17 avril 2011 « Affaire Piss Christ » : on n’a jamais eu autant besoin de laïcité

lundi 5 décembre 2016.
 

Le 17 avril 2011, quatre jeunes de 20 à 29 ans détruisent à coups de marteau deux oeuvres d’un musée d’Avignon (Hôtel de Caumont) faisant partie de la collection d’art contemporain Yvon Lambert. Ce vandalisme fait suite à une campagne de l’Alliance générale pour le respect de l’identité française et chrétienne ( dont le vice-président n’est autre que M. Walleyran de Saint-Just, trésorier national du FN) qui considère ces objets d’art comme blasphématoires envers le christianisme. D’autres initiatives publiques sont prises ensuite par des groupes catholiques sur le même sujet.

Drôle de climat dans notre pays. Ce matin j’étais interrogé sur RMC pour exprimer ma position à propos d’un rassemblement chrétien à Nantes. Je vois d’un oeil inquiet cette volonté croissante de la part de certains cultes de "reconfessionnaliser" l’espace public. Soyons vigilants. Les incidents qui ont eu lieu à Avignon ces derniers jours sont aussi symptomatiques de cette ambiance lourde. Avec ma camarade Pascale Le Néouannic nous avions rédigé une tribune afin qu’elle soit publiée dans un grand quotidien. Finalement, elle n’a pas été retenue. Je la publie sur ce blog.

Les manifestations et les actes de violences portées contre les œuvres de l’artiste américain Andres Serrano exposées à Avignon, notamment sa désormais célèbre photographie « Piss Christ », doivent tous nous amener à un constat brûlant : on a jamais eu autant besoin de laïcité.

En écrivant cela, nous ne faisons pas référence à cette laïcité à géométrie variable, dont le gouvernement actuel et les dirigeants UMP nous ont fait la démonstration ces dernières semaines. C’est d’ailleurs l’inverse. Nous les considérons même comme principaux responsables de ce climat détestable, où l’on ne cesse de parler de religion plutôt que des problèmes sociaux. C’est là l’origine de ces actes inquiétants qui viennent s’ajouter à d’autres. La droite gouvernementale est responsable. Sa façon obscène de tout mélanger, de tout amalgamer, de montrer du doigt une certaine partie de nos concitoyens de confession musulmane tout en exaltant « les racines chrétiennes de la France » ont sonné comme un encouragement pour les plus radicaux et exaltés des différents cultes concernés.

Chauffés à blanc par toutes les déclarations provocatrices, y compris provenant du Président de la République, les « fous de dieu », très minoritaires mais bien actifs et influents, fourbissent leurs haines et croient que l’heure est venue de sortir dans la rue afin d’interdire, ici une œuvre, là le droit à l’IVG, ailleurs d’autres libertés. Ces illuminés, en guerre contre la laïcité, trouvent des relais auprès d’autorités religieuses au sein desquelles les courants les plus conservateurs, voire intégristes, ont depuis longtemps retrouvés voie au chapitre. De plus en plus d’ecclésiastiques participent aux « marches pour la vie » encourageant les actions anti IVG. Ces derniers jours, l’évêque d’Avignon a soutenu ceux qui voulaient instaurer un « délit de blasphème ». Les intégristes de toutes les religions semblent avoir le vent en poupe, et le triste spectacle du Vaucluse ne vaut pas mieux que celui de ceux qui jugent tolérable qu’une femme soit entièrement recouverte d’un niqab.

Nous n’oublions pas non plus le rôle de l’extrême droite et des « faux laïques » du FN. Ils sont à la manœuvre et profitent pleinement de cette ambiance nauséabonde. A Avignon, parmi les plus virulents, on retrouve l’association AGRIF (Association contre le racisme anti-blanc et anti-chrétien), dont le vice-président n’est autre que M. Walleyran de Saint-Just, trésorier national du FN et proche de Marine Le Pen. Cette association attaque en justice les organisateurs de l’exposition et, hier la justice les a fort justement débouté.

Mais, avec une réelle mauvais foi (c’est le cas de le dire), l’AGRIF se considère victime de discrimination, tirant argument qu’à Strasbourg un internaute est poursuivi en justice pour avoir fabriqué une vidéo dans laquelle notamment il brûle un coran et urine dessus. Nous ne connaissons pas tous les détails du dossier, il est possible que cette vidéo renferme de réelles provocations racistes.

