Sur les causes structurelles de la Révolution française

lundi 6 mars 2017.
 

Les historiens comme les manuels scolaires distinguent généralement parmi les causes de la Révolution française :

* les causes structurelles générées par la crise du mode de production féodal. La monarchie a maintenu jusqu’en 1789 les privilèges féodaux, le rôle féodal de l’Eglise, le statut féodal du roi, l’organisation corporative de la société, des aspects féodaux du droit, une structure administrative obsolète... Mais l’évolution historique contredisait de plus en plus cet héritage du Moyen Age provoquant des contradictions économiques, une crise sociale, idéologique et politique.

Clergé, noblesse et bourgeoisie du Siècle des Lumières à 1789

* les origines concrètes décelables (Philosophie des Lumières, crise de l’absolutisme royal, montée des espoirs de changement, émeutes violentes contre les inégalités sociales qui engendrent des famines...)

* les causes conjoncturelles du déclenchement de la Révolution (climat, mauvaises récoltes, chômage, crise financière et institutionnelle, crise des rapports de domination...)

* les causes du processus de radicalisation sociale et politique de la Révolution entre 1789 et 1793.

Cette démarche permet de dégager une analyse logique des origines de la Révolution. Elle doit être défendue face aux élucubrations de freluquets universitaires libéraux qui ont fleuri depuis 30 ans.

Pour ne pas être trop long, notre lecteur trouvera un article sur le contexte international de la révolution française en cliquant sur le lien ci-dessous :

De 1773 à 1802, la plus longue période de poussée populaire, démocratique et révolutionnaire qu’ait connue l’histoire humaine

PLAN

1) Ne reculons pas sur la compréhension républicaine et socialiste des causes structurelles de la Révolution française

2) L’évolution économique et sociale comme cause structurelle de la Révolution française. Textes

3) Contre les théorisations des historiens conservateurs libéraux : l’exemple d’Entraygues sur Truyère

4) Contexte général de la Révolution française : la transition de la féodalité au capitalisme

5) Première révolution industrielle, évolution sociétale, pensée des Lumières et Révolution française

6) Critique de l’argumentation contre-révolutionnaire parue lors du bicentenaire : influence comparée des Lumières et de l’Eglise

Conclusion : une spécificité du 18ème français

1) Ne reculons pas sur la compréhension républicaine et socialiste des causes structurelles de la Révolution française...

L’analyse des causes de la Révolution française a constitué durant un siècle et demi un dénominateur commun de la gauche française ( Louis Blanc, Jaurès...). Les meilleurs historiens (Michelet, Mathiez, Braudel, Duby, Mandrou, Lefebvre, Labrousse, Soboul, Muchembled, Mazauric...), le courant républicain comme les marxistes ( et même les libéraux comme Barnave, Madame de Staël, Guizot ou Thiers) s’affirmaient globalement d’accord sur la trame suivante : En 1787 1789, le royaume de France est une poudrière en raison des inégalités sociales considérables, des réformes esquissées puis avortées. des intérêts contradictoires entre d’une part les deux ordres privilégiés (clergé, noblesse) crispés sur leur statut féodal d’autre part le Tiers Etat.

Du Moyen-Age à la Révolution, le développement économique crée les germes d’un type de société pré-capitaliste puis capitaliste (marché, marchands, villes, circulation monétaire...) qui entraîne une décomposition du mode de production féodal . Ce processus présente des aspects bien plus complexes qu’une simple montée sociologique et économique de la bourgeoisie au détriment des privilégiés féodaux (noblesse, Eglise).

Les transformations touchent :

* les lieux du pouvoir économique, institutionnel, social et culturel qui émigrent des châtellenies rurales vers les villes.

* le type fondamental de relation sociale qui passe de la dépendance personnelle (serf seigneur) validée par la religion au rapport d’échange par l’argent d’où extension du commerce (y compris pour les petits paysans propriétaires) et des moyens de transport...

* l’horizon mental de la population qui s’élargit ainsi progressivement de la paroisse au bailliage, parfois à la province et même au royaume.

* toutes les classes sociales avec une noblesse perdant peu à peu son rôle dominant dans la hiérarchie institutionnelle, économique et sociale au profit d’un Tiers-état qui compte dans ses rangs presque tous les acteurs de la nouvelle société (industriels, banquiers, commerçants, artisans, ouvriers, laboureurs...)

* tous les comportements sociaux ( après le noir de la Contre-Réforme voici des habits plus colorés et plus adaptés aux saisons, famille nucléaire au détriment de la famille large, multiplication des "cafés", évolution du rapport à la sexualité, cuisine, laïcisation...)

L’évolution économique s’accompagne d’une évolution politique. A partir de la Fronde, la noblesse française perd ses droits régaliens ( rendre justice, percevoir l’impôt, lever des soldats, battre monnaie) au profit de la monarchie absolue, seule capable d’imposer un équilibre instable entre les privilégiés féodaux et la société moderne (capitaliste en gestation). Colbert illustre parfaitement le rôle du contrôleur général des finances, chef d’une puissante machinerie administrative, dont la logique de l’action tend à unifier le statut de tous les administrés. A partir de 1661, "la monarchie exerce sur tous les corps et les ordres du royaume, à commencer par la noblesse, une action uniformisante inséparable de la formation de la nation" (François Furet).

