Henri Guaino, plume, conseiller spécial et ami de Nicolas Sarkozy : triangulation, tradition, nation, manipulation

vendredi 8 décembre 2017.
 

Henri Guaino se définit lui-même comme "l’ami, le conseiller, la plume de Nicolas Sarkozy." Celui-ci répond : "On va finir par faire un enfant avec Guaino. Je l’adore. Quand on est tous les deux face à face, parfois on a la larme à l’oeil". De 2007 à 2012, la presse lui a accordé un rôle majeur à l’Elysée.

Son lien personnel aux milieux populaires ( père inconnu, élevé par sa mère, femme de ménage) l’a rendu irremplaçable à droite pour s’adresser à l’électorat lors des campagnes électorales. Il travaille les discours de Chirac pour la présidentielle de 1988, inspire encore celle de 1995 autour de la « fracture sociale », rédige les principaux discours de Nicolas Sarkozy en 2006-2007. Il est le père d’axes de campagne comme l’évocation de Hugo, Jaurès, Blum et Guy Môquet, la « liquidation de mai 68 » et la fin des repentances.

Henri Guaino bénéficie d’une considération évidente dans les milieux "républicains". Les lecteurs peuvent par exemple le découvrir actuellement en photo (lors d’un Colloque de la Fondation Res Publica) sur la page d’accueil du blog de Jean Pierre Chevènement.

1) TRIANGULATION

Ce terme est d’origine scientifique. Il s’agit d’une technique permettant de déterminer la position d’un point en utilisant les angles entre ce point et d’autres points de référence dont la position est connue.

Dans la communication politique d’un parti électoraliste classique de la société capitaliste, il s’agit d’utiliser des références historiques, des concepts, des symboles, du vocabulaire, des propositions des partis adverses pour gagner une audience idéologique dans leur électorat.

Tel était le rôle talentueux d’Henri Guaino auprès de Nicolas Sarkozy.

Comment fonctionne cette tactique de triangulation ? Les sondages permettent d’approcher les thèmes de sensibilité de l’opinion. Si celle-ci est favorable à la proposition du camp adverse, la triangulation consiste à communiquer en ce sens pour montrer son ouverture d’esprit, sa capacité à "dépasser la division droite gauche" et "dépasser les affrontements partidaires dépassés". Avec l’aide de quelques médias et "experts" relayant cette explication, un temps politique peut être gagné.

Le premier théoricien de la triangulation politique se nomme Dick Morris, conseiller en communication de Bill Clinton. Il s’agissait de neutraliser idéologiquement la pesanteur du conservatisme culturel aux USA. Elle a été ensuite utilisée par l’équipe de Tony Blair.

Il n’est pas étonnant que Nicolas Sarkozy la reprenne à son compte :

- elle peut contribuer à dépasser l’impasse habituelle de la droite libérale en France : comment gagner les élections alors que la culture majoritaire du pays reste fortement républicaine (souveraineté populaire, rôle de l’Etat, services publics, respect du code du travail, refus des injustices sociales criantes...)

- elle complète la fonction du président au sein de la 5ème république qui est justement de dépasser l’impossibilité d’un grand parti libéral conservateur majoritaire en France par un président "au-dessus des partis", "réussissant lors des présidentielles à créer un lien privilégié avec le peuple"

Alistair Campbell, ancien communicant de Tony Blair, résumait cette orientation dans Le Monde du 15 septembre 2007 « Ce que nous avions intégré avec Tony Blair … c’est que notre seul interlocuteur est l’opinion publique… pas le parti ».

La triangulation est complémentaire d’un autre technique de communication, la life politics (politique de la vie) qui met en avant avec l’aide des médias, certains problèmes du quotidien : un meurtre plutôt qu’une lutte ouvrière, la sécurité routière plutôt que le pouvoir d’achat...

