Classicisme et auteurs classiques. Contradictions insolubles.

vendredi 19 mai 2017.
 

Pour tout élève, le concept d’auteurs classiques présente des contradictions insolubles. Nous allons le prouver dans la première partie ci-dessous.

Le concept de classicisme littéraire utilisé par la matière scolaire appelée Français Lettres est-il plus cohérent que celui d’auteurs classiques ? Guère.

- Premièrement, son sens a évolué sans cesse de sa création durant l’époque conservatrice de la Restauration jusqu’à aujourd’hui. Selon les ouvrages, les différentes significations passées pèsent plus ou moins. Nous allons éclairer ce point dans notre seconde partie.

- Deuxièmement, le classicisme n’a pas d’identité propre, hors son contexte historique (3ème partie).

- Troisièmement, en plaçant Molière, La Fontaine, Racine, La Bruyère... au coeur du classicisme et en faisant de ce classicisme le coeur de la création littéraire du siècle, l’élève voit le 17ème comme un moment progressiste et florissant, ce qui est faux. Nous aborderons la question dans notre quatrième partie.

- Quatrièmement, en voulant conserver le concept classicisme d’origine réactionnaire tout en le modernisant, les concepteurs du programme l’ont rendu abracadabrantesque. Nous envisagerons ce point dans notre cinquième partie en prenant l’exemple de La Fontaine.

1) Classicisme et "auteurs classiques", concepts capharnaüms pour les élèves français

Prenons l’exemple de l’élève Anselme qui doit répondre à la question : quels sont les grands auteurs classiques ?

Respectueux des conseils de ses enseignants, il aborde les premières lignes de l’Encyclopedia Universalis : "Le mot classicisme défie toute précision. Il y a des classiques dans toutes les littératures."

Décontenancé par cette définition pourtant exacte, Anselme ferme l’encyclopédie et lance sur google la recherche Auteurs classiques. Il clique sur la première occurrence (bricabrac.mc.free.fr), puis recopie rapidement les noms surlignés en rouge : Balzac (Honoré), Flaubert (Gustave), France (Anatole), Maupassant (Guy), Rabelais (François), Sand (George).

Par acquis de conscience, Anselme clique sur la deuxième occurrence (alalettre.com). Celle-ci donne une liste dépassant la centaine de noms : Alain-Fournier, Anouilh, Apollinaire, Aragon, Artaud, Audoux, Aymé, Balzac, Barbey d’Aurevilly, Barthes, Bataille, Baudelaire, Bazin, Beaumarchais, Beauvoir, Beckett, Bernanos, Bernardin de Saint-Pierre, Blanchot, Boileau, Boisrouvray, Bossuet, Brasillach, Breton...

Anselme recopie consciencieusement le nom de tous ces auteurs et les remet à son enseignant. Une semaine plus tard, la note tombe : 0. Appréciation : vous n’avez rien compris !

Pauvre Anselme ! Les deux documents qu’il a ouverts sur le web répondent à la définition : Auteur classique = auteur étudié dans le cadre scolaire

Son professeur donnait un autre sens à ce concept : Auteur classique = auteur relevant du classicisme français tel que défini par l’histoire littéraire française.

Dans la même classe, Véronique a compris qu’il s’agissait de cette seconde définition. Elle s’installe aussi devant un ordinateur et lance la recherche "classicisme".

Première occurrence (mediatico.com) : Le terme "classicisme" désigne souvent la culture européenne du XVIIIème siècle et s’oppose au romantisme du XIXème.

Deuxième occurrence (letudiant.fr) : Le classicisme français correspond à une période brève dans l’histoire de France, la première partie du règne personnel de Louis XIV (1661 - 1685)

3ème occurrence (Wikipedia) : le classicisme est un courant littéraire qui se développe en France et plus généralement en Europe dans la seconde moitié du XVIIème

Véronique ne comprend plus. Le classicisme correspond-il à la production littéraire du 18ème, du 17ème ou de quelques années seulement du 17ème ?

Elle cherche une réponse dans la 4ème occurrence (magister.com) : Nous englobons par cette notion l’ensemble de la production littéraire et artistique... dans laquelle nous reconnaissons des caractères d’ordre et d’équilibre alliés au goût des codifications esthétiques et morales. On a pu voir dans ces caractères l’expression privilégiée du « génie français », et il est vrai qu’avec les écrivains classiques, la langue française parvient à la clarté et à l’élégance qui assureront son rayonnement.

Véronique découvre dans cette dernière définition que la notion de classicisme flirte avec des jugements de valeur en faveur des monarques, du "génie français" et des qualités (clarté, élégance) prétendues supérieures de la langue française. L’Angleterre, la Prusse, l’Autriche du 19ème siècle ne serait-elle pas "reconnaissables à des caractères d’ordre et d’équilibre alliés au goût des codifications esthétiques et morales".