Mais soyons vigilant, comparaison n’est pas forcement raison. On peut trouver le travail d’Andres Serrano stupide et gratuitement blessant, mais là n’est pas le sujet. Idem pour ce vidéaste provocateur poursuivi. Le jugement sera rendu le 9 mai, si ce dernier est condamné cela doit être, au nom de la loi de 1972, « pour incitation à la haine raciale » et non parce qu’il s’en saurait pris à un objet jugé « sacré » par certains. Sinon cela reviendrait à instaurer, même de manière indirecte, une forme de « délit de blasphème » rejeté à juste titre au moment du procès dit « des caricatures de Mahomet ».

La République garantit la liberté de culte, les Eglises et leurs fidèles de toutes les confessions doivent accepter les critiques, même lorsqu’elles sont faites sans délicatesse. Soyons clair, seule la laïcité créé un réel espace de liberté qui protège les cultes. Et, c’est au nom de cette liberté qu’est aussi en miroir garantie la totale liberté de création contre tout retour d’une censure…

Revenons aux incidents d’Avignon et à leurs gravités. Pour paraphraser le Ministre de l’intérieur actuel et une de ses récentes provocations, s’il était désormais possible d’interdire une exposition photographique au nom d’une religion, nous aurions « le sentiment de ne plus être chez nous et de voir des pratiques qui s’imposent à nous et qui ne correspondent pas aux règles de notre vie commune ».

1) Avignon : attentat contre des œuvres d’Andres Serrano

Des intégristes catholiques, galvanisés par l’archevêque du diocèse et le Front national, détruisent, à l’intérieur d’un musée, deux œuvres photographiques qu’ils jugeaient blasphématoires.

Depuis une semaine, on sentait l’affaire monter. L’archevêque d’Avignon, Mgr Jean-Pierre Cattenoz était à la manœuvre. À l’approche de Pâques, il lançait l’anathème contre une œuvre de l’artiste américain Andres Serrano, Immersion Piss Christ, accrochée depuis décembre dans le cadre de l’exposition Je crois aux miracles, dans l’hôtel particulier avignonnais qui abrite la collection Lambert. Il demandait le retrait de l’image. Bientôt, le galeriste et collectionneur parisien devenait la proie du lobby catholique intégriste Civitas qui le menaçait de mort et lançait une pétition. Le Front national local, dans une ville où il recueille 27% des voix, n’avait plus qu’à relayer cet appel à la haine en manifestant samedi, main dans la main avec la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X, devant le musée, l’obligeant à fermer ses portes. Les esprits étaient bien échauffés. Les nervis pouvaient à passer à l’action.

Un crucifix plongé dans un verre rempli d’urine

Dimanche, en fin de matinée, un commando d’hommes jeunes pénètre dans le musée. Ils ont vite fait de molester trois des gardiens présents, de sortir un marteau et un autre objet contondant, de se ruer vers les combles où sont accrochés les Serrano et de s’acharner sur Immersion Piss Christ jusqu’à lacérer l’objet du crime, une image mettant en scène un crucifix plongé dans un verre rempli de l’urine et du sang de l’artiste. Au passage, ils vandalisent une autre photo de Serrano, Sœur Jeanne Myriam représentant une religieuse en prière. Les agresseurs réussissent à s’enfuir, la direction du musée porte plainte et annonce qu’elle rouvrira ses portes ce matin avec « les œuvres détruites, montrées telles quelles, afin que le public puisse apprécier lui-même la violence des actes de barbarie perpétrés ».

Yvon Lambert dénonce des « injonctions religieuses et un harcèlement extrémiste ». « Il y a cinq ans, on ne voyait pas ça. Je pense que ce débat sur la laïcité a fait un mal fou  ! C’est inquiétant. » estime Éric Mézil, directeur de ma Collection Lambert. Frédéric Mitterrand condamne, lui, « une telle atteinte à un principe fondamental, la présentation de ces œuvres relevant pleinement de la liberté de création et d’expression qui s’inscrit dans le cadre de la loi, tout en reconnaissant que l’une des œuvres peut choquer certains publics ».

À New York, le grand Andres Serrano se tait. Il a piégé les membres du Ku Klux Klan découvrant qu’ils ouvraient leur porte à un photographe noir. Il est comparé au Caravage parce qu’il modélise les grandes allégories religieuses à travers les damnés de la terre d’aujourd’hui. Quant au Piss Christ de 1987, il vous explique, lorsque vous le rencontrez, qu’il ne s’agit pas seulement pour lui de critiquer l’Église catholique romaine irrespectueuse des droits des femmes, des Noirs, des minorités, des homosexuels. Il vous confie que l’urine est pour lui la troisième couleur primaire, que cette œuvre, de la série des fluides, a été conçue à un moment où l’épidémie de sida rendait terrorisantes les humeurs du corps humain, mais aussi parce qu’alors, le patronat utilisait des tests urinaires pour trier les salariés…

Magali Jauffret, L’Humanité


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