8 janvier 1996 Décès de François Mitterrand Réflexions d’un obscur militant sur un président en pleine lumière

dimanche 13 janvier 2019.
 

Oui, la victoire d’un socialiste lors des présidentielles de 1981 m’a transporté d’enthousiasme comme les millions d’amis qui ont fêté ça dignement cette nuit-là.

Mais oui aussi, en 1993, l’élan s’était complètement brisé.

François Mitterrand représente sans conteste la personnalité majeure, en France, du cycle politique commencé en 1965. Quinze ans après son décès, nous avons mis en ligne plusieurs textes s’ajoutant à celui-ci :

21 mars 1983 : Mitterrand, Delors et Mauroy décident une "pause" des réformes de gauche

10 mai 1981 François Mitterrand élu Le peuple de gauche explose de joie

LES 110 PROPOSITIONS DU CANDIDAT MITTERRAND (24 janvier 1981)

Foule autour du cercueil de François Mitterrand (JL Mélenchon)

8 janvier 1996 2011 Anniversaire du décès de François Mitterrand (Brigitte Blang)

8 janvier 1996 2010 15 ans après le décès de François Mitterrand, quelles leçons pour la gauche actuelle  ?

Souvenirs d’un obscur militant sur un président en pleine lumière

1) Liévin le 21 novembre 1994

Lors du congrès socialiste de Liévin, je vois François Mitterrand pour la dernière fois. Je ne me sens absolument pas à l’aise dans cette petite foule où fleurissent les pancartes appelant Jacques Delors à l’investiture présidentielle. Soudain, "le président" arrive. Il vient officiellement déposer une gerbe de fleurs rouges sur la stèle décernée aux 42 mineurs morts d’un coup de grisou le 27 décembre 1974. Il s’invite en réalité pour un dernier rendez-vous public avec le parti socialiste.

Je ressens de la compassion pour l’effort que cette tâche politique impose à son corps. Même pour marcher, il est aidé par une personne de chaque côté. Son teint de peau fait peur tellement il est identique à celui des personnes décédées. Pourtant, dès qu’il arrive à la tribune, voici qu’il relève la tête, regarde les présents, commence à parler, prend du volume. Sa tête a gardé toute sa lucidité et même toute sa vivacité. Surpris, je retrouve le Mitterrand de 1974 et 1981 aux élans oratoires ancrés dans l’évocation des fondamentaux de la gauche. Lors des présidentielles, j’avais expliqué cela essentiellement par le besoin électoraliste de rassembler "son camp" au premier tour. Mais là, à Liévin, il n’a aucun intérêt électoraliste à rester dans cette partition. Politiquement parlant, il conforte par sa venue et ses paroles la majorité de Liévin dans laquelle Henri Emmanuelli et Jean Luc Mélenchon jouent un rôle décisif.

Ce Mitterrand me rappelle tant de débats politiques depuis 40 ans que mes souvenirs vagabondent à Liévin tout en l’écoutant.

* pendant la guerre d’Algérie, je vomis comme n’importe quel lecteur de L’Humanité, la trahison des promesses du Front républicain, la couverture de la torture, la guillotine, l’opération de Suez, l’intensification des combats pour une Algérie française alors qu’une solution négociée restait possible,

* en 1958, Mitterrand s’oppose résolument à la façon dont De Gaulle arrive au pouvoir. A coup sûr, son attitude contribue à faire vivre une opposition au gaullisme malgré le choix contraire de la SFIO. Son argumentation contre la constitution de la 5ème république est bien connue dans les milieux socialistes républicains et dans la gauche de la gauche des années 1960 ; mais alors, pourquoi ne pas avoir tenté un processus constituant en 1981 ? parce qu’il y avait d’autres priorités et que le Sénat était tenu très majoritairement par la droite ? Ce n’est pas suffisant comme justification.

2) L’élection présidentielle de 1965

* Dès 1965, François Mitterrand, candidat unique de la gauche pour le premier tour des présidentielles perturbe mes repères :

- Sa candidature unitaire créé les conditions d’un renouveau électoral de la gauche et d’un renouveau des luttes ouvrières. Je le constate sans aucun doute possible dans la presse, dans mon département de l’Aveyron comme au lycée.