Cette définition paraît trop superficielle à Véronique pour correspondre à la demande de son enseignant. Elle demande alors à son frère, diplômé en lettres et cadre à la FNAC du rayon littérature. Celui-ci lui montre le catalogue de son entreprise réputée au plan culturel.

Que découvre Véronique ? La même définition que celle recopiée par Anselme. En effet, la FNAC utilise pour "auteurs classiques" la définition : "auteur étudié dans le cadre scolaire". Elle différencie :

- "Les auteurs classiques du XVIè siècle" (D’ Aubigné, Du Bellay, Rabelais, Ronsard, Montaigne, Marot, Malherbe, Louise Labé).

- "Les auteurs classiques du XVIIè siècle" (Boileau, Corneille, Cyrano De Bergerac, La Bruyère, La Fontaine, Molière, Pascal, Perrault, Racine, Descartes.

- "Les auteurs classiques du XVIIIè siècle" (Beaumarchais, Diderot, Rousseau, Voltaire, Marivaux, Choderlos De Laclos, Montesquieu, Sade).

- "Les auteurs classiques du XIXè siècle" (Balzac, Barbey d’Aurevilly, Baudelaire, Chateaubriand, Flaubert, Hugo, Labiche, Maupassant, Nerval, Rimbaud)

- "Les auteurs classiques du XXè siècle" (Colette, Alain-Fournier, Apollinaire, Aragon, Beauvoir, Beckett, Camus, Céline, Claudel, Gide)

La plupart des dictionnaires utilisent également "Auteurs classiques" avec ce sens d’écrivain étudié dans le cadre scolaire (par exemple le Petit Robert1).

Ayant lu quelques bons articles sur le site Midi Pyrénées du Parti de Gauche, Véronique y jette un coup d’oeil.

Il lui est conseillé de vérifier sa compréhension du mot concept :

Qu’est-ce qu’un concept ?

Toute langue, toute discipline des sciences humaines, toute pensée, a besoin de concepts pour rendre compte de la réalité et encore plus pour l’analyser.

Pour toute vision du monde, les concepts constituent les pierres, les poutres et les chevrons de la maison théorique. Cependant, toute pierre n’est pas utilisable dans un mur et tout bois ne convient pas comme poutre ou chevron ; de même tout concept n’est pas en soi un outil efficace pour décrire la réalité et la comprendre.

De plus, dans toute conception du monde, les concepts doivent présenter une certaine cohérence et complémentarité.

2) Royalisme et classicisme, deux frères siamois

« Le classicisme... est une expression idéologique et esthétique de la monarchie absolue. » Wikipedia donne là une définition simple et parfaite.

Au 17ème siècle, le royaume de France devient absolutiste au plan politique, religieux, sociétal. Dans le même temps, Richelieu, Mazarin, Louis XIV créent l’Académie française ainsi que des structures permettant de contrôler l’activité artistique, particulièrement la création littéraire.

Des théoriciens réactionnaires et dogmatiques comme Dominique Bouhours, Vaugelas, l’abbé d’Aubignac, le père jésuite Garasse... imposent une codification de la langue et des règles de production littéraire correspondant aux objectifs de centralisation monarchique.

Après 1789, les défenseurs de l’Ancien régime vont logiquement chercher dans ce répertoire du 17ème les fondements de leur programme culturel.

2a) De quand date le concept de classicisme littéraire ?

De l’époque lamentable de la Restauration et des derniers rois de France entre 1815 et 1848. "Pour combattre les jeunes romantiques en rébellion contre tout académisme et assoiffés de nouveautés, dont beaucoup venaient de l’étranger, des critiques conservateurs ont consacré comme modèles seuls dignes d’être étudiés au cours des humanités les écrivains du siècle de Louis XIV" (Encyclopedia Universalis, article Classicisme).

Qu’est-ce que le règne de Louis XIV ? une longue dictature royale d’un demi-siècle, terminée dans la misère et le sang pour le peuple.

Le but du concept (mot, notion) de « classicisme » consiste donc à valoriser une dictature avant l’apparition des Lumières et la Révolution française, avant les droits de l’homme et le socialisme posés comme signes de décadence.

Il est étonnant de constater que les pires réactionnaires actuels d’Europe de l’Est (comme le hongrois Viktor Orban et le tchèque Vaclav Klaus) font référence de la même manière à l’époque des grandes royautés du 17ème siècle.

