Du lien social subverti par la psychanalyse (par Pierre Bruno psychanalyste)

dimanche 8 novembre 2009.
 

L’Humanité a rendu compte dans son édition du vendredi 30octobre du décès de Michel Lapeyre, psychanalyste à Toulouse, ex-maître de conférences à l’université Toulouse-Le Mirail, militant communiste et auteur de nombreux articles et ouvrages de psychanalyse (1). En 2009, il tenait encore à Albi un séminaire très suivi, dont le titre est une citation de Lacan  : « Chaque individu est un prolétaire ». Son parcours a été celui d’un psychanalyste attentif, dans sa pratique comme dans ses écrits, à ne pas édulcorer, en la médicalisant ou en la psychologisant, la découverte freudienne. Dans ses choix associatifs, de l’École de la cause freudienne à l’Association de psychanalyse Jacques Lacan, en passant par les Forums du champ lacanien, il a toujours fait primer une considération  : une association de psychanalyse doit fonctionner de telle sorte que le rapport de chaque associé (analysant, analyste ou autre) au désir de l’analyste puisse être découvert et préservé. Les lignes qui vont suivre lui sont dédiées, à lui qui fut un si grand lecteur.

La cure psychanalytique a beaucoup changé depuis Freud, tout en restant la même. Je m’explique  : elle a beaucoup changé à cause de sa longueur accrue (mais rappelons-nous que Freud voyait ses analysants 5 fois par semaine, soit beaucoup plus fréquemment)  ; elle a surtout changé parce que la fin de la cure est devenue un problème prioritaire (alors que ce problème n’a vraiment été posé par Freud que tardivement) et que la définition de cette fin, grâce à Lacan, est nouvelle. Elle ne correspond plus au moment où l’analysant pense pouvoir se passer de son analyste (ce qui est un critère de guérison), mais au moment où un analysant accepte de pouvoir manquer à son analyste (ce qui est un critère de mutation subjective). Disons autrement qu’au moment où un sujet a fait les tours suffisants pour savoir ce qui l’a déterminé, il se heurte au bord de ce savoir, à partir de quoi il n’est plus réduit, mais soustrait, à ce qui l’a déterminé. Cela étant, quand on lit les comptes rendus cliniques de cas par Freud (de Dora à l’Homme aux loups), on est quelquefois stupéfait de constater que tout y est déjà présent des errements, ratés et marges du sexe dans le rapport infiniment problématique du sujet aux autres êtres parlants.

Une des critiques qui continuent à traîner concernant la psychanalyse vise le fait qu’elle serait repliée sur l’individu. C’est une niaiserie à base d’ignorance. Le mieux pour y répliquer est de citer une phrase déjà ancienne (1956) de Lacan  : « La satisfaction du sujet trouve à se réaliser dans la satisfaction de chacun, c’est-à-dire de tous ceux qu’elle s’associe dans une œuvre humaine. » C’est souligner que la conclusion d’une cure n’est ni dans la restauration de l’ego, ni dans une sculpture de soi, mais dans une capacité acquise du sujet au consentement que l’autre soit un sujet au même titre que lui, c’est-à-dire pas un semblable (base du communautarisme, voire du racisme) mais un dissemblable. Ce qui est donc à l’œuvre dans une psychanalyse, c’est la subversion du lien social. Ajoutons que, pour y atteindre, ce n’est pas par l’individu que ça passe, mais par l’intime (heimlich, disait Freud) mettant à l’épreuve l’Unheimlich effrayant pour surmonter la peur de vivre. Ces lignes, sans nul doute, Michel Lapeyre les aurait signées. Il avait l’idée, et c’est le plus précieux de ce qu’il nous a légué, que l’être humain est un associé et que le choix lui incombe de savoir pourquoi il s’associe.

(1) Lire Au-delà du complexe d’Œdipe, Éditions Anthropos, 1997.


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