- Parmi les militants politiques expérimentés, le son est différent. Dans mon village d’Entraygues, même les cadres de la section socialiste (Landié, Rodriguez...) font campagne tout en pestant contre le choix du candidat. Pourquoi ? parce que Mitterrand n’était pas de notre bord durant les années noires de 1935 à 1942 (pour eux, pis, il fut élève de l’enseignement confessionnel), parce qu’ils considèrent Mitterrand comme un aventurier et le mitterrandisme comme un radical-socialisme. Parmi les jeunes politisés luttant contre la guerre américaine au Vietnam, le ton est encore plus dur ; pour les héritiers de combats qui ont prouvé l’importance de la clarté doctrinale et stratégique, choisir Mitterrand comme porte parole est une catastrophe, surtout au début d’un nouveau cycle politique.

Avec le recul du temps, cette campagne de 1965 m’apparaît comme un révélateur de beaucoup de choses. Mitterrand avait compris que la constitution de la 5ème république avec élection du président au suffrage universel, poussait à un affrontement électoral bipolaire entre la droite et la gauche, poussait à la personnalisation d’un leader par grande formation politique. Ni au Parti Socialiste, ni au Parti Communiste, ni à l’extrême gauche, cela n’avait été analysé à cette époque. Et Mitterrand avait adapté sa stratégie, plus tard son discours, ("peuple de gauche") et ses actes (valorisation des symboles de la République et du mouvement ouvrier) à ce constat de la bipolarité et de la personnalisation, inhérentes à la 5ème république. Il faut bien reconnaître que dans la réalité de la société française, hormis durant une possible courte période d’intense mouvement social, cette bipolarisation et cette personnalisation dues aux institutions charpentent le champ politique. Comment le prendre en compte sans être prisonniers, tel est bien le problème mais cet article n’a pas pour objectif de donner un avis sur cela.

3) De 1968 à 1980

Le mouvement social de 1968, l’incapacité du candidat de 1965 à peser lors des présidentielles de 1969 et le mouvement politique divers des années 68 modifient le projet politique de Mitterrand. Il comprend que dans un contexte où les masses humaines s’investissent dans le champ social, culturel et politique, une stratégie politicienne s’appuyant sur un petit groupe comme l’UDSR ou la CIR ne suffit pas. Pour peser, il est nécessaire de s’appuyer sur un grand parti implanté et démocratique (ce sera le nouveau parti socialiste), sur une stratégie unitaire avec le PCF, sur un programme.

A partir de ce moment-là et jusqu’en 1984, le mitterrandisme n’est pas un radicalisme. Ses mots changent (du "Citoyens, citoyennes" de 1965 à la valorisation du "Peuple de gauche"), ses dirigeants changent (exit par exemple l’ex pronazi Robert Hersant qui faisait partie du "gouvernement" de la FGDS autour de Mitterrand) ; il s’essaie même à bâtir un corps de doctrine, caractéristique totalement opposée au radicalisme.

* en 1974, le mouvement social commence à s’épuiser, en France comme ailleurs dans le monde. Mitterrand vient au stadium de Toulouse. Militant de la LCR, je m’y rends aussi et suis impressionné par l’affluence, par l’ambiance, par son discours. Du grand art pour mobiliser le "peuple de gauche". Dalida entre parfaitement dans la partition. Quant à moi, je suis très content de ce mouvement à gauche, très content des succès électoraux, en accord avec l’unité PC PS sur un programme commun répondant aux aspirations des salariés et couches populaires. Par contre :

- limiter les grèves pour permettre la victoire électorale m’apparaît suicidaire,

- penser la démocratisation des entreprises en termes de droits sans modifier ce qui permet le despotisme d’usine m’apparaît de la poudre aux yeux

- ne pas tenir compte de la nature de l’Union européenne et des évolutions du capitalisme international me laisse profondément perplexe comme je l’explique parfois lors de réunions publiques

N’empêche que l’extrême gauche se minorise de plus en plus alors que Mitterrand réussit son pari.

4) Le mitterrandisme du congrès de Metz

Au sein du Parti Socialiste, les courants concernés définissent leur mitterrandisme en référence à ce congrès de Metz. Dans un contexte où le libéralisme s’impose au niveau mondial, où les partis social-démocrates européens s’y acclimatent déjà, où le mouvement social faiblit, où le Parti Communiste a rompu l’Union de la gauche, où une forte part du PS (Rocard, Mauroy...) lorgne vers un réformisme sans rupture, les mitterrandistes maintiennent la stratégie définie de 1971 à 1974 (congrès d’Epinay...) :

* d’alliance avec le Parti Communiste et les radicaux

* d’application du Programme Commun

* de ruptures avec le capitalisme

La victoire de 1981 aux présidentielles et législatives leur donne électoralement raison.

