11 septembre 1973 "Je paierai de ma vie la loyauté du peuple" (Salvador Allende)

mercredi 12 septembre 2012.
 

Dernière allocution de Salvador Allende face aux ordures abjectes ( généraux, grands patrons, officiers, policiers, soldats...) qui écrasent le bâtiment présidentiel sous les bombes et les obus.

1) Je paierai de ma vie la loyauté du peuple. Et je suis certain que la semence déposée dans la conscience digne de milliers et de milliers de Chiliens ne pourra être arrachée pour toujours. L’histoire nous appartient et ce sont les peuples qui la font. Salvador Allende

11 septembre 1973. Salvador Allende, 65 ans, n’est plus entouré que par une poignée de fidèles. Au petit matin, sur l’ordre du général Augusto Pinochet, les militaires ont investi les rues de Santiago, capitale du Chili. Le palais présidentiel de La Moneda, dans lequel Allende est retranché, est en flammes, bombardé par l’aviation et cerné par l’armée. Un sauf-conduit est proposé au président socialiste pour quitter le Chili sain et sauf avec sa famille, mais il refuse, convaincu qu’il s’agit d’un piège. Il se munit de l’arme automatique que lui a offerte Fidel Castro puis le président prononce ses dernières paroles. Bientôt, les soldats prendront La Moneda et Allende préfèrera se suicider plutôt que tomber entre leurs mains.

Mes amis,

C’est certainement la dernière fois que j’aurai à m’adresser à vous. La force aérienne a bombardé les tours de Radio Portales et de Radio Corporación. Mes paroles ne sont pas marquées d’amertume mais de déception, et seront le châtiment moral de ceux qui ont trahi leur serment : les soldats du Chili, les commandants en chef titulaires et l’amiral Merino, qui s’est promu lui-même, sans oublier Monsieur Mendoza, général perfide qui, hier encore, manifestait sa fidélité et sa loyauté au gouvernement, et aujourd’hui vient de s’autoproclamer directeur général des carabiniers.

Devant ces faits, il n’y a qu’une seule chose que je puisse dire aux travailleurs : je ne démissionnerai pas !

Placé à un tournant historique, je paierai de ma vie la loyauté du peuple. Et je suis certain que la semence déposée dans la conscience digne de milliers et de milliers de Chiliens ne pourra être arrachée pour toujours.

Ils ont la force, ils pourront asservir, mais les processus sociaux ne s’arrêtent avec le crime ni avec la force.

L’histoire nous appartient et ce sont les peuples qui la font.

Travailleurs de ma patrie,

Je tiens à vous remercier de votre loyauté de toujours, de la confiance que vous avez deposée en un homme qui ne fut que l’interprète des grands désirs de justice, qui donna sa parole de respecter la Constitution et la loi, et qui l’a tenue.

Dans cet instant ultime, le dernier où je puisse m’adresser à vous, je vous demande que vous mettiez à profit cette leçon : le capital étranger et l’impérialisme, unis à la réaction, ont créé le climat pour que les forces armées rompent leur tradition, celle que leur enseigna le général Schneider et que réaffirma le commandant Araya, qui tombèrent victimes de la même couche sociale qui, aujourd’hui, attend bien au chaud qu’une main étrangère lui rende le pouvoir pour continuer à défendre ses profits et ses privilèges.

Je m’adresse tout d’abord à la modeste femme de notre terre, à la paysanne qui a cru en nous, à l’ouvrière qui a travaillé plus, à la mère qui a compris notre préoccupation pour les enfants.

Je m’adresse aux travailleurs des professions libérales qui ont eu une conduite patriotique, à ceux qui ont agi contre la sédition encouragée par les organisations corporatives, ordres de classe qui ne cherchent qu’à défendre les avantages que la société capitaliste n’accorde qu’à une poignée.

Je m’adresse à la jeunesse, à ceux qui chantèrent et communiquèrent leur joie et leur esprit de lutte.

Je m’adresse à l’homme du Chili, à l’ouvrier, au paysan, à l’intellectuel, à tous ceux qui seront persécutés... car dans notre pays le fascisme s’est déjà fait connaître depuis longtemps dans les attentats terroristes, faisant sauter les ponts, coupant les voies ferrées, détruisant les oléoducs et les gazoducs, bénéficiant du silence de ceux qui avaient l’obligation d’assurer la défense... L’histoire les jugera !

Radio Magallanes sera sûrement réduite au silence, et le son tranquille de ma voix n’arrivera plus jusqu’à vous.

Peu importe, vous continuerez à l’entendre, je resterai toujours à vos côtés ; mon souvenir sera au moins celui d’un homme digne qui fut fidèle à la loyauté des travailleurs.

Le peuple doit se défendre, mais pas se sacrifier. Le peuple ne doit pas se laisser cribler ni écraser, mais il ne doit pas non plus se laisser humilier.

Travailleurs de ma patrie,

J’ai crois au Chili et en son destin. D’autres hommes sauront dépasser ce moment gris et amer où la trahison prétend s’imposer. Allez de l’avant et sachez que dans un avenir plus proche que lointain s’ouvriront à nouveau les larges avenues par où s’avancera l’homme libre pour construire une société meilleure.

Vive le Chili ! Vive le peuple ! Vivent les travailleurs !

Celles-ci sont mes dernières paroles.

J’ai la certitude que mon sacrifice ne sera pas inutile ; j’ai la certitude qu’il sera tout au moins une leçon morale pour châtier la félonie, la couardise et la trahison.

Salvador Allende

2) SOUVENIRS de Bernard Langlois (Politis)

Qu’on me permette quelques souvenirs personnels qui illustrent le choc que provoqua partout ­ et ici en France ­ le putsch chilien.

­ D’abord, le bureau de Mitterrand, Cité Malherbes, en 1972. Pièce austère et pas gaie, il ne devait pas y venir souvent. Il se sentait en situation d’être élu deux ans plus tard, en 1974, et il scrutait de près la situation chilienne, si comparable à la sienne (Unité populaire, Programme commun, dans les deux cas, alliance PC-PS). Craignait-il quelque issue fatale, là-bas, et peut-être ici ? En tout cas, il y pensait sûrement. Sur un des murs presque nus, une grande photo de Salvador Allende. Mitterrand mourant, mitraillette à la main, dans l’Élysée bombardé ? Pourquoi pas, après tout ?

­ Michel Rocard (alors secrétaire national du PSU), nous disant, retour d’un voyage au Chili, déjà en pleine déstabilisation : « Il n’y aura pas de putsch, l’armée est loyaliste. » C’était quelques semaines avant, et c’était l’opinion à peu près générale. Rétrospectivement, ça m’a rappelé les responsables et militants communistes tchécoslovaques rencontrés à Prague en juillet 1968 : « Les Soviétiques sont nos amis, ils nous ont libérés du nazisme, jamais ils n’enverront les chars. » J’étais un tout jeune journaliste fort naïf, j’y ai cru. Un mois plus tard, les chars venaient écraser le Printemps de Prague.

­ 11 septembre 1973. En pleine grève des Lip (« ils occupent, ils produisent, ils vendent »). Des nuées de journalistes se sont abattues sur Besançon. Nous nous retrouvons, le matin, à quelques-uns, devant l’hôtel où sont nos pénates. Nous venons d’apprendre la nouvelle du putsch sur nos radios. Sidération générale. L’un de nous pleure à chaudes larmes : Bernard Guetta.


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