Le président tchèque compare la Révolution française au régime de Hitler et nous invite à retourner au siècle de Louis XIV

2b) Royalisme clérical du 19ème et classicisme littéraire

Princes, évêques, banquiers, rentiers, industriels et juges de la Restauration veulent à tout prix stopper le progrès démocratique et social engagé par la Révolution française. Ils regrettent le temps des paysans soumis, du catholicisme religion d’état, du roi tout-puissant... Leur emploi du mot classicisme correspond, par son étymologie, à cette nostalgie élitiste : classicus signifie en latin " membre du premier ordre, membre de la classe sociale la plus fortunée".

Durant cette Restauration monarchique, le classicisme littéraire désigne des oeuvres et auteurs :

- de l’Antiquité gréco-latine (Aristophane, Aristote, Cicéron, Homère, Horace, Ovide, Phèdre, Plaute, Socrate...)

- du 17ème siècle posé comme le Grand siècle, celui où la langue française est la plus parlée sur le continent, celui des victoires militaires de Condé, Turenne et Villars, celui où les dragons (soldats à cheval) font respecter un ordre totalitaire aux Nu-pieds normands, aux Croquants du Rouergue, aux Pitauts d’Angoumois comme aux Camisards des Cévennes.

Voici deux citations de Stendhal qui permettent de clarifier le sens donné au 19ème siècle à cette notion de classicisme littéraire français :

- "caractère des oeuvres littéraires qui se réfèrent à l’art antique" (1817, Rome, Naples, Florence)

- " Imiter aujourd’hui Sophocle et Euripide, et prétendre que ces imitations ne feront pas bâiller le français du 19ème siècle, c’est du classicisme".

2c) Le classicisme littéraire français, un concept précisé par les cléricaux, nationalistes antisémites, pré-fascistes puis fascistes français des années 1871 à 1944

Dans ce milieu, la définition du classicisme en référence à l’Antiquité demeure : " Cette Grèce où nous venons prendre des leçons de classicisme" (Barrès, 1906, Le voyage à Sparte)

Cependant, sous l’influence de Maurras en particulier, le concept de classicisme désigne bientôt seulement la littérature du 17ème correspondant aux théories de Malherbe à Boileau.

Toute la presse cléricale royaliste des années 1870 à 1944 use et abuse de citations provenant du fond absolutiste de certains auteurs du 17ème. « Dieu établit les rois comme ses ministres et règne par eux sur les peuples. C’est pour cela que nous avons vu que le trône royal n’est pas le trône d’un homme, mais le trône de Dieu même. » (Bossuet, La politique tirée de l’Ecriture Sainte, 1679, Extrait du livre III.)

La défense du classicisme constitue le coeur de la politique culturelle de toute l’extrême droite et globalement de la droite entre 1898 et 1944.

2d) Le concept actuel de classicisme dans la littérature française

Héritier des divagations légitimistes du 19ème et du 20ème siècle, le concept de classicisme en subit tous les travers.

Actuellement, il a trouvé une certaine cohérence en se basant sur les caractéristiques historiques (littérature de courtisans subventionnés par l’Etat royal) et littéraires formelles élaborées et utilisées par des auteurs eux-mêmes du 17 ème siècle.

- culte des Anciens

- respect des règles en poésie (alexandrin) comme au théâtre

« Qu’en un lieu, en un jour, un seul fait accompli

Tienne jusqu’à la fin le théâtre rempli » (Boileau)

- séparation entre les genres littéraires (tragédie, nouvelle, comédie, roman, conte...)

- idéal esthétique d’équilibre, de clarté, de bon goût

- idéal humain de mesure, de retenue, de juste milieu

- volonté d’instruire

Ces caractéristiques formelles sont-elles suffisantes pour donner au classicisme un sens cohérent ? Non.

En littérature comme en philosophie ou en art, il n’est pas possible d’extraire les oeuvres de leur contexte historique.

3) Contexte historique du 17ème siècle et classicisme

L’art aujourd’hui défini comme "classique" naît et se développe en même temps que l’absolutisme au 17ème siècle.

3a) Remarques générales sur le rapport entre 17ème siècle et classicisme

Globalement, la notion de classicisme français a été construite pour valoriser le 17ème, "siècle de réaction religieuse et monarchique" comme le définit bien Georges Lefefvre dans son ouvrage "La Révolution française".

Ce siècle de 1610 à 1715, présente l’unité d’une Restauration au détriment des aspirations qui avaient fleuri durant la Renaissance. Le symbole en est la révocation de l’Edit de Nantes. Du point de vue politique comme littéraire, il est marqué par la volonté des pouvoirs d’imposer de l’ordre, des règles, de la mesure, une conception du monde élitiste, la "raison d’Etat" comme valeur essentielle mais complétée par l’héritage idéologique féodal (honneur, courage, fidélité, hiérarchie, autorité du père...), un rôle prépondérant du royaume de France et de la langue française en Europe.