L’afflux de métaux précieux utilisés comme monnaie permet la commercialisation du surplus agricole dégagé par les bonnes années 1730-1775. Le développement des échanges au niveau national, la multiplication des foires et marchés ainsi que des boutiques villageoises poussent à la réalisation de grandes routes. Ce réseau de transport contribue beaucoup à l’unification du royaume.

Au 18ème, la décomposition de la hiérarchie sociale féodale s’accélère. L’élément essentiel de cette évolution, c’est l’argent. La relation humaine dominante du mode de production féodal (dépendance personnelle du serf au seigneur, du vassal au suzerain provincial, du suzerain au roi), héréditaire et essentiellement rurale, correspondait à une société à faible circulation monétaire, à faible niveau des forces productives... Ces conditions n’existant plus au 18ème, cela engendre des évolutions sociales rapides ; par exemple, des nobles ne sont plus possesseurs de fiefs contrairement à des roturiers.

Ces changements s’accompagnent d’une évolution idéologique en profondeur de la société. Le serf n’était en rien maître de la religion qui validait le rôle du seigneur (il n’avait même pas le droit d’entrer dans l’église). Au 18ème, plus de serf, plus de monopole de l’Eglise sur les textes religieux, un apprentissage fréquent de la lecture et surtout un moyen identique de relation économique interpersonnelle de plus en plus important : l’argent. Le roi comme le paysan utilisent la même monnaie pour acheter. Cet élément concret de liberté et d’égalité en droit dans le cadre d’un territoire défini, joint à l’action unificatrice de la monarchie, crée les conditions d’une aspiration à la liberté et à l’égalité au sein d’une nation.

Cette évolution économique, sociale et idéologique a déjà ébranlé le pouvoir politique issu du mode de production féodal en Hollande, en Grande-Bretagne (Grande Rébellion de 1640 à 1649, Glorieuse révolution de 1688 1689, garantie des droits individuels...), en Amérique ( de 1776 à 1787 : constitution écrite, élections, "République", séparation des pouvoirs...). Au moment où l’absolutisme français entre en crise, ces exemples prouvent qu’un autre type de système politique est possible. Au moment où l’Etat royal manque d’argent et veut modifier la fiscalité, le Bill of rights anglais (1689) affirme "Une levée d’argent ... sans le consentement du Parlement... est illégale". De plus, ces révolutions bourgeoises ont généré l’éclosion d’une réflexion intellectuelle, de théories comme celle du droit naturel, totalement contradictoires avec le catholicisme féodal fondamentaliste qui règne encore en France (les privilèges résultent de la volonté de Dieu).

Dans les pays de forte implantation catholique (Espagne, Portugal, Italie...), l’Eglise mène une bataille frontale contre cette évolution. En France, également concernée, la contradiction est telle entre évolution de la société et raidissement cléricalo-aristocratique que l’Etat royal entre en crise générant un affrontement qui se transforme en révolution.

De 1789 à 1792, ce sont des bourgeois et des intellectuels qui prennent la tête du Tiers Etat ; les hommes de loi jouent un rôle très important, ce qui est logique car la crise de transition entre mode de production féodal et mode de production capitaliste éclate particulièrement sur le terrain du droit. Pour défendre les avancées de la révolution contre les armées royales étrangères et contre les défenseurs de l’Ancien Régime (Eglise en particulier) le peuple se mobilise et se radicalise de 1792 à 1794 (levée en masse, proclamation de la République, mort du roi, comités révolutionnaires...).

2) Contexte général des causes structurelles de la Révolution française : la transition de la féodalité au capitalisme

2a) Caractéristiques du mode de production féodal

A son apogée, du 9ème au 13ème siècle, le mode de production féodal se caractérise en Europe par :

* des seigneuries rurales vivant essentiellement en circuit fermé (auto-consommation des produits de la terre) avec un prélèvement essentiellement local du surproduit.

* une grosse majorité de la population intégrée dans les rapports de domination personnelle seigneur-serf.

* une faible circulation monétaire permettant le maintien d’une hiérarchie sociale d’origine "divine", peu évolutive, fondée sur une propriété de la terre relative à plusieurs degrés.

* des villes peu peuplées ayant un impact secondaire sur les campagnes.

* une monopole idéologique total de l’Eglise.

Un tel type de société est menacé par tout développement significatif des forces productives (techniques et volume de production, démographie...), toute découverte mettant en cause le dogme (astronomie, imprimerie...).

2b) Le mode de production féodal entre en crise

Aux 14ème, 15ème et 16ème siècles éclate une crise générale de la féodalité qui a cessé d’être favorable au développement des forces productives. La terre ne permet plus de nourrir le population, surtout lors d’"éruptions soudaines de mortalité" (Goubert). De grandes épidémies ravagent les provinces au moment où les prélèvements seigneuriaux et ecclésiastiques parasitaires aggravent l’exploitation des paysans.

Des révoltes et guerres de paysans mettent le système en danger. Des Etats renforcent leurs prérogatives avec l’aide des couches bourgeoises pour limiter la confusion politique, briser les révoltes et discipliner les féodaux.

Ce processus de constitution d’Etats, en particulier de royautés, contribue à maintenir des privilèges mais dans le même temps crée de nouvelles sources de crise :

* la fiscalité royale s’ajoute à celle des seigneurs et de l’Eglise ; peu à peu elle va devenir plus importante.