Une bonne pratique de la triangulation oblige un dirigeant politique à disposer dans son équipe d’un bon connaisseur de la culture des milieux a priori hostiles auxquels on veut s’adresser. Henri Guaino a joué ce rôle au profit de Nicolas Sarkozy, en partie cependant mis à l’écart durant la campagne électorale de l’élection présidentielle par l’équipe de l’Elysée idéologiquement très à droite et analysant le peuple français comme proche d’elle.

2) TRADITION HISTORIQUE

Les courants républicains et radicaux, dominants sous la 3ème république, ont réussi à gagner une hégémonie idéologique au détriment des cléricaux royalistes en développant une culture républicaine française privilégiant en particulier une histoire nationale marquée par un fort syncrétisme. Guaino est naturellement porteur de cette culture historique nationale, héritière de Michelet comme de Barrès, de Jeanne d’Arc comme du Général de Gaulle. Le texte rédigé par lui et lu par Nicolas Sarkozy à Caen en est un bon modèle.

Il n’a pas son pareil pour évoquer l’épopée des enfants de chaque ville, chaque province : la Normandie " cette terre où, avant d’être les fils de nos Rois, les ducs s’appelaient Longue-Epée, Sans-Peur, l’Irascible, Bras-de-Fer, le Conquérant, cette terre qui donna à la France Dumont d’Urville qui parcourut tous les océans, découvrit la Terre Adélie... et le Maréchal Koenig, le héros de Bir-Hakeim qui fut la première victoire de la France combattante, cette terre où entre le Mont Saint-Michel et Lisieux, entre l’Abbaye aux hommes et l’Abbaye aux femmes, Dieu est partout. Cette terre où les hommes, quand ils ne regardent pas vers le ciel, regardent vers l’océan, où le sang des Vikings s’est mélangé à celui des Gaulois et des Francs".

Il n’a pas son pareil aujourd’hui pour ressusciter la France éternelle de Clovis et Jeanne d’Arc, des soldats de l’AnII et du Front populaire, fondant toutes les traditions culturelles dans un seul moule : la France . " La France c’est la pensée claire, c’est la raison, c’est l’esprit des Lumières. C’est aussi 2000 ans de christianisme, 2000 ans de civilisation chrétienne. C’est Saint Denis, c’est Reims, c’est le Mont Saint-Michel. C’est Dieu sorti de la pénombre du sanctuaire où l’art roman l’avait enfermé pour être offert à la lumière des cathédrales. C’est la morale laïque qui incorpore 2000 ans de valeurs chrétiennes". "Nul ne se bat plus pour le drapeau blanc ou pour le drapeau rouge. Il n’y a plus de chouans en Vendée, La République a accompli le vieux rêve des rois. Elle nous a fait une nation une et indivisible".

Ces deux thèmes de la tradition historique nationale et de l’union nationale ont joué un rôle majeur dans le profil bonapartiste qui a permis à Nicolas Sarkozy de l’emporter en 2007.

3) NATION

Henri Guaino explique bien les raisons de cette primauté donnée au thème de la nation dans la campagne de Nicolas Sarkozy :

" La France vit une crise identitaire profonde. Cette crise n’est pas qu’une crise de l’identité nationale, c’est aussi une crise morale issue de toutes les autres : crise des valeurs de la République, l’immigration non maîtrisée bien sûr, la crise de l’école, la mondialisation, et puis cette espèce de "rabotage culturel", de tendance à l’uniformisation qui comme toujours réveille les crises identitaires. La crise du travail aussi...

" Or, derrière l’idée nationale, il y a aussi la notion de solidarité et de protection. L’appartenance à une nation, c’est le sentiment que nous sommes tous solidaires, que je n’affronte pas le monde tout seul, que nous l’affrontons ensemble... Dans la mondialisation, le cadre local est vécu comme trop petit, l’Europe comme trop faible, trop floue, trop incertaine. Que reste-t-il ? La seule chose qui soit à peu près solide ou qu’on voudrait solide : la nation..."

