Berlusconi, un exemple d’utilisation politique des médias

vendredi 11 août 2017.
 

Les grands pays d’Europe occidentale et d’Amérique du Nord se définissent en permanence comme des "démocraties". Il s’agit en fait d’un minuscule vernis cachant la réalité. Les élections sont organisées régulièrement, mais le résultat est faussé d’avance par l’emprise de l’argent et par le contrôle strict des médias.

Pour exister, la démocratie aurait besoin par exemple de médias indépendants du pouvoir et des puissances d’argent, d’une information réelle des citoyens, d’une confrontation des idées et des programmes. Nous en sommes fort loin.

La communication mensongère est devenue un mode de gouvernement :

11 mars 2004 : Attentats d’Atocha. Un modèle de communication gouvernementale mensongère, celle de Jose Maria Aznar

Les pressions pour maîtriser, intimider, contrôler les médias sont devenus de plus en plus fréquentes :

Rachida Dati : Comment un pouvoir politique manipule l’information

Les médias formatent malheureusement de façon importante l’univers mental dans la société capitaliste du spectacle d’où la tentation politicienne d’en profiter :

Les 100 plus grands Français de tous les temps (Société du spectacle)

Dans le mode de production capitaliste, les classes possédantes ont toujours cherché des moyens pour maîtriser le pouvoir tout en bafouant la démocratie trop imprévisible, trop dangereuse pour elles (par des régimes militaires, bonapartistes, autoritaires cléricaux, populistes, fascistes...). La télévision paraît leur fournir une nouvelle façon, plus pernicieuse de museler les électeurs :

- par la valorisation de l’image d’un leader : lifting du visage, chirurgie dentaire, détartrage chaque matin, implants capillaires...

- par la maîtrise des médias afin de permettre à ce leader de construire sa popularité par son attitude (sourire permanent, refus des débats, lieux communs, sondages favorables) et par l’utilisation d’experts en tromperie de l’opinion. Et ça marche, malheureusement, surtout parmi les accros à la télé et les personnes manquant d’expérience politique.

Silvio Berlusconi montre enfin comment la justice de classe passe moins systématiquement aujourd’hui par les juges mais plus par l’argent qui permet de payer des nuées d’avocats au service de leur client pour utiliser toute faille d’un droit devenu très complexe, toute faille d’une institution diverse.

Silvio Berlusconi représente aujourd’hui le meilleur exemple de ce rôle politique central des médias pour la maîtrise du pouvoir politique :

- il est propriétaire des grandes chaînes (Canale 5, Italia 1, Rete 4) dont les journaux télévisés mènent une campagne permanente en faveur de son action et de son parti. Les quotidiens Il Giornale, Il Foglio, Libero, comme l’hebdomadaire Panorama, attaquent sans relâche non seulement les leaders de l’opposition, mais également toute voix critique. Comme président du conseil il peut nommer ses fidèles à la tête de Radio France et du reste du service public. Il ne se prive pas de licencier quiconque lui a déplu après chacune de ses victoires électorales. De plus, de grands journaux, de grandes sociétés audiovisuelles et culturelles font également partie de son entreprise personnelle.

- il symbolise bien le type actuel de chef d’entreprise méprisant les lois et corrompant les juges avec la réussite comme seul objectif et seul critère d’action. N’oublions pas qu’en 1991, "il s’est emparé de la plus grande maison d’édition italienne, Mondadori, en achetant un juge par le biais de son avocat Me Previti, lui-même condamné pour corruption dans cette affaire, jugement confirmé par la Cour de cassation en 2007" (Fabrizio Tonello).

- il dispose ainsi de moyens suffisants pour jouer la panoplie des personnages attendue devant leur télé par les familles assemblées : le chanteur, l’amuseur public, le beau gosse, l’entraîneur de foot, le symbole de la réussite, le redresseur de torts, le marchand d’illusions... Employer pour cela des bandanas, une guitare, des talons très rehaussés, beaucoup de maquillage nécessitait un certain talent d’acteur. L’acteur a pris la tête d’une des 7 plus grandes puissances économiques de la planète. L’exemple de Reagan et de Berlusconi risque de faire école.

- il se donne les moyens d’utiliser ou au moins neutraliser l’institution judiciaire. Il paie une masse d’avocats, les fait élire au Parlement, les nomme ministres pour qu’ils servent ses intérêts dans tous les tribunaux italiens depuis quinze ans pour le protéger des conséquences judiciaires de ses actions mais aussi pour intimider tout opposant. Ainsi, ils ont assigné en justice L’Unita (communiste) et La Repubblica. Pire, lors d’un congrès de chefs d’entreprises, il leur a demandé de ne plus payer d’encarts publicitaires dans les journaux ne le soutenant pas.

- il dispose ainsi de moyens suffisants pour écraser n’importe quel journaliste conservant une autonomie. Le 1er septembre 2009, le directeur de La Repubblica (centre gauche), Ezio Mauro, écrivait ""L’homme le plus riche et le plus puissant d’Italie a décidé de déclencher l’offensive finale contre des journaux qui critiquent son exercice du pouvoir". Or, dès le 3 du même mois, le directeur d’Avvenire, journal de la Conférence épiscopale italienne, faisait les frais de cette offensive ; il démissionnait après une attaque par Il Giornale, titre appartenant à la famille Berlusconi.

Carlo Freccero a bien analysé cette situation : "Le berlusconisme recherche un consensus populaire plébiscitaire, né d’une consommation "naturelle" de la télévision. Il a son point de force, non pas tant dans la propagande directe des valeurs de droite que dans la mise en acte parfaite des mécanismes de conditionnement de l’audience... La télé commerciale doit niveler, promouvoir l’égalité des comportements et des consommations. Ainsi, les émissions d’actualité politique, en utilisant sans cesse les sondages ont enraciné dans l’opinion publique l’équation entre majorité et vérité".

Le fond politique du berlusconisme est simple : réconcilier les italiens avec le capitalisme par une activité publique réduite au spectacle. A force de réconcilier les téléspectateurs avec l’idée que l’enrichissement est le seul signe de réussite, un Président du conseil comme Berlusconi peut dire en souriant : "Je comprends ceux qui fraudent le fisc lorsqu’il prend trop sur leurs gains". Il peut même faire voter toutes les lois possibles pour justifier l’illégalité : - loi qui dépénalise la falsification des bilans - loi rendant impossibles les commissions rogatoires à l’étranger. - loi d’amnistie fiscale pour les fraudeurs ayant exporté illégalement leurs capitaux - nombreuses amnisties pour les constructeurs immobiliers "sans permis".

Si les électeurs italiens renvoient Berlusconi à ses bandanas, ils auront fait oeuvre de salubrité publique. Il nous restera à lutter pour que cela ne se reproduise pas ailleurs.

Jacques Serieys 10 avril 2006)


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