3b) La conception du monde des théoriciens littéraires du 17ème siècle

Elle va de pair avec une vision élitiste et conservatrice de l’histoire qui identifie siècles et civilisations au plus grand monarque, au plus grand conquérant de la période concernée : ainsi le XVIIème devient "le siècle de Louis XIV". Plusieurs auteurs ont décliné ce refrain du vivant du Roi Soleil ; c’est le cas par exemple de Charles Perrault (bras droit de Colbert). Le 27 janvier 1687, il lit devant l’Académie française un poème intitulé : le Siècle de Louis le Grand. Relevons ces deux vers :

" L’on peut comparer sans être injuste

Le siècle de Louis au beau siècle d’Auguste"

D’autres auteurs comparent ce siècle de Louis le Grand à celui d’Alexandre. Appauvrir toute la civilisation grecque antique dans le concept de Siècle d’Alexandre, voilà une idiotie qui mérite de s’y appesantir. Le Père jésuite Bouhours (un théoricien contemporain proche de Boileau) présente ainsi ce concept : J’entends par le siècle d’Alexandre non seulement le temps dans lequel ce fameux conquérant a vécu mais encore celui qui a précédé sa naissance et suivi sa mort de quelques années. C’est dans ce siècle qu’ont fleuri Socrate, Anacréon, Pindare, Euripide, Sophocle, Aristophane, Isocrate, Platon, Aristote et Démosthène."

Pauvre petit Père Bouhours, la vie de ces personnages prestigieux s’étend sur une période de 250 ans, dans des contextes historiques très différents de celui de la royauté de Macédoine. Cette royauté scelle même la fin de la grande antiquité grecque.

3c) Valorisation de la langue française et classicisme

De 1440 à 1700, les monarques français mènent bataille pour unifier, centraliser le royaume sous leur direction. Imposer l’idiome d’Ile de France et valoriser la littérature en cette langue constituent des enjeux absolument décisifs dans ce cadre. En 1539, François 1er décide par l’ordonnance de Villers-Cotterets que le français sera dorénavant la langue d’usage obligatoire pour tous les actes (registres d’état-civil, enquêtes, contrats, sentences, testaments, actes de justice ou de droit...). Ce combat politique implique d’épurer, de standardiser le vocabulaire, la grammaire et même le langage littéraire, les genres littéraires.

Malherbe (mort en 1628) s’impose comme le théoricien de cette politique pour la poésie. Son influence va lourdement peser sur la première moitié du 17ème, concomitante à la restauration royale, cléricale et réactionnaire. Malherbe est un poète au service du pouvoir ; il vante l’ordre, l’autorité, l’harmonie, l’immuable, une morale d’acceptation de l’ordre social ; il ne sait écrire que sur la vie de la Cour royale et des milieux proches, sur les Grands ; il excelle dans la louange des rois et la rigueur d’écriture (avec parfois un certain lyrisme) mais se distingue aussi par son vide en matière d’idée, de sentiment ou d’imagination.

Or, Malherbe représente l’initiateur du classicisme.

Ses successeurs en théorie littéraire, poursuivront le combat pour la suprématie culturelle de la langue française au sein du royaume de Louis XIV mais aussi dans le reste de l’Europe. Tel est le cas, par exemple, du Père Bouhours déjà cité « De toutes les prononciations, la nôtre est la plus naturelle et la plus unie. Les Chinois et presque tous les peuples de l’Asie chantent ; les Allemands râlent ; les Espagnols déclament ; les Italiens soupirent ; les Anglais sifflent. Il n’y a proprement que les Français qui parlent. » Et encore : « Il n’y a guère de pays dans l’Europe où l’on n’entende le françois et il ne s’en faut rien que je ne vous avoue maintenant que la connaissance des langues étrangères n’est pas beaucoup nécessaire à un François qui voyage. Où ne va-t-on point avec notre langue ? »

3d) La période du classicisme commence et s’épanouit dans ce 17ème siècle où l’Etat royal impose sa suprématie

Antoine Adam (professeur à la Sorbonne) note dans son excellent livre sur L’âge classique « Les théoriciens de l’Etat le concevaient comme une vaste machine. Ils ignoraient ce qui échappe à l’analyse et au calcul... Ils avaient bien vu que si la politique est affaire de forces analysées et calculées, la littérature doit être considérée comme l’une de ces forces. Ils estimaient la "prédication" plus efficace que l’épée pour gouverner... la littérature devenait une arme de la politique... Richelieu poussa très loin cette idée. Richelieu décida ... d’encourager les gens de lettres par des gratifications et des pensions. Il créa l’équivalent de nos cabinets de presse... Il donna au Père Joseph la direction du Mercure français. Il créa la Gazette hebdomadaire et plaça à sa tête un de ses hommes de confiance, Théophraste Renaudot... »

Entre l’oeuvre politique de Richelieu et le développement de notre littérature classique, il existe donc un accord qui touche aux formes générales de la pensée et à l’inspiration profonde des oeuvres publiées.

