Suivi de nos forums. "Réponse à l’article Il y a cinquante ans : du 23 au 26 octobre 1956 en Hongrie"

lundi 11 janvier 2016.
Source : Sélection 36
 

Jacques Serieys,

Je reste et touché et surpris que quelqu’un se rangeant aux côtés de Mélenchon, puisse rappeler sobrement l’épisode sinistre de la révolution hongroise.

Hongrie, du 22 octobre au 4 novembre 1956 : Insurrection étudiante et ouvrière contre le stalinisme (par Jacques Serieys)

Paradoxal tout de même ! Excusez ma brutalité mais que faites vous là-dedans ?

Il me semble néanmoins, vous me direz si je me trompe, deviner chez vous certains accents trotskisants (à la Pierre Broué, auteur d’un gros travail sur la révolution Hongroise). Malgré mon extrême méfiance pour tout ce qui touche à la IVème internationale, coup de chapeau sincère à votre article !

Je me permets, en vue d’un éventuel dialogue, de vous renvoyer à un article que j’ai signé il y a peu dans le Monde Diplomatique. Mieux même, je mets à votre disposition ci-dessous l’original qui me paraît plus pertinent et plus percutant.

Cordialement et en espérant avoir de vos nouvelles,

Thomas Feixa

* Je ne sais qui lira en premier lieu ce commentaire. Avant de l’effacer ( je ne donne pas cher de sa durée de vie), s’il vous plaît, pourriez vous le transmettre à M. Serieys ?

"Dissiper le brouillard de la propagande" : Socialisme ou barbarie et la révolution hongroise de 1956

[Version originale d’un texte publié en octobre 2006 dans Le monde diplomatique]

BUDAPEST LE 23 OCTOBRE 1956.

C’est une manifestation de solidarité à l’égard des polonais organisée par le Cercle Petoefi - cercle d’étudiants et d’intellectuels - qui met le feu aux poudres. En quelques heures la Hongrie devient le théâtre de graves troubles dont la nature pose immédiatement problème aux doctrinaires rivaux de la guerre froide.

En France, l’enjeu idéologique des « graves émeutes » hongroises est clair : il s’agit, du côté de la presse bourgeoise comme du côté de la presse stalinienne, d’étouffer la portée de l’événement, de le circonscrire au plus vite à la manière d’un incendie qui menace de porter atteinte à un ordre bipolaire bien réglé.

Qui sont les insurgés hongrois ? A en croire les chiens de garde qui se succèdent dans les colonnes du Figaro, il s’agit de « révolutionnaires » soucieux avant tout de restaurer une « démocratie » à l’occidentale, respectueuse des sacro-saintes lois du capitalisme. Rivalisant de mensonge et de cynisme, l’appareil de propagande du P.C.F, l’Humanité, identifie les acteurs de Budapest à de sombres émeutiers contre-révolutionnaires. N’est-il pas en effet avéré, malgré les crimes du stalinisme officiellement reconnus et imputables aux seuls traits d’une personnalité trouble(2), que le prolétariat et la révolution restent au pouvoir, non seulement en Russie, mais aussi dans tous les pays du glacis, Hongrie comprise ? Comment donc le prolétariat pourrait-il se retourner contre lui-même ?

Ce bref rappel du climat idéologique qui règne à l’automne 1956, permet, par contraste, de souligner l’originalité des analyses d’une revue communiste de Conseil, Socialisme ou Barbarie, revue marginale mais dont l’influence sera, par exemple, déterminante en Mai 1968. Cet « organe critique d’orientation révolutionnaire »(3) cofondé en 1949 par deux dissidents du trotskisme, Claude Lefort et Cornélius Castoriadis, consacre, à partir de Décembre 1956, pas moins de trois numéros(4) à l’élucidation de l’Evènement hongrois via la convocation de récits étudiants ou ouvriers, d’appels et de mots d’ordres diffusés par les insurgés. C. Castoriadis clarifiera au mieux la tâche de l’hérésie socio barbare : « dissiper le brouillard de la propagande, dont on se sert de tous les côtés pour dissimuler la réalité sur la révolution hongroise, et montrer les véritables tendances, prolétariennes et socialistes, de cette révolution. »(5).

Moment rare de quasi consécration, les analyses arides et confidentielles des membres de Socialisme ou barbarie semblent alors épouser avec une perfection troublante la réalité aussi bien des pratiques que des objectifs des insurgés hongrois. La révolution des conseils ouvriers qui prend forme à Budapest, Györ, Miskolc ou Pecs semble en effet confirmer la viabilité d’un projet révolutionnaire radical et égalitaire. Comment le communisme défendu par le groupe Socialisme ou barbarie se trouve-t-il exemplairement illustré par le phénomène révolutionnaire hongrois ? Ou plutôt et réciproquement, comment la révolution hongroise, modèle de révolution démocratique mais aussi première révolution anti-totalitaire selon C. Lefort(6), vient-elle relever les lignes de force d’un socialisme opposé à toutes les variantes de l’idéologie léniniste ?

