Vive la Révolution française qui a balayé l’Ancien régime, son roi omnipotent, son haut clergé parasite, sa noblesse inhumaine et sa justice arbitraire

samedi 14 janvier 2017.
 

Dans mon article précédent sur les causes structurelles de la révolution française, j’ai essayé d’esquisser l’évolution des rapports de production et des forces productives du Moyen Age à 1789 puis d’expliquer leurs conséquences sociales et idéologiques.

Je ne voudrais cependant pas donner l’impression d’oublier les humains, leurs sentiments, leur raison et leurs espérances. Le développement multiforme de la société précapitaliste (production, commercialisation, circulation monétaire, villes...) a surtout préparé les conditions permettant à la Révolution de fonder un nouveau type de société.

Mais le ferment de la révolution, c’est évidemment la révolte contre la misère, contre l’arbitraire, contre la bêtise sacralisée.

1) Dénoncer l’Ancien régime reste un devoir de tout républicain, de tout citoyen de gauche

Oui, l’histoire de l’Ancien régime est noire, noire du début à la fin. Oui, la dénonciation de cet Ancien régime par l’école républicaine était parfaitement justifiée.

Oui, nous devons conserver en mémoire l’Affaire Calas. Ce vieux Toulousain de 78 ans condamné en 1762 pour le meurtre de son fils par une justice cléricale qui veut effrayer les Protestants : le bourreau lui "rompt et brise bras, jambes, cuisses et reins" pour "servir d’exemple et donner de la terreur aux méchants" . Après ce supplice en Place Saint Georges et intervention de Voltaire, l’enquête et ses conclusions s’avèrent partiales, incohérentes et indéfendables rationnellement. L’arrêt du Parlement de Toulouse est cassé dès 1764 et Jean Calas réhabilité l’année suivante. Cependant, la haine des cléricaux pour le protestantisme en est renforcée d’où l’inculpation en cette année 1765 à Castres de Pierre-Paul Sirven et son épouse, tous deux protestants, injustement accusés d’avoir assassiné leur fille afin de l’empêcher de se convertir au catholicisme. Après s’être enfuis, ils sont jugés et condamnés à mort par contumace.

Oui, nous devons sans cesse rappeler le souvenir du chevalier de La Barre (19 ans) condamné à Abbeville pour blasphème à subir le 1er juillet 1766 la torture ordinaire et extraordinaire, à avoir le poing et la langue coupés, à être décapité et brûlé avec l’exemplaire du Dictionnaire philosophique.

Dans le coeur des humains de notre pays, la révolution a bien sûr commencé à germer face à cette justice arbitraire et ces spectacles publics de torture, face au bébé qui meurt de faim, face à la mère violée devant ses enfants par un cavalier du roi ou brûlée comme sorcière, face au père mort épuisé à 30 ans.

Le Code noir caractérise bien l’inhumanité profonde inhérente à l’Ancien régime :

Art 44 : Déclarons les esclaves être meubles, et comme tels entrer en la communauté... se partager également entre les héritiers.

Art 38 : L’esclave fugitif... aura les oreilles coupées... s’il récidive il aura le jarret coupé... et la troisième fois il sera puni de mort.

Dans le coeur des humains de notre pays, la révolution a bien sûr commencé aussi à germer au soir des terribles tueries organisées par la royauté pour apeurer paysans ou ouvriers.

Pour mon département de l’Aveyron, que le souvenir du supplice de Jean Petit reste pour les siècles des siècles associé à la mémoire de la royauté et de l’Eglise d’Ancien régime : attaché sur la roue en place publique, jambes et bras écartés, une jambe puis l’autre brisée par la lourde barre de fer du bourreau, une cuisse puis l’autre, un poignet puis l’autre, un bras puis l’autre, les reins, enfin décapité la tête exposée au sommet de la tour du pont sur le Lot et le corps en haut de la côte du Macarou.