5) De 1981 à 1993

* en 1981, me voilà enthousiasmé par la victoire de la gauche et par les grandes décisions prises.

10 mai 1981 François Mitterrand élu Le peuple de gauche explose de joie

* J’entre alors au Parti Socialiste sur un texte que je discute avec un premier secrétaire fédéral très politique. Ceci dit, je refuse pendant 12 ans de participer à un courant, même mitterrandiste. Cette attitude ne présente aucun intérêt au sein du PS, même pour défendre mes points de vue ; je relève seulement d’une autre histoire personnelle, d’une autre culture. D’ailleurs, je participe en même temps en 1984 à un groupe aveyronnais dans lequel des militants d’extrême gauche sont majoritaires, je participe en 1988 aux premières réunions pour Juquin...

* en 1983 1988, l’espérance de toute une génération en l’avenir proche du socialisme connaît une immense désillusion. Nous perdons sur de nombreux terrains comme la création d’un grand service public d’éducation (nous étions nombreux à nous y attendre parmi la génération de 68) et surtout au niveau du rapport de forces dans les entreprises. Le nombre de syndiqués s’effondre. Pour la première fois depuis de nombreuses années, l’horizon du socialisme paraît s’éloigner au fil des mois alors que la gauche est au gouvernement. Les idées réactionnaires (dont le racisme) reprennent du tonus et de l’audience ; en France, le FN progresse ; des contre-révolutions (Argentine, Iran, Turquie...) remplacent les révolutions. L’anticommunisme devient le dada des médias.

* en 1988, la direction aveyronnaise du PS me demande de venir en conférence de presse apporter la caution d’un anticapitaliste au vote Mitterrand pour le second tour. Je le fais, plus par principe que par enthousiasme. Je ne suis pas le seul à pressentir un septennat très difficile pour la gauche.

* en 1993, le Parti socialiste et la gauche subissent une déroute retentissante. Heureusement, une nouvelle période de lente remontée des aspirations populaires et des luttes débute en 1994 et 1995. En juin 1993, je prends contact avec la Gauche Socialiste qui m’apparaît comme majoritairement anticapitaliste, y compris parmi ses mitterrandistes historiques.

5) Sur le mitterrandisme

Le débat sur la nature du mitterrandisme ("Un radical-socialisme" ?) revient en force dans la gauche de la gauche dès 1984 et surtout durant le second septennat. Ma position parmi les militants de l’éphémère "Cercle Progressiste Unitaire" en Aveyron, est alors la suivante :

- Il est vrai que le mitterrandisme présente de grosses différences avec le socialisme français historique (Jaurès, Blum, Pivert ou même Guy Mollet) par la primauté qu’il donne aux objectifs électoraux ( à la stratégie, au programme, à la tactique) au détriment d’un corps de doctrine. Il est vrai que le mitterrandisme apparaît plus comme un républicanisme qu’un socialisme par le rôle majeur donné à l’Etat et aux élus dans la transformation sociale au détriment des citoyens et du mouvement social. La faible formation donnée aux militants relève du même républicanisme politicien méfiant vis à vis de la base. L’absence systématique de bilan et même de réflexion sur le bilan relève du même républicanisme électoraliste qui se préoccupe bien trop de l’élection suivante pour laisser les militants réfléchir au passé.

- Mais le mitterrandisme diffère profondément du radical-socialisme par le choix stratégique d’alliance avec le Parti Communiste et de relations avec les syndicats ouvriers, par la compréhension des aspirations à un autre monde que le capitalisme, par un électoralisme soucieux de son électorat ouvrier et populaire.

Les dirigeants du radicalisme de la 3ème république ont toujours été liés à de grosses fortunes du capitalisme ce qui n’est pas exact pour le mitterrandisme.

Jean-Luc Mélenchon expliquait dans les années 1993 à 2002 que le Parti Socialiste, grâce à la stratégie mitterrandiste, était le seul parti européen de l’Internationale Socialiste à être tiraillé entre intégration dans le système et ruptures avec le système. Il est vrai que comparé à tous les partis dont j’ai entendu des représentants lors de réunions nationales (à part peut-être les Belges), y compris sur l’analyse du capitalisme, sur le rapport aux Etats Unis, sur la question du rôle des syndicats dans l’entreprise, un premier ministre comme Lionel Jospin apparaissait comme un bolchevik.