L’insurrection hongroise, à l’instar du déclenchement de la révolution russe de Février 1917, se produit spontanément. Voilà qui ne peut manquer de frapper immédiatement n’importe quel observateur quelque peu intègre. Le pouvoir monolithique du Parti-Etat se décompose en quelques jours face à un ensemble de mouvements sauvages, « centrifuges » et autonomes. Cette révolution socialiste, à multiples foyers comme y insistent C. Castoriadis et C. Lefort, retrouve, non seulement en l’absence de toute avant-garde révolutionnaire mais contre toute idée de sujétion à d’éventuels « professionnels » de la révolution, des formes politiques de lutte radicale : la grève générale et la création de Conseils autonomes fonctionnant sur la base d’une démocratie directe.

C’est une fois encore la sacro-sainte formule du « parti révolutionnaire » défendue par Lénine et Trotski qui essuie un cinglant démenti : celui des faits. Aucun mouvement révolutionnaire ne saurait s’accommoder d’un parti autoritaire et centralisateur où les décisions se prennent au sein d’une élite savante très restreinte. L’insurrection hongroise témoigne de l’autonomie des mouvements révolutionnaires contemporains, autonomie que n’a cessée de défendre la revue Socialisme ou barbarie, en faisant notamment droit à l’idée chère à K. Marx d’auto émancipation du prolétariat. Celle-ci, soulignons-le, constitue le cœur du marxisme hétérodoxe de Socialisme ou barbarie.

Aussi, la révolution hongroise, après bien d’autres épisodes révolutionnaires, rend-t-elle manifeste, qu’il n’est besoin d’aucune organisation d’avant-garde pour guider des masses réputées incapables de prendre en main leur propre sort. N’en déplaise à Trotski ou Lénine(7), théoriciens du nécessaire assujettissement du prolétariat à la science du Maître, si quelque chose comme une « conscience socialiste » est appelé à surgir, ce ne peut qu’être au fil des luttes, qu’à l’épreuve d’une expérience collective de combat pour le renversement de l’ordre établi.

A partir du 25 octobre, nous dit C. Lefort, « les conseils peuplent la Hongrie, leur pouvoir devient (...) le seul pouvoir réel en dehors de l’armée rouge. » Comprenons avec les membres de Socialisme ou barbarie que l’activité spontanée et radicale des insurgés hongrois demeure une activité conséquente. Elle témoigne d’une créativité politique réelle au mieux illustrée par l’institution de conseils ouvriers. Ainsi tendent-ils « à constituer à la fin de la première semaine une République des conseils. ».

Ces conseils ne sauraient être considérés comme des formes politiques simplement transitoires mais tendent véritablement à substituer leur logique démocratique à la logique unifiante et centralisatrice qui est celle de l’Etat, a fortiori celle de l’Etat Total qu’affrontent les révolutionnaires hongrois. Logique démocratique disons nous, car l’institution des conseils constitue l’une des seules institutions politiques soucieuse d’exercer un contrôle réel de la représentation. Qui dit en effet socialisme de conseil dit nécessité sinon d’endiguer du moins de freiner toute tendance oligarchique, de prévenir toute autonomisation du pouvoir.

L’adoption du mandat impératif (8) est précisément l’un des piliers du conseillisme employé pour contrarier la scission toujours possible et toujours menaçante entre une minorité dirigeante et une majorité exécutante. Opposé au mandat représentatif et empêchant toute confusion entre gouvernement représentatif et démocratie, le mandat impératif instaure la révocabilité permanente de tout mandataire. Tout représentant est tenu d’appliquer les instructions de ceux qui l’ont élu sous peine de révocation. A contrario, le mandat représentatif octroie une indépendance totale au représentant qui, une fois élu, devient une voix abstraite de la Nation et non plus celle de ses mandants.

Le 28 Octobre, le Conseil de Szegel adopte la revendication d’autogestion ouvrière. Evidemment, bien d’autres conseils ou comités d’usine qui prolifèrent alors en Hongrie empruntent la même trajectoire. Le 2 Novembre, la Fédération de la jeunesse formule l’appel suivant : « Nous ne rendrons pas la terre aux gros propriétaires fonciers ni les usines aux capitalistes. » Diagnostic de C. Castoriadis ? Il y va, avec la révolution hongroise, d’un anticapitalisme réel, c’est-à-dire d’un anti-capitalisme qui s’attaque aux rapports de production eux-mêmes et ne se satisfait pas de l’abolition du régime de propriété privée en guise de socialisme.

