un sens révolutionnaire ou non.

Je me rappelle des débats sur ce sujet. Je me rappelle surtout de l’utilité qu’ont eu pour moi ces repères dans les années avant 1968.

B) Qu’est-ce qu’une "période révolutionnaire" ?

B1) Eléments pour une caractérisation

Elle se déploie généralement après quelques années de "montée révolutionnaire". Cependant, il serait faux d’en donner une définition trop précise car les évolutions historiques concrètes présentent toujours des spécificités.

Il s’agit globalement d’une phase historique internationale de quelques années durant laquelle :

- la mobilisation de la société et particulièrement du salariat est importante

- la domination "normale" de la classe dirigeante est profondément déstabilisée.

- un certain refus du mode de société en cours progresse

- des crises révolutionnaires éclatent dans certains pays

Ayant participé à la période révolutionnaire des années 1968, personne ne me convaincra jusqu’à mon décès de ce que ce concept serait faux ou inopérant.

B2) L’apport de Lénine

Lénine cite en exemple des phases de forte activité politique des masses avec un progrès de leur conscience : "les grandes époques de révolution en Europe" (1773 à 1802 ; années 1830 ; années 1848) mais aussi « dans les années 60 du siècle dernier en Allemagne, de même qu’en 1859-1861 et 1879-1880 en Russie, bien qu’il n’y ait pas eu de révolutions à ces moments-là. »

Dans les années précédant la première guerre mondiale, plusieurs pays connaissent un contexte de montée révolutionnaire avec de grandes luttes sociales et un progrès de la politisation (par exemple l’Italie, la Russie, l’Autriche-Hongrie, l’Allemagne, la Chine, l’Indonésie, le Portugal). Dévoyer cette combativité sociale vers le nationalisme par "une bonne guerre" fut sans aucun doute une des causes du déclenchement de la Première guerre mondiale. Durant deux ans, les populations de chaque pays se laissent prendre par la propagande militariste nationaliste. Les militants internationalistes deviennent hyper-minoritaires. Pourtant, Lénine continue à considérer que la période reste révolutionnaire lire La faillite de la 2ème internationale...) ; cette perspicacité l’aidera à placer le parti bolchevik dans une bonne position pour aborder l’année 1917.

B3) Quelques exemples historiques

Moyen Age : De 1378 à 1385, une période de luttes, révoltes et soulèvements

1640 1660 Grande période révolutionnaire

De 1773 à 1802, longue période de poussée populaire, démocratique et révolutionnaire

1917 à 1923 : https://wikirouge.net/R%C3%A9voluti...

B4) La période révolutionnaire des années 1968 a compris :

- des crises révolutionnaires dont les exemples les plus connus sont le mai 68 français, le "mai rampant" italien de 1969 et le Portugal de 1994.

- la victoire épique des Vietnamiens contre l’armée US et ses supplétifs au prix de terribles souffrances

- des mouvements contestataires massifs dans la jeunesse

- une crise idéologique profonde de la domination culturelle illibérale capitaliste

C) Qu’est-ce qu’une crise révolutionnaire ?

Elle apparaît dans le cadre d’un Etat national.

C1) Caractéristiques d’après Lénine

Il en a dégagé les grands traits en 1915. Depuis, toutes les études sur le sujet y font référence. Je choisis de faire de même plutôt que de paraphraser.

« Nous sommes certains de ne pas nous tromper en indiquant les trois principaux indices que voici :

1) Impossibilité pour les classes dominantes de maintenir leur domination sous une forme inchangée ; crise du "sommet", crise de la politique de la classe dominante, et qui crée une fissure par laquelle le mécontentement et l’indignation des classes opprimées se fraient un chemin. Pour que la révolution éclate, il ne suffit pas, habituellement, que « la base ne veuille plus » vivre comme auparavant, mais il importe encore que "le sommet ne le puisse plus".

2) Aggravation, plus qu’à l’ordinaire, de la misère et de la détresse des classes opprimées.

3) Accentuation marquée, pour les raisons indiquées plus haut, de l’activité des masses, qui se laissent tranquillement piller dans les périodes "pacifiques", mais qui, en période orageuse, sont poussées, tant par la crise dans son ensemble que par le « sommet » lui-même, vers une action historique indépendante.

Telle est la conception marxiste de la révolution, conception maintes et maintes fois développée et reconnue indiscutable par tous les marxistes et qui, pour nous autres Russes, a été confirmée avec un relief tout particulier par l’expérience de 1905.

C2) Remarques sur le point de vue de Lénine

Premièrement, il me paraît important de signaler son pragmatisme dans le même texte « Cette situation se maintiendra-t-elle encore longtemps et a quel point s’aggravera-t-elle ? Aboutira-t-elle à la révolution ? Nous l’ignorons, et nul ne peut le savoir. Seule l’expérience du progrès de l’état d’esprit révolutionnaire et du passage de la classe avancée, du prolétariat, à l’action révolutionnaire le prouvera. »

Notons que dans cette phrase, il place son "troisième principal indice" ( Accentuation marquée de l’activité des masses) en seul et unique indice d’une évolution de la crise économique et politique en une situation véritablement révolutionnaire.