* le rapport de force entre royautés pour asseoir l’Etat le plus grand et le plus riche possible occasionne des guerres. Le progrès des armes (mousquet, artillerie) balaie le rôle moyenâgeux du chevalier.

2c) Les pouvoirs politiques issus du mode de production féodal commencent à être remplacés par des nations où la bourgeoisie joue un rôle central

A mon avis, la première accession significative de la bourgeoisie au pouvoir politique s’opère avec l’avènement d’Henri IV sur le trône du royaume de France.

Cependant, la première révolution de type démocratique bourgeois éclate logiquement au 17ème siècle en Hollande où l’évolution économico-sociale était la plus avancée ( la population urbaine représente environ 45% du total, grand commerce maritime d’entrepôt et de roulage...).

La deuxième grande révolution démocratique bourgeoise se développe tout aussi logiquement au Royaume-Uni. Au 18ème siècle, l’Etat anglais joue à fond la carte économique " La politique britannique, c’est le commerce britannique" (Pitt). Cela entraîne, d’une part l’enrichissement d’une bourgeoisie individualiste d’une immoralité crasse, d’autre part un prolétariat misérable rongé par l’alcool ; c’est alors qu’apparaissent des mouvements religieux fondés sur des notions de morale, de rôle éducatif des familles, de solidarité communautaire (méthodisme, évangélisme...). Politiquement s’installe une monarchie parlementaire oligarchique (il faut être riche pour voter et encore plus riche pour être élu) qui sert surtout à satisfaire des intérêts industriels locaux. Ceci dit, un dirigeant comme Pitt exprime assez clairement un intérêt général de la bourgeoisie du pays (rhétorique de l’intérêt général, de la guerre nationale contre la France, principal concurrent).

Sur la fin du 18ème, la Guerre d’Indépendance des Etats-Unis marque une nouvelle étape dans l’émergence de pouvoirs politiques bourgeois fondés sur une constitution, l’objectif d’égalité en droit, un Parlement, la libre entreprise, un Etat national...

La Révolution française représente un nouveau jalon dans cette transition de la féodalité au capitalisme même si elle connaît une phase de révolution populaire autour de 1793 où la grande bourgeoisie est menacée dans ses intérêts.

3) Première révolution industrielle, évolution sociétale, pensée des Lumières et Révolution française

Le 18ème siècle représente un tournant décisif de l’histoire humaine. Celle-ci a connu un premier temps de transformation radicale avec le néolithique (agriculture, élevage, sédentarisation, villes, administration...). Le deuxième grand bouleversement commence donc au 18ème siècle ; il se caractérise par un fort accroissement des forces productives,la propriété privée des moyens de production, la marchandisation des rapports humains, le développement de villes et d’une couche sociale bourgeoise, l’accroissement du rôle de l’Etat royal, soit un pré-capitalisme.

La révolution du néolithique s’était étalée sur plusieurs millénaires enfantant les premières civilisations au rythme de son extension géographique (en premier et logiquement, près des grands fleuves fertiles). Il en va de même pour la première révolution industrielle qui se déploie dès 1720 en Angleterre alors qu’en Europe centrale et orientale elle ne se développera qu’à partir de la première moitié du 19ème ; l’aspiration démocratique suit globalement selon les pays, le tempo du développement économique et de l’affaiblissement du christianisme hérité du Moyen Age.

3a) Une accélération de l’histoire humaine portée par un accroissement des forces productives (techniques, productivité, production, population)

Dans son ouvrage sur l’Histoire économique et sociale du monde, Paul Bairoch apporte des données chiffrées sur cet emballement économique et démographique qui s’est poursuivi jusqu’à aujourd’hui.

La production de fer avait été multipliée de 4 à 9 fois entre 1000 et 1700, de 2000 fois entre 1700 et 1990. La production d’énergie avait été multipliée de 2 à 6 fois entre 1000 et 1700, de 280 fois entre 1700 et 1990.

La productivité du travail agricole connaît la même progression, par exemple pour le blé.

Depuis 10000 ans, la population doublait tous les treize siècles ; de 1750 à aujourd’hui, elle est multipliée par 8. En 1750, l’espérance de vie se situait aux environs de 33 ans en Europe ; en 2007, l’espérance de vie moyenne pour l’ensemble du globe atteint environ 70 ans.

3b) Le développement des transports maritimes, du commerce et des techniques au 18ème

Grâce aux progrès dans la fabrication des bateaux, dans les cartes, l’hygiène alimentaire et les instruments de navigation (chronomètre, saillant...), le 18ème est une période d’exploration du globe par les Européens, de conquête, d’extension des échanges à l’échelle mondiale.

Cela entraîne un développement industriel et commercial , un afflux de métaux précieux utilisés comme monnaie (or, argent), un emploi de plus en plus fréquente du papier monnaie et des titres de paiement, un progrès des techniques.

3c) Au 18ème, le développement économique et commercial provoque de grandes évolutions de la société

Une invention comme la machine à vapeur induit d’innombrables conséquences dans toutes les industries, en particulier la concentration des usines (auparavant tout accroissement de production était limité par le bois disponible et transportable dans le secteur).

