Gambie : Yahya Jammeh au pouvoir par un coup d’état militaire

jeudi 28 septembre 2017.
 

22 juillet 1994 : L’armée réussit un coup d’état et installe un officier sorti de l’Ecole militaire des Amériques à la tête de l’état. Vingt ans plus tard et d’innombrables tragédies plus tard... il y est toujours.

L’École militaire des Amériques est célèbre pour avoir enseigné aux militaires latino-américains les doctrines de contre-insurrection et inculqué une idéologie anti-communiste. Nombre de militaires ayant par la suite organisé des coups d’État et instauré des juntes y ont été formés. Cette évidence s’applique à l’Amérique latine mais aussi à l’Afrique, Yahya Jammeh représentant un cas type.

Jacques Serieys

A) La Gambie, exemple révélateur de la nature de nombreux Etats africains (Jacques Serieys)

Avec 11300 km2 et 1 882 450 habitants, la Gambie représente :

- le plus petit Etat de l’Afrique continentale.

- un exemple révélateur de la nature de nombreux Etats africains.

A1) Son existence n’est pas liée à la trajectoire historique d’une ethnie ou à la zone géographique occupée par les locuteurs d’une langue

Malgré sa superficie réduite, la Gambie compte :

- plusieurs peuples : Mandinkas, Fulas, Wolofs, Djolas, Serahules (Soninke), Sérères, Manjago, Bialinkas, Bambaras...

- plusieurs langues : anglais, mandingue, wolof, peul, sérère, crio...

A2) Ses frontières ne sont pas le résultat d’une lente construction historique autour d’une grande ville, d’un marché, d’un Etat

L’existence de la Gambie s’explique par l’importance du fleuve Gambie pour les Européens dans le commerce des esclaves.

Arrivés par l’Océan Atlantique, les Portugais (dès 1455), les Polonais (duché de Courlande), la Hollande, enfin la Grande Bretagne utilisent le fleuve comme axe de pénétration vers l’intérieur du continent pour fournir en êtres humains la "traite des noirs".

L’île James sur la côte atlantique sert de base commerciale et d’escale vers le continent américain.

A partir de 1723, c’est la Compagnie britannique d’Afrique qui domine la Gambie et crée le port de Bathurst (aujourd’hui la capitale Banjul) à l’embouchure du fleuve Gambie sur l’Océan.

En 1889, Français et Britanniques établissent les frontières le Sénégal (colonie française) et la Gambie (colonie britannique totalement enclavée au coeur du Sénégal).

A3) Un Etat aussi artificiel est vulnérable aux coups d’Etat

Il est difficile de construire une vie démocratique nationale dans un Etat né du commerce d’envahisseurs pilleurs d’esclaves. L’autoritarisme étatique et la corruption administrative constituent plus naturellement ses deux mamelles.

La Gambie acquiert son indépendance en 1965 ; Dawda Kairaba Jawara en devient le premier président. En l’absence de vie politique démocratique, il est réélu cinq fois d’affilée.

Suite à des difficultés économiques et des affaires de corruption, un mouvement tente de prendre le pouvoir le 29 juillet 1981 pendant un déplacement du président. Il comprend des révolutionnaires du Parti travailliste de Samba Sanyang Kukoi (PDS), des socialistes et une partie des paramilitaires de la « Force de Campagne ». Grâce à la forte aide militaire du Sénégal voisin et à l’extermination de la plupart des opposants, Jawara revient au pouvoir.

Le 22 juillet 1994, les forces armées, réussissent, elles, leur coup d’état (voir article ci-dessous).

Jacques Serieys

B) Gambie : « Le Fou de Kanilaï » fait régner la peur

Il y a tout juste vingt ans, le président Yahya Jammeh accédait 
au pouvoir par un coup d’État. Des opposants en exil témoignent.

Le 22 juillet est un jour spécial en Gambie. Chaque année, le président Yahya Jammeh fête son coup d’État par «  Une journée de la liberté  ». Un comble. Depuis son arrivée au pouvoir en 1994, ce petit pays d’Afrique de l’Ouest voit l’opposition sévèrement réprimée et la liberté d’expression étranglée.

À l’occasion des vingt ans de règne de ce dictateur méconnu, Amnesty International, en coopération avec deux associations, Article 19 et la Rencontre africaine pour la défense des droits de l’homme, publie un rapport édifiant  : Vingt Années de peur en Gambie  : il est temps que justice soit rendue  ! «  Dans cette enquête, nous dénonçons la détérioration de la situation des droits de l’homme en Gambie. Avec les deux associations qui ont collaboré avec nous, nous demandons que cesse le règne de la peur  », explique François Patuel, qui travaille activement à la défense des droits de l’homme en Afrique de l’Ouest pour Amnesty International depuis Dakar. Les cas étudiés dans le rapport, qui ne représentent qu’une infime partie de la réalité, détaillent l’histoire de défenseurs des droits de l’homme, journalistes ou militants de l’opposition envers lesquels le régime a utilisé les moyens les plus atroces pour les contraindre au silence.

