Marcelle Capy Une voix féministe pacifiste de 1913 à 1918

vendredi 2 décembre 2016.
 

Marcelle Capy : En 1916, l’Europe entière s’entretue.

Causes de la Première Guerre Mondiale : capitalisme, nationalisme et responsabilité des Etats

Seules quelques voix se font entendre sur des positions internationalistes émancipatrices. C’est le cas de la gauche de la social-démocratie lors de la conférence de Kiental (1916).

La Conférence de Kienthal impose le courant internationaliste en pleine Première guerre mondiale (résolutions du 29 avril 1916)

C’est le cas aussi de Marcelle Marques qui a choisi pour nom de plume Marcelle Capy, en raison de son affection pour sa mère et ses grands parents Capy (habitant Pradines dans le Lot). Elle n’a pas la cohérence théorique des dirigeants socialistes de Kienthal. Elle mérite cependant de ne pas être oubliée pour plusieurs raisons.

Marcelle Capy est féministe à une époque où les femmes françaises ne bénéficient pas du droit de vote. Elle défend les droits des femmes comme scolaire, ouvrière (voir le deuxième texte ci-dessous), citoyenne, épouse, prostituée ( voir le troisième texte ci-dessous) ...

Marcelle Capy est une socialiste liée au mouvement ouvrier. Etudiante à Toulouse, elle rencontre longuement Jean Jaurès vers 1910 ; elle rédige des textes pour Bataille syndicale, revue de la CGT.

Marcelle Capy est une pacifiste qui a horreur de la guerre et de toutes les atrocités qu’elle cause. Aussi, elle s’oppose durant la Première guerre mondiale à la direction de la CGT (Jouhaux...) prisonnière de l’Union sacrée contre les Allemands.

Marcelle Capy est une humaniste, naturellement porteuse d’une sorte de socialisme moral qui la porte à défendre et à être solidaire de quiconque est opprimé, malheureux, pauvre...

Marcelle Capy est une écologiste avant l’heure, très sensible à la beauté de la nature et à l’importance de la préserver, un peu comme Giono.

En 1916, elle publie "Une voix de femme dans la mêlée" dont nous avons extrait le premier texte ci-dessous : Les éclopés. Dans le contexte de propagande nationaliste exaltée que connaît alors la France, nous devons féliciter Marcelle Capy pour son courage.

Des femmes horrifiées par la guerre prirent contact avec elle ; ce fut le cas de ma grand-mère et leur correspondance durait encore durant mon enfance à Entraygues entre 1949 et 1962. Que le lecteur ne me demande pas ce qu’est devenue cette correspondance, elle a disparu. J’en retiens seulement le caractère militant de Marcelle Capy.

En 1918, elle entre au Comité de rédaction de La vague dont elle anime la page "féministe". C’est dans ce cadre qu’elle rencontre puis épouse le député socialiste de l’Allier Pierre Brizon qui a participé à la Conférence de Kienthal puis voté contre les crédits de guerre le 24 juin 1916. Ils se sépareront en avril 1923.

Parmi ses travaux d’écrivains et de conférencière, notons :

- "Des hommes passèrent...", couronné du prix Séverine, magnifique témoignage (sur des prisonniers allemands) et plaidoyer pour la fraternité humaine

- De l’amour du clocher à l’amour du monde - Conférence au groupe républicain lotois à Paris, 1932

- Avec les travailleurs de France, 1937

En 1940, elle ne saura prendre ses distances avec le régime de Vichy comme la grande majorité de la population française, comme l’Eglise dont elle commence à se rapprocher, comme d’autres pacifistes. Cela n’invalide pas ce que nous avons écrit d’elle plus haut, en particulier de 1913 à 1918 (limites fixées dès notre titre).

Jacques Serieys

1) Les éclopés

Une gare. Un train de blessés stationne sur la voie et c’est au long du quai le va et vient des éclopés.

Corps amaigris sous les capotes déteintes et fripées, képis aux visières tordues, visages hâves aux pommettes brûlées de fièvre, barbes incultes, yeux d’angoisse.

Celui-ci porte son bras en écharpe ; celui-là traîne la jambe et s’appuie sur un bâton comme un vieillard ; cet autre a le front bandé.

Dans un wagon, on en aperçoit un à demi-couché, le torse presque nu, emmailloté de bandelettes comme une momie.

Voici un fantassin dont la figure se crispe, un turco qui pour fez un turban de linges, un artilleur qui brandit un bras dont la main est partie.

Ce sont ces mêmes hommes qui passèrent aux jours de la mobilisation dans ces trains aux portières fleuries de branches, d’où montait une tempête de rires et de chants.

Ils reviennent voûtés et vieillis, graves, muets. Ils ont vu ce qu’était la guerre. Ils ne la chantent plus.