L’Angleterre présente déjà vers 1720 des traits fondamentaux du capitalisme qui vont s’affirmer durant tout le siècle. Wilkinson possédait en 1787 ses mines de fer, ses mines de houille, ses fonderies, ses quais portuaires sur la Tamise. De 1780 à 1792, la production de tissus de coton passe de 360000 livres à deux millions.

Ce pré-capitalisme connaît déjà des crises de surproduction et l’apparition d’un prolétariat avec des grèves souvent violentes de 1785 à 1800.

L’accroissement de la productivité agricole entraîne une forte diminution du nombre de paysans nécessaires pour alimenter la société. Cela provoque un premier exode rural qui, joint à la forte augmentation de la population totale, pousse au développement des villes et alimente une masse de sans-travail, sans-logis, sans avenir. La charité religieuse locale et rurale des siècles précédents répondait partiellement au problème des mendiants ; à partir du 18ème, c’est à l’Etat qu’il est de plus en plus demandé d’apporter des solutions à la misère.

3d) La révolution démographique du 18ème siècle

Durant de nombreux siècles, le nombre d’habitants évoluait très peu car la forte mortalité (infantile et maternelle, grandes disettes, épidémies, guerres...) compensait la forte natalité. Les conditions changent au cours du XVIIIème siècle.

« L’accroissement des ressources économiques et l’atténuation des disettes, peut-être aussi les progrès de la prophylaxie, font à peu près disparaître les crises démographiques. l’excédent des naissances sur les décès devient régulier et des classes nombreuses de jeunes donnent naissance, à leur âge de maturité, à des classes encore plus nombreuses. L’ensemble de la population fait un bond en avant. » (Georges Dupeux,La société française 1789-1960)

Ce bond en avant de la population totale entre en contradiction avec l’organisation économique et la répartition traditionnelle des richesses dans la société féodale. Sur les montagnes d’Aubrac que je connais bien, une grande partie des terres appartenait depuis le Moyen-Age à l’Eglise qui embauchait conjoncturellement des journaliers précaires et empochait les profits ; l’accroissement de population entraîne un surplus de main d’oeuvre, la multiplication considérable du nombre de mendiants (qui vont jouer un rôle important dans la radicalisation sociale entre 1789 et 1794), le départ vers les bourgs et grandes villes.

3e) L’essor des villes au 18ème siècle

Le pourcentage de citadins dans la population totale double des années 1500 (environ 10%) à 1789 (environ 20%). La campagne constituait le terreau de la féodalité ; par contre la ville devient l’épicentre de la société pré-capitaliste puis capitaliste affirmant dès le 18ème sa primauté politique, juridique, religieuse, sociale (confiscation des élites), médicale, culturelle et même économique (artisanat rural subordonné à ses fabriques, agriculture vivrière, acheteurs de terres...).

Dans son texte La démographie des Lumières, Emmanuel Le Roy Ladurie estime la croissance démographique urbaine moyenne à 0,35% aux 16ème et 17ème puis 0,55% au 18ème dont Sète (+419%), Nîmes (+194%), Bordeaux (+ 144%), Brest (+ 100%), Nantes (+100%), Millau (+83%)... "Que nos villes au 18ème siècle, croissent presque trois fois plus vite que nos campagnes, voilà qui nous donnerait l’une des clés (et non des moindres) du phénomène terminal (révolutionnaire).

" De 1500 à 1700, l’essor des villes françaises s’affirme avec vigueur... Rares sont les cités qui ne doublent pas leur effectif" (Roger Chartier, Hubert Neveux). Lyon triple, Saint Malo sextuple, Grenoble décuple, Nancy passe d’un millier à peut-être 20000.

" La croissance démographique des centres régionaux, sans parler de la capitale, arrive à un seuil tel que ceux-ci enserrent dorénavant dans leurs filets la quasi-totalité du royaume... L’emprise urbaine se manifeste de trois manières différentes : d’abord la ville prélève sur les hommes, ensuite elle exerce divers contrôles économiques et sociaux ; enfin, elle impose ses modèles culturels ( La ville des temps modernes de la Renaissance aux Révolutions sous la direction d’Emmanuel Leroy Ladurie).

3f) Essor économique, pensée des Lumières et Révolution française

Les progrès scientifiques les plus frappants vers 1780 furent ceux de la chimie qui, par tradition, avait des liens très étroits avec la pratique artisanale et les besoins industriels. La Grande Encyclopédie de Diderot et D’Alembert diffuse un résumé de la pensée progressiste, sociale ou politique, mais aussi des réalisations du progrès technique et scientifique. Car au vrai, la foi dans le progrès des connaissances de l’homme, de sa raison, de sa richesse, de sa civilisation, de sa maîtrise sur la nature, cette foi dont le 18ème était si profondément imprégné, tirait sa force de la montée évidente de la production et du commerce ; la pensée rationnelle, économique et scientifique, croyait être associée inéluctablement à cette montée. Ses grands champions, d’ailleurs, se trouvaient dans les rangs des classes économiquement les plus avancées, celles qui étaient directement impliquées dans les progrès tangibles de l’époque... Un individualisme séculaire, rationaliste et progressiste dominait la pensée "éclairée". Libérer l’individu des chaînes qui l’entravaient était son but essentiel ; le libérer du traditionalisme ignorant du Moyen-Age..., de la superstition des Eglises, de l’irrationalité qui divisait les hommes en une hiérarchie de hautes et basses conditions... La liberté, l’égalité et, en conséquence, la fraternité de tous les hommes étaient ses slogans. A point nommé, ils devinrent ceux de la Révolution française... La foi passionnée dans le progrès qui habitait tout adepte des Lumières reflétait la montée bien réelle de la science et de la technique, de la richesse, du bien-être et de la civilisation... Au début du siècle, on brûlait encore les sorcières ; à la fin, des gouvernements éclairés comme l’Autriche avaient aboli non seulement la torture judiciaire mais aussi l’esclavage" (L’ère des révolutions E. J. Hobsbawn).