«  Ce régime basé sur la peur 
ne peut pas durer, j’ai l’espoir 
que cela change  »

Dignitaire religieux et défenseur des droits humains, l’imam Baba Leigh a été arrêté en 2012 par l’Agence nationale de renseignement (NIA). Joint par téléphone, il nous a raconté qu’il avait été torturé pendant dix jours et battu à coups de matraques et de fouets. Un jour, lors de sa détention de cinq mois, les autorités sont allées jusqu’à mettre en scène sa mort. Ses bourreaux sont venus le chercher tard dans la nuit. Là, ils l’ont enterré jusqu’aux épaules et lui ont laissé présager qu’il serait enterré vivant. Finalement, il sera relâché. «  Yahya Jammeh ne peut conduire la Gambie, l’économie est mauvaise, les gens sont épuisés, ont peur… Le pays s’effondre  », affirme-t-il depuis les États-Unis, où il vit désormais en exil. Le traumatisme de cette détention est encore très présent chez cet homme qui qualifie les deux décennies de pouvoir de Jammeh de «  vingt années d’enfer  ».

Les histoires atroces telles que celle de l’imam Baba Leigh se succèdent, toujours plus violentes. Comme ce jour où les autorités ont enfermé 1 000 personnes dans un stade et leur ont fait boire des boissons hallucinogènes. Cet acte surréaliste est à l’image du président Yahya Jammeh qui affirme pouvoir guérir le sida, la stérilité ou l’épilepsie à l’aide de plantes traditionnelles et d’incantations mystiques, d’où son surnom de «  Fou de Kanilaï  », son lieu de naissance. En 1993, le démocrate Dawda Jawara, que Jammeh renversera, abolit la peine de mort. En 1994, dès sa prise de pouvoir, le maître de Banjul, la capitale gambienne, la rétablit, et l’intègre dans la Constitution en 1997.

En 2013, deux lois liberticides sont adoptées, portant modification de la loi relative à l’information et à la communication et modification du Code pénal. Elles répriment la liberté d’expression et peuvent être utilisées contre toute personne qui émet une opposition critique au pouvoir. Elles élargissent les définitions de diverses infractions et instaurent, entre autres, des châtiments plus sévères pour les troubles à l’ordre public, tels que «  proférer des propos injurieux  » ou «  chanter des chansons injurieuses  ». Perversion totale de ces lois, les chefs d’accusation ne sont pas définis dans le texte, ce qui permet aux autorités d’arrêter les citoyens considérés comme hostiles au pouvoir pour des motifs banals de la vie quotidienne.

De plus, Yahya Jammeh ignore totalement la résolution 145 des Nations unies relative à la protection des journalistes et des défenseurs des droits humains. Il n’a également que faire des condamnations de la Cour de justice de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) qui a notamment condamné le pays, en 2009, pour la mort de neuf détenus par un peloton d’exécution. Ils n’avaient pas pu avoir recours à tous les dispositifs judiciaires en vigueur en Gambie. «  Ce régime basé sur la peur ne peut pas durer, j’ai l’espoir que cela change  », nous déclare, depuis les États-Unis, le docteur Amadou Scattred Janneh qui, lui aussi, a connu la torture du pouvoir gambien pour avoir porté des 
t-shirts avec des slogans contre le pouvoir. «  Nous avons choisi une stratégie de non-violence pour résister au régime, il faut maintenant que la communauté internationale fasse pression et que soit adopté des sanctions ciblées contre les dirigeants  », explique-t-il. «  Nous sommes un petit pays sans ressources ou enjeu stratégique pour que l’on s’intéresse à nous  », décrypte l’imam Baba Leigh. «  Seule la communauté internationale peut nous aider, le peuple gambien n’a pas les moyens de lutter avec le pouvoir qui est trop puissant  », lance-t-il comme un appel. Pour François Patuel, les autorités et les dirigeants gambiens doivent changer d’attitude par eux-mêmes. «  En octobre, la Gambie passe devant l’ONU pour l’examen périodique universel qui analyse les évolutions des droits de l’homme. Les États pourront alors poser les questions à ce pays sur la détérioration et la violation de ces droits durant les vingt années écoulées. C’est à ce moment-là qu’il va falloir demander des comptes à Jammeh.  »

Rudy Bourianne, L’Humanité

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