3e) La période du classicisme vit dans le cliquetis des armes et les pleurs des opprimés. La France de Richelieu et de Mazarin est un pays :

- qui veut la guerre, d’une part pour écraser définitivement les protestants à l’intérieur des frontières, d’autre part pour imposer l’hégémonie française en Europe au détriment de Vienne, de Madrid et de Rome

- qui fait sans cesse la guerre aux protestants comme aux royaumes concurrents

- pour qui n’existe d’autre objectif que la victoire militaire sur les ennemis.

Les tragédies de Corneille sont empreintes de ce contexte : Le Cid (1637), Horace (1640), Cinna ou la Clémence d’Auguste (1641), Polyeucte (1642).

3f) Le concept scolaire actuel de classicisme est-il cohérent d’un point de vue historique ?

Guère, puisque selon les manuels utilisés en classe la période concernée varie : première partie du règne de Louis XIV, règne de Louis XIV (1661-1715), XVIIème siècle...

Pour que le concept de classicisme soit cohérent d’un point de vue historique, il faudrait, je crois :

- Premièrement, expliquer qu’il commence à apparaître dans l’aile intégriste du catholicisme entre 1580 et 1624, période d’affrontements y compris au plan culturel, le courant politiquement réactionnaire (Ligue catholique puis parti dévôt) défendant une forme littéraire qui triomphera avec le classicisme (Malherbe).

- Deuxièmement, montrer à quel point la période de 1624 à 1658 est décisive ; c’est celle où s’affirme un Etat royal absolutiste allié de l’Eglise catholique à l’intérieur des frontières ; c’est celle où les "règles formelles du classicisme" sont élaborées et suivies avec le plus de cohérence.

- Troisièmement, insister sur le fait que le classicisme scolaire correspond surtout à une période précise, environ de 1658 à 1672 (première partie du pouvoir royal de Louis XIV)

- Quatrièmement, ajouter à la période historique du classicisme, la fin du règne de Louis XIV (1672-1715) qui représente une queue de comète après l’apogée

- Cinquièmement, insister sur le fait que l’unité du classicisme provient du même contexte historique mais pas de caractéristiques communes du point de vue littéraire. La définition "littéraire" de ce courant dans les manuels justifierait d’extraire certains auteurs de la liste des "classiques" ainsi définis, par exemple Jean de La Fontaine.

Jean de La Fontaine, poète engagé, libre et libertin

Il n’est donc pas possible de définir le classicisme à partir de la seule réalité littéraire du 17ème siècle hors du contexte historique précis dans lequel il s’est formé, a évolué, a pris des formes assez variées.

Cependant, la période d’apogée du classicisme (1658 1672) correspond au seul moment où le pouvoir s’est émancipé des courants les plus conservateurs, d’où le grand Molière soutenu par le roi face aux dévots.

4) Les quatre périodes du 17ème siècle et le classicisme

Comme nous l’avions indiqué plus haut, il est important de distinguer 4 périodes assez différentes au sein du 17ème siècle

- De 1610 à 1624
- De 1624 à 1657
- de 1658 à 1672 environ, le roi Louis XIV veut imposer un Etat absolutiste moderne (importance du développement économique, autonomie par rapport au pape et rupture avec les dévôts.
- de 1672 à 1715, le roi se réconcilie avec le haut clergé, rompt avec les Etats protestants, réprime La Fontaine.

4a) Les théoriciens du classicisme sont des intégristes catholiques

Parmi les fanatiques membres de la Ligue catholique durant les Guerres de religion puis du parti dévot qui initient le classicisme en littérature , notons :

- Malherbe, 1555-1628 (auteur des règles poétiques du classicisme) guerrier de la Ligue catholique au service d’Henri d’Angoulême, grand prieur de France puis prétendu guerrier de la pureté de la langue alors qu’un contemporain aussi fiable que Tallemant des Réaux le définit comme "rustre et incivil".

- François Garasse, fils d’un ligueur indomptable, lui-même persécuteur ignobles de ceux qu’il considérait hérétiques et libertins, comme le poète Théophile de Viau.