MARCELLE CAPY Une voix de femme dans la mêlée

2) Le travail des femmes dans les usines d’obus

« L’ouvrière, toujours debout, saisit l’obus, le porte sur l’appareil dont elle soulève la partie supérieure. L’engin en place, elle abaisse cette partie, vérifie les dimensions ( c’est le but de l’opération), relève la cloche, prend l’obus et le dépose à gauche.

Chaque obus pèse sept kilos. En temps de production normale, 2 500 obus passent en 11 heures entre ses mains. Comme elle doit soulever deux fois chaque engin, elle soupèse en un jour 35 000 kg.

Au bout de 3/4 d’heure, je me suis avouée vaincue.

J’ai vu ma compagne toute frêle, toute jeune, toute gentille dans son grand tablier noir, poursuivre sa besogne. Elle est à la cloche depuis un an. 900 000 obus sont passés entre ses doigts. Elle a donc soulevé un fardeau de 7 millions de kilos.

Arrivée fraîche et forte à l’usine, elle a perdu ses belles couleurs et n’est plus qu’une mince fillette épuisée.

Je la regarde avec stupeur et ces mots résonnent dans ma tête : 35 000 kg ».

MARCELLE CAPY Témoignage paru dans La Voix des femmes pendant la guerre

3) La vie tragique d’une fille-mère

Hier, la Bataille Syndicaliste annonçait la tentative de suicide d’Hélène Renault. Cette jeune fille, arrêtée au Palais Royal par les agents des mœurs, s’était empoisonnée au poste de police en suçant des allumettes.

Je suis allée me renseigner au domicile supposée de la malheureuse, rue des Marronniers à Joinville-le-pont. Là, on me déclare ne savoir à peu près rien. Depuis le 8 juillet dernier, Mme Renault, mère de la désespérée, a quitté le petit logement qu’elle occupait à cette adresse.

On me dit simplement :

- « Madame Renault était dans une misère noire lorsqu’elle déménagea. Quant à Hélène, elle avait un enfant »

Je m’en doutais. Fille mère, sans travail, proie toute indiquée au trottoir et à la prison. Éternel calvaire.

Je demande la nouvelle adresse de la mère. On me dit :

- « C’est à Saint-Maur, près de l’église ».

Me voici à Saint-Maur, près de l’église.

J’entre dans un café, afin de me renseigner. Il y a là une religieuse. Elle écoute attentivement ce que je dis et se mêle à la conversation.

Au mot « suicide », elle fait un grand signe de croix et s’écrie :

- « C’est le moment du prêtre. Il faudrait sauver l’âme de cette pécheresse qui n’a pas su conserver sa vertu ».

Comme je lui réplique que sauver l’âme est chose secondaire et qu’il vaudrait bien mieux sauver les corps de la misère, la femme au voile noir me répond :

- « Les fils des pauvres resteront pauvres. Le bonheur est dans le ciel ».

Cependant que la « soeur » émet son opinion, elle s’assied en face de moi et demande à la patronne du café un malaga. Une fois servie et tout en dégustant son petit verre, elle veut me convertir :

« Nous, Madame, nous avons pour mission de recueillir de pauvres filles abandonnées. Ainsi, nous avons dans notre maison des orphelines. De bonnes dames bienfaitrices nous aident. Le Seigneur a dit que la sainte charité...."

Elle s’arrête. D’une gorgée, elle vide son verre. Ainsi réconfortée, la « sœur » rajuste son voile et sa cornette.

- « Je vous souhaite bonne chance » , me dit-elle.

Puis, elle sort, me laissant le soin de payer. Je suis, sans le vouloir, une « bonne bienfaitrice ».

Tandis que la débitante va aux renseignements afin de me procurer l’adresse désirée, je fais d’amères réflexions. Pour conserver pures les vierges de sacristie et les honnêtes bourgeoises, il y a des femmes qui sont obligées de se prostituer.

Pour nourrir les femmes en cornette et autres parasites, des travailleurs des deux sexes donnent leur force et leur santé.

Elle peut bien prêcher la « résignation », le « bonheur céleste » et la « sainte charité », la nonne, c’est avec ces balivernes que l’on a asservi les humains pendant des siècles, au plus grand profit de quelques-uns.

De celle qui, reniant les lois naturelles, prend le voile et mendie pour vivre une existence de paresse, ou de celle qui, affamée, se vend pour ne pas avoir l’humiliation de tendre la main, ma foi, je préfère la seconde.

Les vierges noires peuvent vanter leur chasteté, cela ne m’émeut pas. Leur « vertu » est bien fragile. Quelle est l’ « honnête » femme qui ne descendrait pas sur le trottoir si la faim lui crispait les entrailles ?

Il n’y a pas d’un côté les saintes et de l’autre les pécheresses. Non, la réalité est plus dure. Il y a des profiteuses et il y a des victimes.

