Trois thèses pour répondre à l’état d’urgence politique

jeudi 15 juin 2017.
 

Première thèse :

Nous sommes entrés dans l’état d’urgence politique

Après des années marquées par une urgence sociale jamais résorbée, après l’aggravation des politiques néo-libérales qui s’en prennent désormais à l’os dur des acquis républicains (les services publics, l’Etat, l’indivisibilité de la République, l’impôt progressif, les piliers du Code du travail...), nous sommes désormais entrés dans un véritable état d’urgence politique.

C’est le moment où les diverses crises qui habitent la société convergent et entrent toutes ensemble en zone critique. En France, crise sociale, crise politique et crise nationale fusionnent dorénavant en un processus unique.

C’est une vieille histoire ! 1789, 1870, 1936, 1945... n’était-ce déjà pas le cas à chacun des grands soubresauts qui ont fait de la France le champion européen des révoltes et des révolutions ?

Comment se manifeste cet état d’urgence politique ? Son point saillant est la perte de légitimité des pouvoirs qui organisent la vie commune de la cité. Gouvernements, assemblées, autorités et médias, tous se sont affichés en supports inconditionnels et vindicatifs du modèle économique et social actuel.

Tous ont fait le choix du « oui » au projet de Constitution européenne soumis au peuple le 29 mai dernier. Ensemble, ils ont investi dans cette campagne l’intégralité des moyens -sans cesse croissants- et de l’influence -sans cesse déclinante - dont ils disposent.

Le « non » massif du 29 mai a donc affiché spectaculairement la perte d’autorité des pouvoirs en place. En donnant à voir l’état d’urgence politique, il l’a considérablement aggravé. Comme le 21 avril 2002 (même si le 29 mai crée un tout autre contexte, bien plus favorable), la crise a franchi un nouveau palier.

Depuis les résultats, la rage des élites continue à s’étaler et à creuser le fossé qui les sépare du peuple. Méprisé, nous savons qu’il ne manquera pas une occasion de châtier les importants.

L’état d’urgence politique touche désormais l’Europe entière. Le « non » français devait être isolé. Le « nee » néerlandais l’a immédiatement confirmé. Ceci ne constitue en aucun cas une surprise pour qui a en mémoire le résultat des dernières élections européennes.

Le niveau record de l’abstention montrait déjà la prise de distance des citoyens. Et des mouvements extrêmement brutaux de l’électorat sanctionnaient partout les orientations politiques néo-libérales, quelle que soit la couleur des gouvernements en place.

Le décalage se creuse donc. Les Assemblées ratifient à la quasi unanimité le projet de Constitution tandis que les rares peuples consultés l’ont rejeté par deux fois sur trois. La poursuite du processus de ratification ne peut que souligner ce décrochage et exporter l’état d’urgence politique de place en place.

Le vieux, le neuf... les lecteurs de Critique communiste connaissent bien la formule générale. Mais son application à une situation politique donnée est tout sauf facile. Car « le vieux qui ne veut pas mourir » est partout. Il est tout particulièrement en chacun de nous. Tuer son vieux : sans mauvais jeu de mots, aucune force politique de gauche n’est dispensée de ce travail.

Bien sûr, ce sont les partisans du « oui » qui sont le plus clairement pris à revers par le résultat du référendum. Mais la gauche française forme un paysage cohérent. Les rôles y sont partagés selon des accords non dits qui lient chacun à un ordre global. Celui-ci a été capable jusqu’ici, malgré les efforts déployés par beaucoup, d’opposer une inertie considérable aux bouleversements à l’œuvre dans le peuple de gauche, que le référendum du 29 mai a mis en lumière.

C’est bien tout le paysage qu’il faut changer. On ne répondra pas à l’état d’urgence politique sans une remise en cause des routines à l’œuvre ces dernières décennies.

Deuxième thèse : Face à l’état d’urgence politique,il faut une réponse politique !

Peut-on répondre à l’état d’urgence politique sans proposer de réponse politique ? C’est une tentation présente chez de nombreux militants et dirigeants de la LCR, qui insistent exclusivement sur la nécessaire résistance sociale face aux politiques néolibérales en évacuant largement la question de l’issue politique.

Pourtant, l’aggravation de la crise que connaît notre pays se traduit par une dynamique de politisation.

Prenons un exemple vécu sans doute par beaucoup d’entre nous.

Entre les grèves du printemps 2003 et les élections de 2004, des milliers de militants et cadres des organisations syndicales ont estimé que la résistance à la politique gouvernementale devait se doter d’un débouché électoral.

Ils ont voté à partir d’une analyse proprement politique des rapports de force à gauche, en choisissant les listes qui leur paraissaient les plus efficaces politiquement pour battre la droite, même si d’autres se montraient sans doute plus fidèles dans leurs programmes aux revendications sociales exprimées dans leurs luttes.