4) L’évolution économique et sociale comme cause structurelle de la Révolution française. Textes

4a) Antoine Barnave dans Introduction à la Révolution française

Barnave fut un des cinq principaux dirigeants de la Révolution française durant l’Assemblée constituante (1789-1792). Son témoignage, rédigé en 1792 et 1793 présente donc un grand intérêt.

" Le règne de l’aristocratie dure autant que le peuple agricole continue à ignorer ou à négliger les arts ( techniques) et que la propriété des terres continue d’être la seule richesse... Dès que les arts et le commerce parviennent à pénétrer dans le peuple et créent un nouveau moyen de richesse au secours de la classe laborieuse, il se prépare une révolution dans les lois politiques ; une nouvelle distribution de la richesse prépare une nouvelle distribution du pouvoir. De même que la possession des terres a élevé l’aristocratie, la propriété industrielle élève le pouvoir du peuple ; il acquiert la liberté... A mesure que les arts, l’industrie et le commerce enrichissent la classe laborieuse du peuple, appauvrissent les grands propriétaires de terre et rapprochent les classes par la fortune, les progrès de l’instruction les rapprochent par les moeurs..."

4b) Georges Duby et Robert Mandrou, dans Histoire de la civilisation française

"Avant Lafayette et Robespierre, avant Hoche et Bonaparte, (un) puissant renouveau économique a transformé la France entière... Le temps des philosophes a été une période de grande prospérité dont les richesses ont irrigué la vie française tout entière... A l’humanisme du 16ème, épris des seules leçons de l’Antiquité, répond déjà un nouvel humanisme tourné vers l’action, soucieux d’agir et non pas seulement de connaître.

" Ainsi, l’originalité première des années qui précèdent la Révolution est-elle économique ; au-delà d’une poussée démographique plus ample que celle du 16ème, la vie matérielle française a été tout entière renouvelée... Le 18ème est le temps des grandes constructions routières indispensables à la vie économique nouvelle.

" La production agricole s’est accrue... les rendements et la production agricole se sont améliorés... recul de la jachère... découverte de la vertu des plantes fourragères... importation du maïs puis de la pomme de terre... Le plus clair de cette transformation des campagnes, c’est le résultat : la progression des revenus, l’accroissement de la population...

" Le monde paysan utilise de plus en plus la monnaie, entre dans les circuits commerciaux diversifiés à son usage... Les rentiers du sol (évêques, nobles, bourgeois...) irriguent l’économie française par l’achat de biens de consommation... Derrière les artisans, accablés de commandes qu’ils ne peuvent satisfaire assez vite, et les commerçants au long cours ou au faible rayon d’action, le capitalisme commercial est stimulé... D’où tant d’efforts pour améliorer les rendements, les techniques... D’où enfin l’accélération des échanges et les efforts faits pour les libérer des entraves, péages, douanes provinciales et urbaines... Cette "poussée industrielle" favorise d’une part le déclin des corporations... d’autre part les premières concentrations.

" Un grand réseau (de voies de communication) est créé en toile d’araignées autour de Paris... Ainsi, la langue française fait de grands progrès dans le royaume tout entier pendant ce demi-siècle de prospérité commerciale".

4c) Albert Soboul dans La Révolution française

" La Révolution marque l’avènement de la société bourgeoise et capitaliste dans l’histoire de la France. Sa caractéristique essentielle est d’avoir réalisé l’unité nationale du pays par la destruction du régime seigneurial et des ordres féodaux privilégiés...

" La renaissance du commerce et le développement de la production artisanale avaient créé, depuis les Xème XIème siècles, une nouvelle forme de richesse.. et donné par là naissance à une classe nouvelle, la bourgeoisie, dont l’admission aux Etats Généraux dès le XIVème siècle avait consacré l’importance. Dans le cadre de la société féodale, elle avait poursuivi son essor au rythme même du développement du capitalisme, stimulé par les grandes découvertes des XVème XVIème siècles et l’exploitation des mondes coloniaux, comme par les opérations financières d’une monarchie toujours à court d’argent.

" Au XVIIIème siècle, la bourgeoisie était à la tête de la finance, du commerce, de l’industrie ; elle fournissait à la monarchie les acdres administratifs comme les ressources nécessaires à la bonne marche de l’Etat. L’aristocratie dont le rôle n’avait cessé de diminuer, n’en demeurait pas moins au premier rang de la hiérarchie sociale : mais elle se sclérosait en caste, alors même que la bourgeoisie grandissait en nombre, en pouvoir économique, en culture aussi et en conscience".