- François Hédelin, abbé de Notre-Dame d’Aubignac puis de celle de Meymac, (auteur de la règle des trois unités pour le théâtre classique)

- Dominique de Bouhours

4b) De 1610 à 1624, l’assassinat de Henri IV profite à ses instigateurs fanatiques catholiques

En 1610, le roi Henri IV est assassiné par Ravaillac. Le clan clérical héritier de la Ligue catholique (les assassins de la Saint Barthélémy) porte la responsabilité morale de ce meurtre :

14 mai 1610 : Assassinat de Henri IV par Ravaillac, petit enseignant catholique, enfant de la Sainte Ligue

Le clan dévôt, héritier de la Sainte Ligue et la hiérarchie catholique profitent immédiatement de ce régicide :

- en stoppant les préparatifs de guerre contre l’alliance scellée autour du pape et de l’Autriche.

- en devenant les vrais maîtres du pouvoir dès que Concino Concini devient favori et surintendant de la reine (1610 - 1617).

- en continuant à maîtriser l’orientation du pouvoir lorsque le duc de Luynes remplace celui-ci (1617-1621).

Sur le plan littéraire, quelle peut être la politique du haut clergé catholique français de ces années-là, cloaque fétide de tyrans arriérés ? Il poursuit évidemment la logique répressive dont il a été l’initiateur sous François 1er et Charles IX. Aux Etats généraux de 1614, il demande et obtient de fait que rien ne soit imprimé hors "l’autorité de l’évêque diocésain". Aucun livre ne peut par exemple entrer dans Paris sans autorisation du bureau de la communauté. Tout ballot de livres entrant dans la capitale doit être inspecté (par le syndic des libraires et ses adjoints, par les commis des douanes...). Le 19 juillet 1618, trois auteurs (les frères Siti et le poète Etienne Durand) d’un libelle publié sans autorisation sont roués et pendus le jour même où l’arrêt de condamnation est rendu. Le statut des colporteurs et celui des libraires sont définis de façon à mieux les contrôler et réprimer. Le 20 janvier 1620, deux libraires sont condamnés pour vente de libelles. Le 15 février 1623, un arrêt du Parlement interdit toute atteinte à l’honneur du roi de France, du pape ou de la maison d’Autriche.

Ces mesures coercitives et ces jugements indiquent la violence de l’action menée par le clan des dévots menés par l’infâme Père Garasse contre les libertins et contre quiconque échappait à leur toile d’araignée. Le 19 avril 1619, Vanini meurt sur le bûcher à Toulouse. En 1621, c’est au tour de Fontanier d’être supplicié en Place de Grève. En 1623, le poète Théophile de Viau est condamné à être brûlé vif...

4c) De 1624 à 1657, environ Richelieu puis Mazarin prolongent les objectifs d’Henri IV concernant l’autonomie, le fonctionnement et la puissance de L’Etat

Armand Jean du Plessis, cardinal-duc de Richelieu et de Fronsac, devient le ministre principal de Louis XIII en 1624 et reste en fonction jusqu’à son décés en 1642. Son action se résume dans l’objectif de la raison d’Etat :

- à l’intérieur du pays contre l’autonomie des nobles, contre les soulèvements antifiscaux, contre les Protestants, contre les duels...

- appui politique à la fois sur la bourgeoisie et sur l’Eglise

- à l’extérieur contre la puissance européenne dominante, les Habsbourg alliés au pape.

De 1642 au moment où Louis XIV s’impose comme roi (environ 1658), Mazarin poursuit, pour l’essentiel, la même politique. La naissance du classicisme reflète l’idéologie dominante réactionnaire et la volonté d’emprisonner la littérature dans ses thèmes et ses formes.

Le pouvoir de Richelieu puis Mazarin représente un glissement dans la nature autocratique du pouvoir : ils veulent surtout écraser toute velléité d’opposition politique.

La période du classicisme commence avec l’affirmation de ce pouvoir politique autocratique. Richelieu accroît encore les mesures de contrôle sur la publication d’écrits. Dès son arrivée au pouvoir en 1624, il édite un règlement confiant ce travail répressif à quatre censeurs (choisis par le roi parmi les docteurs en théologie). En 1627, un arrêt du Conseil du roi défend d’imprimer tout texte abordant "les affaires de l’Etat ou la personne du roi, des gouverneurs et des magistrats".

Le cardinal de Richelieu est marqué par un fort sentiment d’appartenance à la noblesse, émanation de la volonté divine pour commander la masse inculte. Sa action politique en est marquée.

Dans mon village d’Entraygues par exemple, Richelieu libère et soutient les De Vialar et leur gendre De Montvallat, une famille noble de la Sainte Ligue qui avait été condamnée aux galères par la justice pour assassinats. Il les soutient lorsqu’ils font brûler toutes les archives communales faisant foi des droits des habitants sur les terres.