Sur la base de mon expérience de 1968, des souvenirs de militants plus anciens et de mes lectures, c’est bien l’accentuation marquée de l’activité des masses que je placerais en principal indice d’une crise révolutionnaire avec des critères assez précis :

- le nombre de jours de grève

- le caractère offensif des revendications

- la combativité des luttes

- des éléments de crise de la domination idéologique capitaliste avec des émetteurs plus larges que les seules organisations anticapitalistes ( milieux culturels, éducatifs, jeunes, religieux, sportifs...)

- l’évolution des organisations syndicales et cadres organisateurs de la classe ouvrière

- des expériences poussées d’auto-organisation et d’autogestion...

C3) Quelques exemples historiques de crises révolutionnaires

Lénine comme Trotski insistent sur l’exemple de la Russie en 1905 qui me paraît effectivement instructif.

J’y ajoute par exemple les crises révolutionnaires de 2011 en Tunisie et Egypte.

D) Qu’est-ce qu’une situation révolutionnaire ?

D1) De la crise à la situation révolutionnaire

Cette dernière peut apparaître durant une crise révolutionnaire au moment où le pouvoir politique est largement vacant, en un instant décisif du rapport de forces.

J’ajoute que pour Lénine comme Trotski une situation est révolutionnaire si le facteur subjectif est rempli.

« La révolution ne surgit pas de toute situation révolutionnaire, mais seulement dans le cas où, à tous les changements objectifs ci-dessus énumérés, vient s’ajouter un changement subjectif, à savoir : la capacité, en ce qui concerne la classe révolutionnaire, de mener des actions révolutionnaires de masse assez vigoureuses pour briser complètement (ou partiellement) l’ancien gouvernement, qui ne "tombera" jamais, même à l’époque des crises, si on ne le "fait choir". » (Lénine, La faillite de la 2ème internationale... 1915)

« Le parti du prolétariat est le plus important facteur politique quant à la formation d’une situation révolutionnaire. » (Trotski : Encore une fois où va la France ? 1935)

D2) Cas de situation révolutionnaires dans l’histoire de France

L’histoire de France rend compte de plusieurs situations révolutionnaires qui se sont terminées par des succès comme :

14 juillet 1789 : la prise de la Bastille symbolise la fin définitive de la monarchie "absolue" et l’accélération du processus populaire révolutionnaire

10 août 1792 La prise des Tuileries engage la 2ème phase de la Révolution française, portée par le peuple

27, 28 et 29 juillet 1830 : les "3 glorieuses" d’une révolution réussie puis confisquée

Révolution française des 22, 23, 24, 25 février 1848 "C’était beau"

Les cas de 1936 et de la Libération (1944 à 1947) seraient trop longs à étudier ici.

1936 Front Populaire, grève générale et conquêtes sociales

1944 1948 Prendrons nous les usines ?

Les mouvements révolutionnaires expriment les aspirations humaines à un moment propice. Le moment passe mais restent les aspirations et leurs fantômes datés (1793, 1830, 1848, 1871, 1920, 1936, 1945, 1968 pour la France) qui hantent, durant des décennies et siècles, les sociétés par leurs avancées.

E) 1968, coeur du cycle historique de 1956 à 1976 et de la période révolutionnaire des années 1968

Les mouvements révolutionnaires constituent les révélateurs des cycles historiques dont ils marquent l’apogée.

A1) L’explosion internationale de 1968 puise ses racines dans des caractéristiques essentielles des années précédentes :

- > les sociétés autoritaires fondées sur des règles de vie oppressives et hiérarchiques (Travail épuisant, famille patriarcale, Patrie communautariste, Religion d’humilité, Morale de résignation, Sexualité reproductive...) subissent l’assaut multiforme des aspirations émancipatrices qui génèrent une rupture civilisationnelle d’une large partie de la jeunesse ainsi que l’émergence des aspirations féministes.

- > Les peuples colonisés et exploités, assoiffés de dignité et de libération, engagent des guerres victorieuses (guerre d’Algérie, guerre du Vietnam, guerres coloniales portugaises...). Les rapports de force établis à Yalta sont déstabilisés par la poussée du mouvement tiers-mondiste dont l’apogée se situe lors de la Conférence tricontinentale de La Havane du 3 au 15 janvier 1966 (82 pays représentés) durant laquelle est fondée l’OSPAAL (Organisacion de Solidaridad de los Pueblos de Africa, Asia y América).

- > Les pays d’Europe et d’Amérique du Nord connaissent aussi un processus de mobilisation sociale ascendant, qu’il s’agisse de luttes ouvrières, de progrès de la syndicalisation ou de mouvements sociétaux comme le mouvement noir et le mouvement anti-guerre aux USA.

Jacques Serieys 21 mars 2008


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