Les listes de la gauche unie emmenées par le PS l’ont ainsi largement emporté, la percée annoncée des listes LCR-LO n’a pas eu lieu.

La participation électorale massive lors du référendum, marqué par le retour aux urnes des ouvriers et des employés (la participation électorale des ouvriers étant même pour la première fois supérieure à celle du reste de l’électorat !) doit être prise au sérieux.

Les classes populaires se sont saisies du bulletin de vote comme d’une arme pour se défendre face à l’offensive néolibérale. Les renvoyer au seul rapport de forces social, dont on sait ce qu’il signifie entreprise par entreprise pour la majorité des salariés de ce pays, c’est les priver de la force que leur donne les instruments de la souveraineté populaire.

Ne pas prolonger l’unification politique de la France travailleuse qui s’est réalisée autour du « non » en renvoyant chacun à la diversité des luttes immédiates, c’est prendre le risque de disperser la force rassemblée.

C’est être en dessous de la main et contribuer, quoi qu’on en ait, à maintenir sous perfusion un ordre politique qui ne reflète pas la perte de légitimité du néolibéralisme à l’œuvre dans le peuple de gauche.

Les observateurs avisés auront d’ailleurs noté dans cette campagne, et cela se confirme depuis, que des dirigeants syndicaux et associatifs qui étaient hier les théoriciens de « l’autonomie du mouvement social » (Annick Coupé, Pierre Khalfa...) s’engagent désormais clairement sur le terrain politique. Il serait curieux d’assister à une évolution en sens inverse des dirigeants politiques de la gauche radicale ![1]

2007 est un enjeu

Peut-on continuer à dire (surtout lorsque l’on envisage d’être candidat) qu’il ne faut pas avoir « les yeux braqués sur 2007 » ?[2] Je ne le pense pas. Il ne s’agit pas de réduire la bataille politique à la préparation de la présidentielle.

Mais nous sommes dans une séquence politique dominée par cette échéance. La logique des institutions de la Cinquième République y conduit. Peut-on la refuser d’un côté, et s’en réclamer de l’autre pour présenter coûte que coûte un candidat à l’élection présidentielle ?

Si un candidat du « oui » est élu en 2007, chacun sait ce qui menace. Le processus de ratification ayant été repoussé au lendemain de la présidentielle, la Constitution européenne évacuée par la porte risque de nous revenir par la fenêtre.

Et sans référendum cette fois pour que nous puissions nous y opposer. Ce serait une lourde défaite, suggérant que la mobilisation populaire et citoyenne ne peut rien face au rouleau compresseur de la mondialisation néolibérale. De même, peut-on espérer sauver les services publics ou le CDI si la droite gagne en 2007 ?

L’hypothèque de 2007 pèse lourdement sur les capacités de résistance et d’offensive à gauche.

Elle était présente dans tous les esprits lors de la réunion nationale des collectifs qui s’est tenue en juin à Nanterre. Beaucoup d’intervenants ont souligné qu’il fallait contourner le problème... manière de reconnaître qu’il y en a un, sacrément imposant, qui bouche le passage !

Quelle peut être en effet l’efficacité d’une stratégie de résistance sociale et politique qui ne réponde pas à la question suivante : comment se saisir de 2007 pour mettre un coup d’arrêt à l’offensive néo-libérale ?

Cette hypothèque ne sera pas levée en un jour et les difficultés qu’elles suscitent sont innombrables. Bien sûr, une dissolution à chaud au lendemain du 29 mai aurait facilité les alliages à bonne température. Ou alors plus de temps pour construire une alternative majoritaire.

Mais il faut bien faire avec le calendrier qui se présente. N’est-ce pas ce que nous avons fait pendant la campagne en décidant de « mélanger 2005 et 2007 », malgré les appels à ne pas confondre les échéances qui émanaient des partisans de gauche du « oui » ?

Aujourd’hui, rien ne serait plus démobilisateur pour le peuple motivé et éduqué par le référendum que de voir les représentants du « non » de gauche nier la difficulté en occultant l’échéance de 2007... que chacun prépare dans le secret des appareils. En revanche, si nommer le problème ne le résout pas, c’est déjà commencer à l’affronter.

La Constituante européenne

Au lendemain du 29 mai, une intéressante réunion de partis de gauche et de mouvements sociaux européens s’est tenue à Colonel Fabien. Le débat s’est ouvert sur les perspectives ouvertes par le « non » français. Il a fait apparaître une ligne de clivage imprévue qui a traversé chacune des familles politiques représentées : communistes et membres du parti de la Gauche européenne (les plus nombreux), trotskystes, socialistes.