5) Crise structurelle de la société d’Ancien régime fondée sur trois Ordres : clergé, noblesse, Tiers-état

Le droit constitue pour toute société un révélateur des rapports sociaux. Or, le droit pratiqué durant le Moyen Age en France valide fondamentalement une société de hiérarchie sociale fermée bénéficiant aux deux ordres privilégiés (noblesse et clergé) au détriment de l’immense majorité (le Tiers-état). Des historiens ont caractérisé à juste titre cette société comme "une cascade du mépris".

Du Moyen Age au 18ème siècle, de nombreuses transformations évoquées précédemment sapent la réalité et la justification de cette hiérarchie sociale fermée.

Pourtant, les classes dominantes continuent à vivre dans cet univers mental. En mars 1776 par exemple, le Parlement de Paris rappelle au roi le fondement de l’Ancien régime « Le service personnel du clergé est de remplir toutes les fonctions relatives à l’instruction, au culte religieux et de contribuer au soulagement des malheureux par ses aumônes. Le noble consacre son sang à la défense de l’Etat et assiste de ses conseils le souverain. La dernière classe de la nation qui ne peut rendre à l’Etat des services aussi distingués, s’acquitte envers lui par les tributs, l’industrie et les travaux corporels. »

Ainsi, en 1788 1789, la société politique, honorifique et judiciaire d’Ancien régime hérite d’une division en trois ordres que l’évolution économique, sociale et idéologique a déjà fort affaibli.

Le clergé représente environ 1% de la population. Il bénéficie d’avantages honorifiques, fiscaux et judiciaires. Dans le mode de production féodal, il jouait un rôle idéologique déterminant apportant une conception du monde, une morale, une assistance aux membres de la communauté, une justification de la hiérarchie sociale. Au 18ème, le clergé a gardé globalement la même idéologie dans un monde qui a profondément changé sauf dans certaines campagnes ; cette contradiction va exploser durant la Révolution française. Autre source de contradiction qui va exploser en 1789 : l’abîme inégalitaire qui sépare :

- un haut clergé noble. De 1783 à 1789, chaque évêque est issu de la noblesse. Des princes accaparent les sièges épiscopaux rapportant le plus. Ainsi, le prince Louis René Edouard de Rohan-Guéméné hérite de son oncle l’évêché de Strasbourg (400000 livres par an).

- un bas-clergé issu du Tiers-état et réduit à la portion congrue (700 livres annuels)

Les nobles (entre 1% et 2% de la population) ferraillent contre l’Etat royal et contre les paysans pour conserver leurs privilèges (fiscaux, honorifiques, judiciaires) et accaparer les hautes charges (monopole de la fonction d’officier...). Dans le même temps, beaucoup aspirent à partager le pouvoir du roi dans une monarchie parlementaire à l’anglaise dont ils seraient les Lords au niveau provincial et national ; ils vont ainsi affaiblir le roi et aggraver la crise institutionnelle.

Le Tiers-état (97% de la population) comprend :

* une haute bourgeoisie (1% de banquiers, armateurs, industriels, négociants) qui pousse au libéralisme économique et politique à l’anglaise (séparation des pouvoirs, droits de l’homme, élections censitaires...). Elle va jouer un rôle important de 1788 à 1791 car elle n’imagine pas l’hypothèse d’une révolution sociale au travers d’une révolution politique.

* le reste de la bourgeoisie représente de 8 à 10% de la population : propriétaires terriens, hommes de loi, professions libérales, commerçants et artisans aisés ... Ils apportent un socle social large aux idées nouvelles, vont s’investir dans le développement des municipalités, véritable double pouvoir généralisé face à la royauté et aux classes privilégiées à partir de 1789.

* les artisans, ouvriers, petits métiers des villes (environ 5% de la population) vont constituer la base sociale des éléments gauche de la Révolution : les Montagnards.

* les paysans (environ 75% à 80% de la population) dont la misère, l’oppression et l’exploitation sont telles que des rébellions violentes éclatent sans cesse jusqu’à la Grande Peur de l’été 1789 où ils font brûler les châteaux du Nord au Sud de la France.

* les mendiants, "pauvres nécessiteux" et exclus divers représentent au moins 5% de la population. La séparation entre eux, les paysans et les artisans n’est pas tranchée ; elle fluctue selon les périodes.

Malgré ses inégalités internes, le Tiers Etat reste un ordre globalement opprimé par l’Ancien régime. Au jour d’ouverture des Etats généraux (5 mai 1789) le revenu médian annuel des députés du Tiers atteint environ 7000 livres, soit huit fois moins que celui des élus de la noblesse.

6) Contre les théorisations des historiens conservateurs libéraux : l’exemple d’Entraygues sur Truyère

Le fonds commun de compréhension du processus historique, rappelé dans les deux parties ci-dessus, a volé en éclats dans les années 1986-1995 autour d’un bicentenaire d’enterrement de la Révolution, laissant place dans les manuels scolaires comme dans l’édition à des théorisations reprises de l’historiographie libérale anglo-saxonne. Il est, par exemple, surprenant de voir un grand spécialiste d’histoire comme François Furet envisager la transition de l’Ancien régime à la Révolution seulement sur le terrain de la superstructure politique.

La vague conservatrice des années 1980 et 1990 s’est logiquement attaquée à la tradition historique française car celle-ci utilisait des concepts (par exemple classe bourgeoise) et justifiait une Révolution, inacceptables pour la "pensée unique" produite par le capitalisme financier transnational. En 2008, ils continuent de plus belle.

