Mediapart, l’ennemi numéro un du camp élyséen (Article du Journal suisse Le Temps)

mardi 13 juillet 2010.
 

Edwy Plenel pratique un journalisme de combat à la fois admiré et décrié. Les scoops de son site internet ont métamorphosé l’affaire Bettencourt en affaire d’Etat

Cela ressemble à une guerre. Edwy Plenel la vit comme « un sacré bras de fer, celui de David contre Goliath ». Pour avoir métamorphosé à coups de scoops ce qui n’était qu’une affaire Bettencourt en affaire Woerth-Bettencourt, puis en affaire d’Etat, son site d’information en ligne, Mediapart, est devenu la bête à abattre pour le camp présidentiel.

Depuis que Xavier Bertrand, le chef de l’UMP, a ouvert le feu mardi en dénonçant « un site qui utilise des méthodes fascistes », tout ce que Nicolas Sarkozy compte d’amis zélés entonne des refrains belliqueux. Nadine Morano, secrétaire d’Etat à la Famille, a évoqué une « collusion politico-médiatico-trotskiste ». Vendredi, la charge prenait une tournure plus personnelle, la secrétaire d’Etat aux Sports, Rama Yade, fustigeant l’« acharnement » d’Edwy Plenel et son homologue au Travail, Laurent Wauquiez, le dépeignant en « récidiviste de la calomnie ».

« Il y a déjà eu des périodes de tensions entre pouvoir et médias, comme lorsque François Mitterrand avait parlé de « chiens » lors du suicide de Pierre Bérégovoy. Mais les choses n’avaient jamais été dites aussi brutalement qu’aujourd’hui », relève Jean-Marie Charon, sociologue des médias. « Traiter de fasciste un média tout simplement parce qu’il fait son travail de journaliste ? C’est d’une gravité exceptionnelle ! » s’emporte Jean-François Kahn, fondateur de Marianne. « C’est indigne. En cherchant à discréditer une source parce qu’elle provient d’un site internet, on veut discréditer le porteur de mauvaises nouvelles », assène Pierre Haski, le cofondateur de Rue 89, un site concurrent – « mais dans la cordialité » – de Mediapart. Les syndicats de la presse hexagonale dénoncent « les outrances des propos, les insultes, les menaces » (pour le SNJ) et se déclarent « solidaires » de Mediapart (pour le Spiil). Si la profession fait bloc derrière le site, qui a déposé plainte pour diffamation contre Xavier Bertrand, son fondateur a toujours intrigué ses pairs. Le journaliste à l’œil cajoleur et la moustache en brosse a une trentaine d’années lorsqu’il se fait un nom en déterrant, pour LeMonde, les affaires les plus sordides de l’ère Mitterrand (Irlandais de Vincennes, Rainbow Warrior). Ces enquêtes lui vaudront d’être la personne la plus surveillée par la cellule d’écoutes téléphoniques mise illégalement en place par l’Elysée entre 1983 et 1986.

Depuis cette époque, l’ancien militant de la Ligue communiste révolutionnaire, qui a passé son enfance en Martinique et son adolescence en Algérie, fascine par son opiniâtreté autant qu’il attise les haines. Son passé trotskiste, narré dans Secrets de jeunesse – un des nombreux ouvrages de cette plume leste – dérange. Et l’idée que l’on se fait de lui à Paris va « de la légende noire du complot trotskiste au chevalier blanc de l’investigation », ainsi qu’est sous-titrée une biographie parue il y a deux ans. En 2003, La face cachée du « Monde » avait brossé le binôme qu’il formait avec Jean-Marie Colombani à la tête du journal depuis 1996, en manipulateurs cyniques prompts à l’abus de pouvoir. Le brûlot consacrait un chapitre au « faux scoop de Panama », une enquête dans laquelle Edwy Plenel affirmait détenir les preuves d’un financement du Parti socialiste français par Manuel Noriega. Elles étaient fausses.

En 2004, le tandem se fracasse sur les difficultés économiques de l’empire médiatique qu’est devenu Le Monde. Edwy Plenel quitte la rédaction un an plus tard. Fin 2007, avec trois confrères, il se réinvente dans l’aventure Mediapart, qui fait le pari d’une offre éditoriale de qualité, en ligne et payante. Un peu plus de 4 millions d’euros sont levés par étapes pour tenir en attendant la rentabilité, visée pour 2012, avec 45000 abonnés. Le site en compte aujourd’hui 30000, grâce à un bond de 5000 en juin. « A l’époque, personne n’y croyait, se souvient Jean-Christophe Féraud, chef de la rubrique médias aux Echos. On disait que c’était un truc d’ego. Avec la reconnaissance publique, Mediapart est à un tournant historique. Pour la première fois, il est pris au sérieux. »

S’il n’est plus lui-même sur le terrain, Edwy Plenel a remis l’investigation au goût du jour : la moitié de sa rédaction – 25 journalistes hypermotivés – tire les fils de l’affaire Bettencourt. Edwy Plenel, lui, théâtralise : éditos, interviews, il est sur tous les fronts et rend coup pour coup. « Le travail de Mediapart est utile à la France, salue Laurent Joffrin, le directeur de Libération. Mais attention, on ne connaît pas le fin mot de l’histoire. » Philippe Cohen, rédacteur en chef du site Marianne2 et coauteur de la Face cachée du « Monde », salue aussi la besogne de ses confrères. « Mais je ne partage pas ce discours emphatique sur la signification de l’affaire. » « Edwy Plenel est de cette gauche « pure », très intolérante, relève Jean-François Kahn. Et il a toujours dit qu’il concevait Mediapart pour résister au pouvoir de Sarkozy. »

Un Don Quichotte agaçant. « Mais en réalité, ces gens-là font ce que les autres ne font plus. Ils sont les seuls à aller regarder derrière le miroir », confie un confrère admirateur. Edwy Plenel, lui, dit qu’il ne fait que « son travail »

De Angélique Mounier-Kuhn


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