D’un côté, ceux qui cherchent une issue politique à la crise européenne (parmi lesquels PRS, Alain Krivine, le PDS, Rifondazione...). Le mot d’ordre qui s’est dégagé de ce côté a été celui de la Constituante européenne.

De l’autre, ceux qui en restent à la perspective d’un rassemblement des mouvements sociaux européens et estiment que le mot d’ordre de la Constituante divise le front déjà constitué dans le cadre d’instances telles le Forum Social européen (on y trouvait pour la France le PCF, Christophe Aguitton, Sophie Zafari...).

Le débat posé au niveau européen renvoie en fait à la même question qu’en France : faut-il une réponse politique à la crise européenne ?

Si nous croyons que la crise européenne a franchi un nouveau palier le 29 mai dernier, que l’Union européenne est entrée à son tour dans l’état d’urgence politique, alors il faut avancer une perspective de refondation globale de la construction européenne et non pas seulement peaufiner le catalogue des revendications que des institutions illégitimes, désavouées et à bout de souffle seraient censées satisfaire (à moins qu’il ne s’agisse de promouvoir un avatar européen de « l’autonomie du mouvement social »).

La défense inchangée des cadres et mots d’ordre existants conduit au passage à absoudre gratis les partisans du « oui » au sein du mouvement social européen, telle la CSE. Le paradoxe est que cette indulgence vis-à-vis des forces les plus droitières du mouvement social européen est parfois portée par les éléments censés être les plus radicaux du FSE.

C’est l’organisation d’un référendum qui a permis l’irruption du peuple français et du peuple néerlandais sur la scène européenne. Il n’y a aucune raison de croire en une inflexion radicale de la construction européenne indépendamment d’une nouvelle intervention des citoyens sur le terrain politique.

La stratégie typiquement sociale-démocrate d’une pression exercée par le mouvement social est en effet vouée à l’échec faute de partenaire politique capable de la relayer majoritairement dans un espace politique européen dont les citoyens sont de surcroît tenus à l’écart.

La seule issue d’une telle stratégie est la dilution mortifère dans le lobbyisme, largement encouragé par les institutions de l’Union, qui conduit à l’impuissance face aux intérêts capitalistes bien mieux armés et à l’éparpillement du combat de classe en une multitude de luttes catégorielles au gré des bureaux de Bruxelles.

Les combats du « mouvement social européen » ne peuvent faire abstraction du contexte national dans lequel ils se déroulent.

Nous ne sommes pas dans le cadre d’une Nation constituée où le suffrage universel est réalisé. Il n’y a pas d’espace public européen. La souveraineté populaire européenne n’existe pas.

Comment un véritable mouvement social européen appuyé sur une réalité populaire de masse, qui ne se résumerait pas à une poignée de happy few risquant malheureusement de devenir des alter-eurocrates promenant leur contre-expertise d’une capitale à l’autre, peut-il naître dans un tel cadre ?

Les conditions d’un mouvement social européen restent encore à constituer. En fait, on pourrait dire que c’est la constitution de l’Europe politique qui est la lutte immédiate et la revendication sociale qui représente la tâche à plus long terme !

Plutôt que de s’évertuer à changer l’Europe actuelle, la gauche européenne ferait mieux de fonder une autre construction européenne. Seul le mouvement populaire peut porter ce projet qui s’oppose radicalement aux intérêts dominants d’un capital financier hostile à toute souveraineté populaire.

C’est pourquoi la bataille pour une Constituante européenne apparaît comme un prolongement de la victoire du 29 mai.

Troisième thèse : une autre majorité à gauche est possible

Le 29 mai dernier, le « non » a été doublement majoritaire : dans le pays et dans la gauche. Les dirigeants du « oui » de gauche se rassurent à bon compte en estimant qu’il s’agit d’un résultat accidentel, fruit du ras-le-bol contre le pouvoir.

Ils parient que l’avenir du « non » de gauche est compromis à cause du faible poids électoral des partis qui le soutiennent. Mais on entend aussi de nombreux dirigeants de l’extrême gauche souligner en écho que la signification du 29 mai doit être relativisée en raison du « poids des appareils » voire du manque d’homogénéité politique du « non » de gauche.

C’est un point de vue très contestable. Il ne s’agit pas de faire du 29 mai l’expression d’une immense vague sans cesse ascendante, portée par des organisations en pleine forme, capables de construire du jour au lendemain une alternative au néolibéralisme.

La victoire du « non » témoigne aussi de l’instabilité politique de la période. Elle est avant tout le fruit de la perte de légitimité du modèle néolibéral dominant.

Après le 29 mai, rien n’est donc gagné. Mais le résultat du référendum mai montre que tout est possible. Y compris la victoire d’une orientation clairement anti-libérale à gauche et en France.