4) AFFIRMATIONS ANTICAPITALISTES

Henri Guaino a fait passer des touches d’anticapitalisme dans la campagne de Nicolas Sarkozy, de juin 2006 à mai 2007. Répondant à un journaliste du Nouvel Observateur quelques jours avant le deuxième tour des présidentielles, il signe de son nom les affirmations suivantes :

" Je ne ferai pas une lecture apaisée de l’histoire de France et des luttes sociales. La négociation n’est venue qu’après de violents affrontements sociaux... Je me sens aussi parfaitement l’héritier du Front populaire. C’est l’histoire de la nation, je suis pour les congés payés, donc je me sens l’héritier de Blum (et de Jaurès aussi en passant). Sans états d’âme. Je ne me sens pas l’héritier du Comités des Forges.

" Pour en revenir à Nicolas Sarkozy, il a été un des premiers hommes de droite à ne pas approuver le CPE... Le premier à avoir dénoncé les "patrons voyous", les parachutes en or, les retraites chapeaux, les stock- options en juin 2006. La moralisation du capitalisme, c’est lui qui l’a mise au centre de sa campagne...

" La société française est inégalitaire. Tout le monde est responsable. La gauche a été plus longtemps au pouvoir que la droite depuis trente ans... La discrimination positive, c’est compenser les handicaps, c’est donner plus à ceux qui ont moins, c’est essayer de rendre effectif et réel le principe d’égalité. En quoi est-ce anti-républicain ? C’est ce que la répiblique a fait depuis toujours avec l’aménagement du territoire, le statut des boursiers ou les handicapés.

" L’égalité des chances, ce n’est pas secondaire ou anecdotique dans la République. C’est bien gentil d’avoir l’égalité des droits, mais si on n’a pas les moyens d’exercer ses droits, de sortir de la case dans laquelle on est enfermé dès la naissance, ou dès la fin de ses études, il n’y a plus de République... La République n’est pas juste un cadre juridique, c’est aussi un modèle de société..."

Vu le poids des courants idéologiques républicains et socialistes en France, Nicolas Sarkozy va continuer jusqu’en 2012 à prendre des initiatives médiatiques correspondant aux attentes du peuple de gauche. Il le fera d’autant plus facilement que le PS se maintiendra sur un positionnement centre gauche moderniste.

5) CONSTATATIONS

Cinq ans après l’élection de Nicolas Sarkozy et l’installation d’Henri Guaino à l’Elysée dans l’ancien bureau présidentiel de Valéry Giscard d’Estaing, nous constatons :

* Qu’avant d’être élu, Nicolas Sarkozy déclamait les tirades d’Henri Guaino contre les "patrons voyous" mais bloquait toute enquête sur la caisse noire de l’IUMM dont il était officiellement informé depuis 2004. Ils demandaient la "moralisation du capitalisme" et insistaient sur la valeur d’égalité portée par la République. Depuis le 6 mai, ils font exactement le contraire et leur gouvernement continue à protéger de son mieux les trafics illégaux des héritiers du Comité des Forges comme Denis Gautier Sauvagnac.

* Qu’avant d’être élu, Nicolas Sarkozy dénonçait les stock-options mais que depuis le 6 mai, il renforce leurs privilèges par le bouclier fiscal. Jamais les amis du président de la république française ne s’étaient autant recrutés parmi les milliardaires ( 343 millions d’euros de revenu pour Bernard Arnault par exemple en 2006).

* Qu’avant d’être élu, Nicolas Sarkozy dénonçait les retraites chapeaux des privilégiés, mais une fois élu, il s’en prend d’abord aux cheminots et traminots dont tout le monde connaît la faiblesse des retraites. Pire, avant le 6 mai, Guaino analysait le fait que les mouvements sociaux avaient précédé les conquêtes sociales ; après il veut imposer l’arrêt de la grève justifiée des cheminots avant toute négociation.