6) Retour à Liévin

En 1994, me voilà donc à Liévin, à quelques mètres de lui, essayant de deviner dans ses mots, ses intonations, ses gestes quel est le vrai François Mitterrand.

Je ne prétends pas avoir trouvé mais j’en ai gardé une impression : cet homme très instruit, travailleur et fin politique, portait (probablement depuis 1968 environ) un projet qui lui permettait d’être reconnu par l’électorat de gauche de notre pays comme son meilleur représentant :

* un projet pour la gauche fortement marqué par l’histoire de notre pays, par l’héritage de la Révolution, du combat républicain, des grands mouvements sociaux

* un projet pour la gauche dont les ouvriers, salariés et couches populaires constituent le coeur social

* un projet pour la gauche nécessitant l’unité du PS, du PCF et de la mouvance républicaine progressiste

* un projet pour la société d’aujourd’hui

7) Que disent aujourd’hui des proches de Mitterrand sur le mitterrandisme ?

Sur le site de l’Institut François Mitterrand, j’ai trouvé quelques réponses qu’il me paraît judicieux d’apporter à la connaissance du lecteur :

* Claude Estier : Pour moi, le “mitterrandisme” est moins une doctrine qu’une façon de considérer la politique comme capable de modifier les rapports inégalitaires au sein de la société.

Ce qui s’appuie sur une volonté d’action – souvent pragmatique - en même temps que sur une vision qui se réfère elle-même à une exceptionnelle connaissance de l’Histoire de la France et du monde.

* Jean-Marcel Bichat : Le mitterrandisme est à la fois une aventure personnelle et une expérience collective incarnés par un homme, François Mitterrand, Premier secrétaire puis Président de la République et principal leader du Parti socialiste de 1971 à 1995.

En 1965, ... la gauche ... était en réalité déjà en retard par rapport à la société et ce décalage apparut avec force en 1968, à travers la grève de masse, déclenchée une semaine après le début de la révolte étudiante. Des millions de gens étaient dans la rue, agitaient des drapeaux rouges, chantaient l’Internationale. La France renouait avec la tradition du Front Populaire...

Seize ans après, c’était le « 10 mai ». Le mitterrandisme, c’est pour beaucoup d’hommes et femmes de gauche le souvenir de cette date dont il n’est pas besoin de préciser l’année pour savoir de quoi l’on parle et qui a fait de François Mitterrand aussi, comme 1936, un pôle de référence, le symbole d’un moment de foi et d’espérance dans des succès futurs.

* Maurice Benassayag : " – Dès le départ, au congrès d’Epinay, François Mitterrand fait prévaloir la conception d’une organisation qui a une volonté d’action, qui a vocation à conduire la transformation sociale. C’est le choix impératif qu’il pose alors devant le congrès. C’est sur cette base que se constituera la majorité du Parti dont il va prendre la direction...

L’expression « peuple de gauche » qu’il ne commencera à employer qu’un peu plus tard (après 1974) fait écho au concept de « front de classe » qui représentait alors une des assises théoriques essentielles du Parti socialiste à partir de ces années-là."

8) Pour conclure

La réussite de François Mitterrand par rapport à bien d’autres responsables politiques, s’explique, je crois par trois raisons essentielles :

* Premièrement, il avait compris la puissance révolutionnaire des années 1968 et avait essayé de s’appuyer dessus pour son projet politique

* Deuxièmement, c’était vraiment un professionnel de l’action politique, y engageant toute son énergie, au courant d’un très grand nombre de dossiers, bandant toute son énergie vers ses objectifs, s’entourant sans cesse des personnes utiles pour aboutir.

* Troisièmement son titre d’ouvrage ICI ET MAINTENANT résume son avantage par rapport à bien des cadres politiques qui vivent plus dans la compréhension du passé que dans ce qui peut se faire effectivement ICI ET MAINTENANT.

L’expérience mitterrandiste peut-elle reprendre vie avec d’autres personnes aujourd’hui ? En l’absence d’un nouveau Mai 68, le rassemblement des forces politiques nécessaires pour un projet du type programme commun réussi, demanderait probablement plus de clarté sur les questions doctrinales et stratégiques que n’en eut François Mitterrand.

En tout cas, gardons pour priorité ce que nous devons faire ICI ET MAINTENANT, d’ici 2012 compris, pour balayer Sarkozy sans nous enfermer dans le social-libéralisme.

Quel projet enthousiasmant et difficile pour les militants sincères !

Jacques Serieys le 8 janvier 2007


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