Selon C. Lefort, le régime stalinien avait permis de faire comprendre une chose essentielle aux ouvriers hongrois : « c’est que l’exploitation ne vient pas de la présence de capitalistes privés, mais plus généralement de la division dans les usines entre ceux qui décident de tout et ceux qui n’ont qu’à obéir. » Le seul anti-capitalisme conséquent consiste en la prise en main directe de l’appareil de production par les intéressés eux-mêmes, appareil confisqué par le Parti-Etat et ses Syndicats.

L’étatisation des moyens de production ou leur nationalisation ne sauraient à aucun égard conférer automatiquement un caractère socialiste à la production. Cette rhétorique usée jusqu’à la corde, tente, bien plutôt, de couvrir la réalité d’un système d’exploitation inouï, inégalitaire au point de faire pâlir le capitalisme occidental le plus féroce, et que les insurgés hongrois sont en passe de mettre en pièce. Le 4 Novembre les blindés russes tentent d’écraser définitivement la révolution hongroise. Malgré une puissance de feu colossale, il faut une semaine entière pour faire place nette. Reste alors une énorme brèche qu’en France, les forces dites de « gauche », du P.C.F au P.S., ce parti inexplicablement nommé socialiste selon le groupe Socialisme ou barbarie, parviendront non sans difficulté à colmater.

Que retenir de la révolution hongroise ?

Peut-être, prioritairement, que c’est une insurrection populaire qui est venue fissurer un édifice totalitaire réputé invulnérable. Les traits de cette révolution manifestaient une invention démocratique débridée qui continue de surpasser nos « idylliques » démocraties occidentales, baptisées plus sérieusement « oligarchies libérales » par C. Castoriadis. Révolution Contre totalitarisme par conséquent... Voilà qui ne peut manquer d’inquiéter l’historiographie libérale. De François Furet à Marcel Gauchet en passant par René Rémond ne confond-t-on pas, en effet, allègrement Goulag et phénomène révolutionnaire ?

Thomas Feixa.


NOTES :

1) Secrétaire général de la C.G.T. de 1967 à 1982. Il est aujourd’hui président d’honneur de l’Institut d’histoire sociale de la CGT (IHS). Il fut également membre du bureau politique du PCF dans les années 1960-70.

2) Voir le rapport Khrouchtchev lors du XXème congrès du P.C.U.S. en Février 1956, rapport censé inaugurer une période de « déstalinisation ». La pratique d’un certain « psychologisme » permettra précisément d’éviter toute critique d’ordre systématique du régime en place comme le montre au mieux cette déclaration de la Pravda : « Le culte de la personnalité est un abcès superficiel sur l’organe parfaitement sain du parti ».

3) Il s’agit là du sous-titre de la revue.

4) Voir Socialisme ou barbarie n° 20 (Déc. 1956-Fév.1957), n° 21 (Mar-Mai 1957) et n° 23 (Jan-Fev 1958). Outre les articles de C. Lefort et C. Castoriadis que nous utilisons abondamment ici, il convient de mentionner -et il conviendrait de ne pas négliger certes !- ceux de Daniel Mothé et Philippe Guillaume (n°20), Pannonikus et Jean Amair (n°21), Gabor Köcsis (n°23) ainsi qu’un ensemble, précieux pour l’époque, de récits et de documents sur la révolution hongroise (n°21).

5) Nous nous appuierons ici essentiellement sur trois textes anciens de C. Castoriadis « Questions aux militants du P.C.F. » et « La révolution prolétarienne contre la bureaucratie » concernant la révolution hongroise (S ou b n°20), ainsi que sur le texte séminal, « Les rapports de production en Russie » (S ou b n°2, 1949). Ces trois écrits ont été republiés dans un ouvrage intitulé La société bureaucratique, Paris, Bourgois, 1990

6) Mentionnons trois textes de C. Lefort consacrés à la question hongroise. « L’insurrection hongroise » (S ou B n°20) et « Une autre révolution » (Libre n°1, 1977) tous deux republiés dans L’invention démocratique, Paris, Fayard, 1981, ainsi que l’article « La première révolution antitotalitaire » (Esprit, Jan. 1977).

7) Il suffit d’ouvrir le classique Que faire ? pour découvrir le mépris léniniste dont fait l’objet toute forme de lutte prolétarienne autonome. On pourra lire utilement Oscar Anweiler, Les soviets en Russie 1905-1921[Paris, Gallimard, 1972], ouvrage magistral qui fait le point sur la liquidation effective et stratégique des conseils ouvriers -soviets !- par Lénine, Trotski et consorts, dès Octobre 1917.

8) Rappelons que toutes les constitutions républicaines françaises ont tenu le mandat impératif pour nul. Il n’est pas anecdotique de noter que, aujourd’hui comme hier, toutes les formations politiques partidaires, y compris « d’extrême gauche », qui briguent le pouvoir en France, refusent son principe. Aucune d’entre elles ne l’adopte dans son fonctionnement interne.


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