2) Quelques traces rouergates (aveyronnaises) des longues souffrances du peuple durant l’Ancien régime

On ne peut comprendre la violence populaire qui éclate en 1789 sans s’imprégner du climat totalitaire écrasant le peuple sous l’Ancien régime. En Rouergue, de nombreuses traces du Moyen Age se sont maintenues jusqu’à la Révolution française. Ayant déjà écrit un article sur ce sujet sur ce site, je vais me limiter à quelques faits complémentaires concernant la noblesse, la justice, l’Eglise, la misère.

Noblesse : En 1767, les paysans de la Viadène doivent encore les corvées au baron de Thénières. En 1789, les droits féodaux représentent encore 91% des revenus de Louis de Bonald, le père de la droite aveyronnaise. Contrairement à d’autres régions du royaume où les villes ont acquis une véritable autonomie vis à vis de la féodalité, le poids des nobles sort renforcé des guerres de religion en Rouergue imposant en maints endroits leur poigne de fer sur les bourgeoisies locales, sur les paysans, sur les institutions communales.

Justice : Pour accaparer des biens, les juges accusent plusieurs femmes de sorcellerie : Garine est mise "in grillonibus" (sur des ceps) dans la cuisine du château royal avant d’être soumise à la torture et brûlée ; Tavernière est tondue "car elle avait quelque chose dans les cheveux qui la faisait nier" puis brûlée ; Gamade brûlée vive également ; Saurelle, Rossignole et Cavalade soumises à la question par le feu sous la plante des pieds selon la technique de l’Inquisition toulousaine (mortes après quelques jours de souffrance) ; Mabille suspendue par les bras et une pierre attachée aux pieds.

Parmi les peines caractéristiques infligées par la justice d’Ancien Régime, insistons sur les châtiments corporels infligés aux femmes en place publique "nues des épaules par verges et fouet au carrefour et à la place publique" (1750). Celles-ci font les frais du climat clérical névrotique de crainte de Dieu, du sexe et du Diable. En 1675, à Sévérac l’église puis à Mur de Barrez en 1751, des "possédées" sont exorcisées. Notons aussi la pendaison, même dans des cas surprenants comme une truie condamnée après un procès dans les règles ou Marie Blaisi, pendue par les pieds après sa mort en 1680.

Aux Etats Généraux de Tours (1506), les députés du Rouergue signalent l’abus par l’Eglise des procédures d’excommunication (peine religieuse excluant des sacrements mais aussi de la communauté civile d’alors) "Il y a plusieurs gens excommuniés à cause de leur pauvreté... n’ont de quoi payer leurs créanciers... meurent en terre profane (refus d’enterrement au cimetière)... plusieurs ont abandonné leurs filles au péché à cause qu’ils n’ont de quoi leur donner à manger ni marier...".

Parmi les cas d’excommunication en Rouergue aux 17ème et 18ème siècle, signalons :

* les consuls de Rodez qui osent vouloir faire payer aux très riches chanoines la taxe sur les habitations

* un pêcheur n’ayant pas respecté le privilège du baron de Calmont d’Olt sur les truites du ruisseau des Boraldettes

* un chasseur de la même baronnie.

Les protestants ont particulièrement souffert en Rouergue sous l’Ancien régime, d’où leur forte implication ensuite dans la Révolution française.

3) L’Ancien régime, c’est la misère

Voici un état sur quelques paroisses du Haut Rouergue d’après les réponses des curés à une enquête de 1770 :

* Espeyrac : 900h, tous les paroissiens sont pauvres à l’exception de 8 ou 9 maisons. J’ai compté hier 130 mendiants à ma porte.

* Campuac : 600h, "200 pauvres ayant presque tous besoin de secours" ; 100 mendiants

* Brussac : 182h ; presque tous les habitants sont réduits à la mendicité.

* Anglars : 607h ; tous dans le besoin à l’exception de 7 à 8 maisons ; 80 mendiants de la paroisse.