* Qu’avant d’être élu, Nicolas Sarkozy assumait les théorisations d’Henri Guaino sur la République, les services publics, l’aménagement du territoire... Depuis le 6 mai, son gouvernement détruit de fond en comble les services publics de proximité. Quant au lien entre République et fonction publique, jamais depuis Pétain, il n’avait connu un tel assaut.

6) MANIPULATION

La triangulation n’est pas seulement une technique de communication. Il s’agit aussi, évidemment, d’une manipulation de l’opinion.

Pour quiconque essaie de suivre une démarche rationnelle, indépendamment de ses convictions politiques, plusieurs questions se posent inévitablement :

* Henri Guaino s’est fait connaître comme un des chantres de la possibilité d’une "autre politique" que celle imposée par l’Europe libérale et la mondialisation capitaliste. Cette "autre politique" a-t-elle connu le même sort que le lait du pot de Perrette ou était-ce purement de la manipulation ?

* Parmi les offensives médiatiques typiques de la technique de triangulation, notons celle "pour un autre type de croissance, et pour cela, il faut changer l’instrument de mesure de la croissance" afin d’en établir un qui tienne compte de la qualité de vie des Français et non pas seulement du PIB. Ce thème a été mis en avant seulement quelques jours le temps d’occuper les écrans et de toucher de nouveaux auditeurs. N’est-ce pas là de la manipulation ?

* Henri Guaino a contribué à forger l’image médiatique d’un Sarkozy, président de tous les Français, soucieux du sort des plus démunis. En réalité, cela servait :

- à toucher l’électorat très pauvre qui effectivement manque souvent de repères politiques (en particulier en milieu rural) d’où son vote important à droite et à l’extrême droite

- à essayer de cacher le fait que le président de la république s’occupait surtout des intérêts des plus riches.

Les deux objectifs relèvent de toute façon de la manipulation.

* Henri Guaino a contribué à forger l’image d’un Nicolas Sarkozy attaché à la défense des acquis républicains de notre pays dans le cadre de l’Union européenne, à la promotion d’une politique extérieure indépendante vis à vis des Etats Unis. Etait-ce simplement un thème de propagande électorale ou plutôt, encore, une manipulation ?

* Henri Guaino a contribué à forger l’image d’un Nicolas Sarkozy attaché à la tradition bonapartiste sociale française et même républicaine sociale. Qu’en reste-t-il sept mois après ? Rien.

7) CONCLUSION

Dans la galaxie d’images qui symbolisait médiatiquement Nicolas Sarkozy pour la présidentielle :

- Henri Guaino occupait la fonction du républicain sorti du peuple pour gagner des voix à gauche et en milieu populaire

- Brice Hortefeux occupait la fonction du libéral-national pour gagner des voix à l’extrême droite

- Cécilia apportait la touche familiale, libérée et moderne...

Aujourd’hui, la galaxie d’images commence à s’estomper.

Lors de l’émission Ripostes du dimanche 19 novembre, Henri Guaino a servi à nouveau de carotte républicaine, assurant les cheminots du maintien du pouvoir d’achat de leurs retraites, de sa compréhension ("non, les cheminots ne sont pas des privilégiés")... Mais il n’était guère convaincant tant la réalité limitait ses marges de manoeuvre.

Reste l’essentiel. Déjà, durant la campagne, les grands patrons comme Lagardère, Arnault, Bolloré... ne cachaient pas que par delà le baratin électoral, Nicolas Sarkozy représentait les milliardaires.

La lutte des cheminots, étudiants, traminots, électriciens, gaziers a contribué à dégager le brouillard médiatique.

Le réveil de ceux qui ont été trompés lors de la présidentielle de 2007 commence seulement mais peut irradier toute la société française à tout moment dans les mois qui viennent, en particulier sur la question du pouvoir d’achat.

Jacques Serieys


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