C’est pourquoi le 29 mai doit être pris comme un acte fondateur.

C’est la démonstration vivante qu’une gauche anti-libérale n’est pas condamnée au témoignage et qu’elle peut battre électoralement la droite. C’est le fanal qui donne énergie et courage, qui indique un chemin. C’est dans cette mémoire collective partagée par des millions de citoyens que se chercheront pendant longtemps les leçons pour avancer.

Est-il possible de refaire en 2007 ce qui s’est passé le 29 mai 2005 ?

Pour l’heure, le débat porte surtout sur les candidatures.

Au sein du PS, un Congrès anticipé a été convoqué pour novembre afin de barrer la route au seul candidat socialiste qui a pris position pour le « non », après l’avoir exclu de la direction. Si la direction Hollande y parvient, elle aura pris le risque de la défaite en 2007. Car qui peut croire que les électeurs de gauche se rassembleront efficacement au deuxième tour sur un candidat issu du « oui » ?

C’est ce qui a amené un certain nombre d’entre nous à rédiger une motion commune avec Laurent Fabius. Bien sûr, Laurent Fabius n’est pas la personnalité a priori la mieux placée pour réaliser l’union des gauches. Mais c’est le seul candidat socialiste issu du « non », qui a de surcroît fait campagne publiquement. A l’époque, chacun, LCR comprise, s’accordait à trouver son intervention utile. C’est pourquoi les comportements et les propos qui visent à exclure Laurent Fabius du camp des vainqueurs du « non »[3] conduisent en définitive à renvoyer le « non » de gauche dans une logique minoritaire. Ils sont saisis comme autant de coups de pouce par la majorité socialiste qui fait des gorges chaudes en répétant qu’il n’y a que des coups à prendre à « courir après l’extrême-gauche ». Bien sûr, chacun a le droit d’estimer que Laurent Fabius n’est pas représentatif du « non » de gauche et promouvoir en conséquence d’autres candidats. Mais faut-il aller jusqu’à souhaiter que le PS présente un candidat le plus à droite possible pour élargir l’espace électoral de la gauche radicale ?

Si le Congrès du PS se traduit par l’élimination de Fabius, la seule chance de voir un tenant du « non » de gauche gagner la présidentielle serait de présenter un candidat commun de la gauche du « non ». Force est de constater là encore que ce n’est pas le scénario qui se prépare aujourd’hui.

En revanche, le débat porte étonnamment peu sur la question du programme.

L’élaboration d’un programme commun serait pourtant la seule manière de réaliser l’union des gauches sur un contenu clair, négocié, élaboré en lien avec la mobilisation populaire, qui contribuerait ensuite à la réussite et au contrôle de l’action gouvernementale. Ce serait au passage une réponse aux inquiétudes exprimées par les dirigeants de la LCR : gouverner, oui, mais sur quelle base ? Ce serait en outre un moyen extraordinaire de politisation du peuple de gauche. C’est enfin la seule méthode qui peut déboucher sur l’adoption d’une orientation réellement alternative.

Malheureusement, l’union se heurte à bien des pesanteurs. Les parcours des uns et des autres ne sont pas les seuls obstacles. Il faut y ajouter les routines et les intérêts d’organisation. De plus, la gauche du « non » n’est pas habituée aux victoires. Dans un meeting du « non » à Antibes, Gilbert Wasserman reconnaissait d’ailleurs que la plupart des personnes à la tribune étaient un peu démunies car elles n’avaient pas l’habitude des campagnes victorieuses. Une défaite en 2007 aurait au moins le goût rassurant de l’habitude, évitant de nouveaux défis et remises en cause.

Prolonger le 29 mai dans un programme commun, préparé avec tous ceux qui ont fait la victoire du « non », sans exclusives, pour rassembler ensuite au-delà, ce serait la meilleure manière de saisir les opportunités ouvertes par le référendum. Comment s’engager dans cette voie ? Permettez de faire remarquer que, cette fois, c’est nous les minoritaires. En effet, nous ne dirigeons pas de parti. Nous nous tournons donc vers les dirigeants des partis politiques constitués pour leur demander : qu’allez-vous faire de notre victoire ?

[1] Il faut noter que l’appel pour l’autonomie du mouvement social avait fait l’objet d’appréciations divergentes au sein de la LCR : voir les article de Dominique Mezzi et Léon Crémieux dans Rouge. Qu’en est-il aujourd’hui ?

[2] Olivier Besancenot au forum du « non » de gauche à la fête de l’Humanité.

[3] Comme les déclarations d’Olivier Besancenot expliquant qu’il n’aurait pas invité Laurent Fabius à la Fête de l’Humanité, ouverte pourtant à toutes les sensibilités du « non » de gauche.


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