Ces "historiens" d’orientation libérale ou social-libérale prétendent partir des faits historiques réels contrairement aux historiens républicains et socialistes prisonniers d’une théorie.

Pourtant, quiconque fouille concrètement sa généalogie familiale ou l’histoire de son bourg ne peut que valider l’évidence de notre compréhension globale du processus préparant la Révolution française.

Enfant, j’y ai adhéré charnellement parce que cela correspondait exactement à l’histoire de mon village natal d’Entraygues sur Truyère :

* développement d’une couche sociale urbaine (marchands mais aussi vignerons, artisans, maraîchers... vivant du port fluvial) du 12ème au 16ème siècle qui se constitue en syndicat pour imposer au seigneur une charte (liberté d’expression, de réunion, d’organisation...) et une autonomie de la Commune. Vitalité d’une démocratie directe locale reposant sur les consuls et coconsuls élus annuellement, vitalité des institutions communales comme l’école publique et l’Hôpital...

* cette évolution atteint son apogée vers 1550-1600. A ce moment-là, l’Eglise regroupe dans la Sainte Ligue toutes les forces sociales liées à la féodalité pour écraser les autonomies urbaines et le protestantisme. La victoire de cette force réactionnaire obscurantiste bloque le développement économique et l’évolution démocratique pour un siècle et demi.

* heureusement, de 1730 à 1789, le cours de l’histoire reprend son lit. Une grande route se construit de Rodez à Aurillac ; le port reprend vie ; les vignerons, forestiers et maraîchers vendent leur production. La généralisation des échanges de type capitaliste et la circulation monétaire crée une aspiration à l’égalité en droit. Dans les vallées comme sur la montagne, le pourcentage des propriétés de la noblesse et de l’Eglise diminue au profit de bourgeois. Des forains montent du port vers la montagne de l’Aubrac pour vendre des marchandises et diffuser des informations qui bouleversent les seigneuries, abbayes et paroisses habituées à vivoter en vase clos.

* Michel Vovelle a décrit les processus de laïcisation de la société en Provence. En voici un exemple plus large : dans l’ensemble du royaume, du 16ème à 1789, la direction des hôpitaux et de l’assistance aux pauvres se laïcise à peu près partout avec un rôle prépondérant des municipalités.

La même situation se retrouve à Entraygues, en plein coeur du Massif Central ; l’école publique multiplie ses élèves alors qu’une partie du couvent, volée aux habitants un siècle plus tôt, est occupée de 1784 à 1789 par la population.

L’historiographie libérale actuelle (anglo-saxonne comme française) remet en cause le poids des groupes locaux de bourgeois dans la l’évolution des idées et le déclenchement de la Révolution.

Pour Entraygues, le rôle moteur de cette couche sociale de 1780 à 1792 ne fait pas de doute.

Nous reviendrons sur cela après avoir précisé trois éléments décisifs du contexte permettant de comprendre la Révolution française :

* d’une part la transition de la féodalité au capitalisme,

* d’autre part la Première révolution industrielle

* enfin, le puissant cycle de luttes de 1773 à 1802

7) Critique de l’argumentation contre-révolutionnaire parue lors du bicentenaire : influence comparée des Lumières et de l’Eglise

Le livre de Jacques Solé (universitaire à Grenoble), La Révolution en questions, publié au Seuil en 1788, résume bien l’offensive idéologique déployée au moment du bicentenaire par la droite, par le courant contre-révolutionnaire. Oui, contre-révolutionnaire et anti-républicain ! Je n’exagère pas en écrivant cela puisque l’auteur affirme dès son introduction : "La contre-révolution semble, en elle-même comme par la réaction qu’elle entraîna, constituer l’évènement politique majeur de la période révolutionnaire... A l’heure périlleuse du bicentenaire, beaucoup retrouvent contre l’oeuvre déchristianisatrice et terroriste des années 1790 les accents de Joseph de Maistre dressé contre Satan".

Jacques Solé se revendique du combat idéologique conservateur porté par des universitaires américains et anglais contre la révolution française et contre toute pensée rationnelle progressiste "on doit avant tout à des chercheurs anglo-saxons, depuis une vingtaine d’années, un renouvellement à peu près complet de nos perspectives sur les origines, le développement et les résultats de la Révolution. Le dynamisme des départements universitaires des Etats Unis et de Grande-Bretagne récolte ici des fruits analogues à ceux rencontrés dans d’autres disciplines... Le déferlement des enquêtes ou des hypothèses outre-Manche et outre-Atlantique a contribué à renouveler de fond en comble notre compréhension des évènements survenus en France entre 1787 et 1799".

Quels sont les arguments de Jacques Solé et des "universitaires anglo-saxons" contre la compréhension républicaine et socialiste de la révolution ?