* Laguiole : 1200h, "compté jusqu’à 400 mendiants".

* Gabriac : 452h, presque la moitié mendient.

* Ceyrac : 667h ; 188 mendiants valides et 45 invalides.

• Brommes : 400 habitants, tous pauvres sauf 9 maisons, 100 mendiants

• Ladignac : 137 habitants, 112 pauvres dont 37 mendiants

• Sinhalac : 400 habitants, presque tous ont besoin d’être secourus, la moitié n’a rien, plus de 100 mendiants de la paroisse...

* Valon : 174h dont la moitié a besoin d’être secourue ; 25 mendiants

* Le Cambon : 250 mendiants de la paroisse.

* Marnhac : 600h ; 200 pauvres, plus 200 mendiants.

* Naves d’Aubrac : 410h ; les invalides au nombre de 224 se livrent à la mendicité.

* Laussac : 135h, beaucoup de mendiants

* Villecomtal : 800h ; "Il y a environ 200 mendiants qui quêtent leur pain, et de temps en temps, il en meurt quelqu’un de faim en mendiant"...

Notons que même l’aumône est parfois accaparée par les privilégiés. Cela apparaît par exemple en 1745 dans un arrêt du Parlement de Toulouse concernant le Haut-Rouergue : "Le plus frappant des abus consiste en ce que les personnes aisées et même quelques-unes qui sont riches se sont comme approprié une bonne partie de ce qui n’appartient qu’aux vrais pauvres ; elles ne craignent pas d’aller elles-mêmes et d’autres d’envoyer leurs domestiques recevoir l’aumône en blé, pain ou argent".

4) " La Révolution n’est autre chose que la réaction tardive de la Justice"

Vers l’âge de neuf ans, le hasard m’a amené à lire ces mots justes de Michelet (historien républicain du 19ème siècle) ; je ne peux dire mieux.

" Lisez les voyageurs étrangers des deux derniers siècles, vous les voyez stupéfaits, en traversant nos campagnes, de leur misérable apparence, de la tristesse, du désert, de l’horreur, de la pauvreté, des sombres chaumières nues et vides, du maigre peuple en haillons... Ce qui les étonne encore plus, c’est la résignation de ce peuple, son respect pour ses maîtres... Qui me donnera de pouvoir faire l’histoire de leurs longues souffrances, de leur douceur, de leur modération... Si la patience mérite le ciel, ce peuple, aux deux derniers siècles a vraiment dépassé tous les mérites des saints. Mais comment en faire la légende ? Les traces en sont fort éparses. La misère est un fait général, la patience à la supporter une vertu chez nous si commune que les historiens les remarquent rarement".

" La Révolution n’est autre chose que la réaction tardive de la Justice... Que la Justice ait porté mille ans sur le coeur ... cet écrasement, compté les heures, les jours, les années..., c’est là pour celui qui sait, une source d’éternelles larmes... Ce qui m’a percé le coeur, c’est cette longue résignation... c’est l’effort que l’humanité fit pour aimer ce monde de haine et de malédiction sous lequel on l’accablait... Vous croiriez qu’il s’éleva de partout un hurlement de blasphème ! Non, il n’y eut qu’un gémissement... et ces touchantes paroles "S’il vous plaît que je sois damné, que votre volonté soit faite, ô seigneur". Et ils s’enveloppèrent, paisibles, soumis, résignés, du linceul de la damnation...

Mais " ... L’homme commençait à comprendre la voix des deux cloches. L’église sonnait Toujours. Le donjon sonnait Jamais... En même temps, une voix forte parla dans son coeur... Cette voix disait Un jour ! C’était la voix de Dieu... Un jour reviendra la justice... Crois, espère ; le droit ajourné aura son avènement. Il viendra siéger, juger dans le dogme et dans le monde.. Et ce jour du jugement s’appellera la Révolution".

Jacques Serieys


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