Enfin, j’ai les indications nécessaires.

Au 7 rue de l’Abbaye une maison modeste. Deux femmes, assises sur des chaises, cousent devant leur porte.

- « Mme Renault ? »

- « C’est ici. Je vais prévenir sa fille ».

J’attends et j’apprends que la mère d’Hélène est très vieille et atteinte de surdité complète. Elle habite là avec une de ses filles, mariée et mère de famille. Au reste, cette dernière arrive. Pâle, bouleversée, elle me regarde, comprend et me montre le chemin de son logement. Nous entrons dans une pièce modestement meublée, mais très propre. Assise près de la fenêtre, une vieille aux cheveux blancs tient un bébé sur les genoux. C’est la maman d’Hélène. Elle a appris la nouvelle par les journaux. Elle pleure.

Hélène Renault est née le 21 novembre 1896 à Bourges.

Sa mère, devenue veuve et chargée de famille, vint habiter Joinville.

Hélène était trop jolie. Alors qu’elle avait treize ans, elle fut séduite par un individu aisé qui la laissa enceinte. Plainte fut portée, mais le parquet ne voulut pas poursuivre l’affaire.

Voilà une enfant de quatorze ans, mère d’une petite fille et sans ressources ;

Elle travailla à l’usine Pathé, mais que peut gagner une fillette ?

L’enfant poussait. Il fallait du lait, du linge, des soins.

Un jour, une amie d’Hélène lui fit faire la connaissance de « messieurs » très élégants qui lui offrirent d’améliorer sa situation et de lui donner une place bien rétribuée. Croyant être sauvée, elle les suivit. Ce fut sa perte.

Enfermée pendant deux mois dans une maison close, elle parvint à s’échapper. Alors, elle trouva du travail dans une fabrique de cheveux.

Comme son salaire était insuffisant, Mme Renault demanda à l’Assistance publique, un secours pour élever la fillette.

Un inspecteur de l’A.P lui répondit :

- « Vous n’avez qu’à placer ça à l’Assistance ».

La vieille grand-mère ne voulut à aucun prix se séparer de sa petite fille.

La vie précaire continua.

À ce moment, Hélène Renault était ouvrière dans une fabrique d’abat-jour. Il y a un an, comme elle revenait de livrer du travail, les « mœurs » l’appréhendèrent aux abords de la Bastille. Poste, panier à salade, Saint-Lazare. Comme la jeune femme avait son livret en règle, elle fut relâchée deux jours après. Elle emportait de la prison un petit souvenir : la gale.

Depuis cette arrestation scandaleuse, impossible de trouver un travail continu et rémunérateur. Les « mœurs » veillaient. Hélène ne pouvait plus donner un liard pour l’entretien de sa petite. Elle allait d’une usine à l’autre, trimait huit jours ici, huit jours plus loin et arrivait à peine à se nourrir. Mme Renault vint chercher asile à Saint-Maur. L’enfant restait toujours une charge écrasante et l’Assistance restait sourde à toute sollicitation.

La jeune maman « trop jolie » s’était-elle réfugiée sous les arcades du Palais-Royal espérant trouver un protecteur ou cherchait-elle du travail ? On ne sait. Les « mœurs » l’empoignèrent. On connaît la suite. Plutôt que de séjourner à Saint-Lazare, elle s’empoisonna.

Où sont les responsabilités ?

La société rejette une victime parce qu’elle est mère. Elle refuse de lui venir en aide. Elle l’affame. Et lorsque cette jeune femme qui est encore une enfant plie sous le faix et demande grâce, elle lance sur elle ses chiens immondes qu’aucune sale besogne ne répugne.

Les chiens aboient, les chiens mordent.

Pour échapper à leurs coups, la malheureuse se tue.

Honte à ceux qui ont déchaîné cette meute abjecte, car ce sont eux les vrais responsables.

Je vais partir. Mme Renault qui n’a rien entendu, se cramponne à mon bras :

- « Dites, si elle guérit, me la rendront-ils ? questionne-t-elle. Ah, si elle pouvait seulement se rétablir »...

Elle sanglote. La petite fille insouciante sourit. Elle ne sait pas. Elle n’apprendra que trop tôt.

Je quitte cette demeure où le malheur a frappé.

Dans la rue, une automobile de maître passe. Dans la voiture, une femme élégante tient un caniche frisé sur les genoux.

C’est pour payer ce luxe, que dans les usines, des malheureux peinent et agonisent.

C’est pour préserver cette vertu que les sans-pains s’offrent le soir venu.

Et les honnêtes femmes pomponnent les caniches, tandis que les petits des pauvres n’ont pas de lait.

MARCELLE CAPY texte paru dans La Bataille Syndicaliste 13/09/1913


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