Le seul livre de monsieur Solé compte 400 pages très denses ; il ne peut être question de le réfuter ici en détail. Voici seulement le premier point qui me paraît central dans son argumentation :

Les années 1750 à 1789 seraient plus marquées par la réussite de l’offensive apostolique que par la pensée des Lumières "superficielles, déclamatoires et sophistiques"

" La noblesse éclairée était le seul groupe de la population capable de comprendre et de patronner la philosophie des Lumières... De nombreuses études récentes... montrent le faible enracinement des Lumières, jusqu’au printemps 1789, dans une bourgeoisie profondément conservatrice... Dans les villes et les campagnes, la foi bourgeoise et populaire reste intacte. L’influence des Lumières.. a peu atteint, on le sait, des masses qui ont toujours besoin de croire et le manifestent par la régularité de leur dévotion... Etonnant succès de l’offensive apostolique. Prédications des curés, action des religieuses et missions paroissiales participent à une christianisation en profondeur... Conversion des incrédules et fortification de l’esprit religieux caractérisent donc aussi le temps des philosophes. La situation du marché du livre l’atteste, envahi qu’il est, à la veille de 1789, par une réédition dévote de plusieurs centaines de milliers d’exemplaires... Discrète et silencieuse, cette expansion insoupçonnée fera de la contre-révolution le plus important évènement de la Révolution française".

Jacques Solé n’invente rien en insistant sur la force du catholicisme (dans la France rurale surtout) de 1750 à 1789. Cette puissance va s’engager avec détermination, à la suite du pape, contre la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen et contre toute évolution démocratique, imposant à la Révolution un combat frontal et une radicalisation.

Cependant, il sous-estime de toute évidence l’affaiblissement de l’Eglise dans son rapport à la population. Pour reprendre le cas d’Entraygues, à cette époque, la paroisse connaît trois crises : d’une part la plainte de la Fraternité des prêtres contre le curé qui dépense l’argent nécessaire pour le culte afin d’entretenir sa maîtresse, d’autre part, l’occupation d’une partie du couvent, enfin des testaments de moins en moins généreux pour la religion.

La sous-estimation par Jacques Solé du rôle de la bourgeoisie et des Lumières surprend par son exagération, exagération d’autant plus surprenante pour un universitaire de Grenoble, ville dont la bourgeoisie (Antoine Barnave, Camille Teisseire, Claude Perier initiateur de l’assemblée de Vizille...) s’est particulièrement engagée dans le processus pré-révolutionnaire.

Voici pour mon bourg natal d’Entraygues sur Truyère, ce qu’écrit l’abbé Ginisty, prêtre pourtant favorable à la Contre-révolution : "La bourgeoisie d’Entraygues constituait une élite intellectuelle imbue des idées du philosophisme, des doctrines économiques et sociales du 18ème siècle, de l’Encyclopédie. Le Journal des voyages d’Henri de Richeprey fait revivre quelques figures de cette classe de la société de la fin de l’Ancien régime : Carrié, avocat, homme d’’esprit et bon citoyen ; Calsat, médecin enthousiaste, Glandières, négociant, auteur d’un mémoire sur la navigabilité du Lot... Les Bouet du Boutigou, les Rigal, les Soulié, les Grégoire, les Salesses, les Carrié, les Boubal, embrassèrent avec ardeur les théories nouvelles et s’en firent les prosélytes fervents". J’ajouterai que l’avocat Carrié publia un livre avant 1789 où il avance l’objectif d’une république universelle.

Je ne prétends absolument pas que toute la France ait connu la même situation ; j’affirme seulement que cela correspond à d’autres études publiées au niveau national, à l’évolution du Rouergue, province pourtant catholique traditionaliste et à l’évolution générale.

Conclusion : une spécificité du 18ème français

La façon dont l’évolution économique s’est traduite sur le champ social et politique présente des différences considérables d’un pays à l’autre, par exemple l’Angleterre, la France et l’Allemagne. Parmi ces différences, Norbert Elias a insisté sur la façon dont la monarchie absolue française s’est appuyée très tôt sur la bourgeoisie pour construire et faire fonctionner l’Etat avec pour conséquence par exemple l’aspect concret, économique et politique que cela a donné à un courant des Lumières comme les Physiocrates.

Il me paraît vrai que l’implication essentielle des bourgeois britanniques dans la réussite de leur entreprise propre explique fortement les débats intellectuels de leur pays au 18ème (morale religieuse contre individualisme) alors que la forte implication de bourgeois français dans l’appareil d’Etat royal centralisé et la justice a poussé vers une réflexion centrée sur l’intérêt général, l’action politique, les fondements du droit et du pouvoir, la réalisation de plus de justice sociale...

Cela a-t-il eu des conséquences pour la Révolution française ? Bien sûr. Elle s’est développée en 1789 autour de la défense de Turgot contre l’aristocratie, c’est là tout un symbole.

Jacques Serieys

Des liens seront ajoutés sur deux points fondamentaux qui ne sont pas traités sérieusement dans cet article : l’impasse de l’Etat absolutiste et le mouvement des Lumières.

Bibliographie

* La révolution française Albert Soboul

* La ville des temps modernes de la renaissance aux révolutions sous la direction d’Emmanuel Le Roy Ladurie

* Histoire de la civilisation française Tome 2 Georges Duby et Robert Mandrou

* L’ère des révolutions E.J. Hobsbawn

* Sociétés et mentalités dans la France moderne XVIe XVIIIè siècle Robert Muchembled

* L’Ancien régime et la Révolution René Rémond

* La première industrialisation (Documentation photographique 8061) Nadège Sougy, Patrick Vergey

* Histoire de la France industrielle sous la direction de Maurice Lévy-Leboyer

* La révolution François Furet

* La Révolution en questions Jacques Solé

* L’Eglise catholique et la révolution Tome 1 André Latreille


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