La période du classicisme commence dans le mépris du peuple, commun à tous les écrivains soucieux de plaire au pouvoir et aux élites :

- "l’indocte et stupide vulgaire" pour des Marests De Saint Sorlin

- " un animal si stupide" pour La Ménardière

- "cet animal à tant de têtes qu’on appelle peuple" pour Scudéry

Je partage le point de vue d’historiens sur le fait que la séparation entre élite sociale et peuple n’a jamais été aussi importante en France qu’à ce moment-là.

La conception du monde portée par cette noblesse donne la clef de compréhension du théâtre tragique classique comme l’analyse bien l’abbé d’Aubignac (1604 - 1676), lui-même dramaturge et théoricien français du théâtre " Dans ce royaume, les personnes ou de naissance ou nourries parmi les Grands... de sorte que leur vie a beaucoup de rapport aux représentations du théâtre tragique".

4d) La parenthèse du siècle entre 1658 à 1772

Depuis le début du 17ème siècle, l’obsession de la royauté française a été de centraliser le pouvoir, en particulier les finances et la représentation de l’Etat dans les provinces. Elle se trouve cependant obligée de passer des compromis permanents avec la hiérarchie catholique et son aile militante : le parti dévot lié à deux reines mères successives.

Ce parti dévot est issu particulièrement des intégristes catholiques des Guerres de religion comme Michel de Marillac. Plusieurs de ces animateurs sont en même temps liés au pape et chargés de hautes responsabilités civiles en France (Père Joseph, cardinal de Bérulle...).

Autour de 1658, Louis XIV comprend qu’il doit marquer des limites aux représentants de cette cabale permanente liée aux pays contre lesquels le royaume de France est en guerre. Au même moment, les dévots organisent une campagne de perturbation des spectacles de Molière afin d’empêcher complètement les spectateurs d’entendre.

Ainsi, le roi interdit le Tartuffe mais ensuite gratifie financièrement Molière, devient parrain de son fils, dissout la Compagnie du Saint Sacrement, structure fondamentale des dévots.

Durant une quinzaine d’années, Louis XIV juge utile de soutenir des écrivains opposés ou indépendants des dévots afin de contribuer à limiter leur audience, afin aussi de donner une aura moderne supplémentaire à son règne.. C’est exactement le moment où sont produites les pièces célèbres de Molière, où Racine s’impose ( Andromaque, Les Plaideurs, Britannicus, Bérénice, Bajazet, Mithridate), où l’activité littéraire de La Fontaine connaît son apogée, où Corneille connaît une seconde jeunesse et une grande renommée.

Aujourd’hui, les programmes et manuels de Français Lettres centrent l’étude du classicisme sur cette courte parenthèse du 17ème siècle qui ne résume absolument pas le classicisme.

Les dévots seront au 18ème à l’origine des Anti-Lumières avec Berger et Moreau, au coeur des ultramontains contre les gallicans, au coeur de l’opposition aux droits de l’homme et à la révolution française.

4e) La fin du règne de Louis XIV et le retour à un classicisme réactionnaire au seul service de l’absolutisme (1675-1715)

5) Contradictions du classicisme entre critères de forme littéraire et auteurs "classiques : exemple de La Fontaine

D’après Wikipedia "Les Fables de La Fontaine constituent la principale œuvre poétique du classicisme".

Bigre ! Quelle affirmation péremptoire (dont la rime et la vanité s’accorde bien avec aléatoire, dérisoire et illusoire) !

A mon avis, au 17ème siècle, La Pucelle aurait probablement gagné cette distinction de "principale œuvre poétique du classicisme", non notre fabuliste.

Avant de faire des Fables "la principale œuvre poétique du classicisme" il faudrait s’entendre sur une définition du classicisme. Or, elle varie considérablement d’un ouvrage à l’autre comme nous l’avons constaté précédemment, d’où la prudence longtemps employée par les spécialistes qui ajoutaient des guillemets : le "classicisme", les "auteurs classiques".

Ces guillemets indiquaient que le classicisme constitue :

* un concept labyrinthe couvrant des significations extrêmement diverses selon les époques depuis 200 ans et selon les auteurs. En fait, il présente la même difficulté de définition que celui de romantisme dont Alfred de Musset s’est remarquablement moqué par ses personnages Dupuy et Cotonet.

* un concept utilisable pour parler effectivement d’une génération culturelle (en gros de 1658 à 1672) marquée par un contexte historique national précis d’où une certaine unité de la langue et des centres d’intérêt, même si personnellement je ne vois pas grande proximité entre Molière et l’abbé Cotin, entre La Fontaine et Saint Vincent de Paul, entre Ninon de Lenclos et Angélique Arnauld.

* un concept à manier avec prudence, par exemple le classicisme transhistorique comprenant par exemple les artistes latins sous Auguste et les artistes français sous Louis XIV ; cela peut présenter l’intérêt de signaler une génération culturelle importante à un moment emblématique d’une langue et d’un pays, rien de plus sinon ce classicisme ne peut que gommer la réalité qu’il englobe.

Les ouvrages récents d’histoire littéraire hésitent quant au classement de La Fontaine : parmi les Mondains, parmi les Libertins, parmi les Classiques en privilégiant l’unité de génération sous Louis XIV, comme dernier poète de l’école humaniste...

La littérature française (collection Repères 2006) classe La Fontaine au sein du classicisme mais parmi Les genres mondains avec Madame De Sévigné, le cardinal de Retz, La Rochefoucault. Dans son Histoire de la littérature française, Xavier Darcos catalogue aussi La Fontaine comme un "vrai mondain" qui "aime l’entretien et les divertissements raffinés"... Son "badinage mondain exclut la directivité".

Le 17ème siècle et la bataille du classicisme en poésie

En affirmant que "Les Fables de La Fontaine constituent la principale œuvre poétique du classicisme" Wikipedia passe à côté du rôle historique du classicisme pour la royauté française.

Ce tournant malherbien marque en fait tout le 17ème siècle français et servira de référence au classicisme en poésie comme le théorisera Boileau :

Enfin Malherbe vint, et, le premier en France,

Fit sentir dans les vers une juste cadence,

D’un mot mis en sa place enseigna le pouvoir,

Et réduisit la muse aux règles du devoir...

Les stances avec grâce apprirent à tomber,

Et le vers sur le vers n’osa plus enjamber.

Tout reconnut ses lois ; et ce guide fidèle

Aux auteurs de ce temps sert encor de modèle.

Cette continuité de Malherbe à Boileau ne doit pas faire oublier que les meilleurs auteurs des années 1500 à 1600 comme Marot ou Rabelais ne s’inscrive pas dans ce cadre, que les meilleurs poètes des années 1600 à 1650, comme Agrippa d’Aubigné ou Théophile de Viau ne s’inscrive pas dans ce cadre non plus. Quant à La Fontaine, parfait connaisseur de ses prédécesseurs en poésie, il s’affirme plus comme héritier de Marot, Rabelais, Agrippa ou Théophile que de Malherbe.

La Fontaine et les prétendues "constantes du classicisme"

* imitation et culte de l’Antiquité. Discutable chez La Fontaine. Ses références à l’Antiquité sont rares ( Les deux coqs) dans ses fables comme dans ses contes. Il s’inspire de fables d’Esope et de Phèdre mais utilise bien d’autres sources d’inspiration (Orient, Renaissance...) dont certaines très éloignées du classicisme (Boccace). S’il traduit Térence, n’est-ce pas parce qu’il trouve chez cet auteur comique d’origine berbère, une psychologie sentimentale, une réflexion philosophique et morale, une ironie finalement modernes. La Fontaine apparaît comme un grand admirateur des écrivains du 16è plus que de l’Antiquité.

Dès ses débuts, La Fontaine affirme rompre avec le culte de l’Antiquité, et préférer pour cadre Dame Nature, ses plantes et ses animaux, ne louant :

"Rome ni ses enfants vainqueurs de l’univers,

Ni les fameuses tours qu’Hector ne put défendre...

Ces sujets sont trop hauts et je manque de voix

Je n’ai jamais chanté que l’ombrage des bois...

Le vert tapis des prés et l’argent des fontaines."

* poids de la culture religieuse et orthodoxie catholique Non. Les références de La Fontaine au dogme catholique et à la religion sont rares. Elles sont d’ailleurs essentiellement critiques sinon grivoises. S’il se "convertit" avant de mourir, c’est bien qu’il avait vécu hors de la religion :

"J’aurai vécu sans soins et mourrai sans remords"

* respect des règles dans la forme  : Non ! La fable n’est pas un style littéraire valorisé par le classicisme ; celles de La Fontaine sont écrites en vers mêlés (nombre variable de pieds), audace héritée des "auteurs maudits" du début du 17ème et que l’on retrouvera seulement dans la deuxième moitié du 19ème. Mieux, dans son roman Les amours de Psyché et de Cupidon, il utilise à la fois de la prose et des vers.

* respect des règles dans le fond : Non ! La Fontaine caractérise lui-même la fable comme relevant de l’imagination, du « mensonge », de la « feinte ». Sa première production littéraire a créé une controverse par la liberté de sa traduction de L’Arioste ; Le Roland furieux est une oeuvre que l’on caractériserait aujourd’hui comme relevant à la fois du Fantastique, de l’Épique, du Poétique et du Philosophique.

Sitographie :

http://books.google.fr/books?id=m6P...


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