1er juin 1958 Le "Coup d’Etat démocratique" du général de Gaulle réussit puis installe la 5ème République

samedi 10 juin 2017.
 

Rappelons les faits. Le 13 mai 1958 ont lieu à Alger une grève générale et une grande manifestation, en réaction à la fusillade par le FLN quelques jours plus tôt de trois soldats français. Parmi la grande masse des partisans de l’Algérie française, des activistes favorables à un gouvernement militaire réussissent à détourner ce mouvement, qui tourne à l’émeute et débouche sur la prise du Gouvernement général (GG). C’est que le 13 mai est aussi le jour où, à Paris, Pierre Pflimlin doit être investi par l’Assemblée nationale comme nouveau Président du Conseil, succédant à Félix Gaillard (démissionnaire depuis le... 15 avril). Or, des activistes aux pieds-noirs en passant par l’armée, personne à Alger ne veut de ce démocrate-chrétien « libéral », qui avait fait connaître son choix d’une solution négociée en Algérie.

Face à cette insurrection, l’attitude de l’armée française en Algérie est un mélange de complaisance, de complicité et de laisser-faire. Depuis de longs mois, les militaires ne supportent plus l’absence de ligne politique ferme du Gouvernement en métropole. Par télégramme secret du 9 mai adressé au Président de la République René Coty, le général Salan, chef des forces françaises en Algérie, avait d’ailleurs prévenu : « l’Armée française, d’une façon unanime, sentirait comme un outrage l’abandon de ce patrimoine national [i.e. : l’Algérie française]. On ne saurait préjuger sa réaction de désespoir ».

Profitant du coup de force des manifestants, les gaullistes - qui depuis des mois réclament et tentent d’organiser le retour du général de Gaulle au pouvoir - essaient de tirer leur épingle du jeu. Quoique minoritaires à Alger, ils le feront avec brio.

La prise du GG aboutit à la création d’un « Comité de salut public », présidé par le général Massu, partisan d’un retour de Gaulle : l’armée sort clairement de la légalité pour prendre en main l’insurrection. Le général Salan, quoique non gaulliste et réservé sur le mouvement, ferme les yeux. Il est pourtant immédiatement conforté dans ses pouvoirs par le Gouvernement de métropole qui lui confère la totalité des pouvoirs civils, afin de ne pas perdre la face et de donner l’illusion de maîtriser la situation.

Au sein du Comité de salut public, les gaullistes sont bien représentés, notamment par Léon Delbecque qui en est le vice-président. Ils ont un seul but : que de toute cette agitation sorte un grand appel au général de Gaulle. De fait, en fin de journée, Salan adresse un télégramme au Président Coty réclamant le recours à « un arbitre national, afin de constituer un gouvernement de salut public »[i]. Quelques heures après, c’est Massu qui au balcon du GG lance, explicitement cette fois, un appel à de Gaulle devant la foule.

En réaction, à 1h20, l’Assemblée nationale finit par s’accorder pour trouver une majorité à Pierre Pflimlin et l’investir à la présidence du Conseil. Les gaullistes sont déçus, la situation politique incertaine.

Le lendemain, l’équivoque est à son comble : Pflimlin confirme Salan dans ses pouvoirs, sans qu’il ait désavoué les insurgés d’Alger, évidemment hostiles au nouveau Gouvernement. Le surlendemain, devant une foule algéroise toujours aussi nombreuse, Salan saute le pas et lance le fameux « vive la France, vive l’Algérie française, vive de Gaulle ! »[ii]. Ce dernier sort enfin de son silence et se dit « prêt à assumer les pouvoirs de la République ». La joie est d’autant plus grande à Alger que le général ne condamne pas le coup de force militaire. Jusqu’à son retour au pouvoir, il restera sur cette ligne ambiguë, consistant à jouer le jeu du respect des procédures institutionnelles tout en s’appuyant sur les insurgés d’Alger et en les encourageant par son approbation tacite.

À Paris, on craint la guerre civile. L’état d’urgence est voté par l’Assemblée nationale. Dans son livre L’agonie de la IVe République (Gallimard, 2006, p. 178), Michel Winock décrit ainsi la situation le 16 mai : « le président de l’Assemblée, André Le Troquer, a requis le préfet de police et le gouverneur militaire de Paris afin d’assurer la sécurité du Palais-Bourbon. Au centre de la ville, au Quartier latin, aux carrefours stratégiques, des cars de police, des voitures-radio, des patrouilles de CRS révèlent le danger. Autre signe de l’inhabituel : dans les magasins, les clients font des provision de guerre par peur de la pénurie. Les pommes de terre commencent à manquer, on emporte chez soi des réserve de sucre, d’huile, de pâtes, de sel ».

Le 19 mai, de Gaulle donne une conférence de presse où il condamne « le régime des partis » et se prévaut de sa légitimité historique (« j’ai rétabli la République ») pour justifier son nécessaire retour au pouvoir. Mais de Gaulle ne veut pas se plier aux procédures constitutionnelles. Parlant de lui à la troisième personne, il déclare : « si de Gaulle était amené à se voir déléguer des pouvoirs exceptionnels, pour une tâche exceptionnelle, dans un moment exceptionnel, cela ne pourrait évidemment se faire suivant la procédure et les rites habituels, tellement habituels que tout le monde en est excédé. Il faudrait adopter une procédure elle aussi exceptionnelle ».

Mais pendant ce temps se déroule le plus ahurissant : la voie démocratique semblant bouchée, une partie de l’armée en Algérie prépare secrètement - en liaison avec les gaullistes - un débarquement sur Paris : c’est l’opération dite Résurrection. Massu en parla plus tard comme une « arme supplémentaire » offerte par les rebelles d’Alger au général de Gaulle, au cas où le retour au pouvoir par le processus parlementaire n’aurait pas été possible. La pression est forte, elle continue de monter les jours suivants : les manifestations et les appels à un gouvernement gaulliste de salut public se multiplient ; la Corse se rallie au mouvement insurrectionnel le 24 mai sur l’initiative de Massu, preuve que le complot militaire est bien réel.

Le 26 mai, de Gaulle rencontre secrètement Pflimlin, mais ils ne parviennent à aucun accord, de Gaulle refusant de désavouer Alger et de condamner la prise d’Ajaccio. Mais le lendemain, forçant le destin, de Gaulle affirme sans scrupule qu’il a « entamé le processus régulier nécessaire à l’établissement d’un gouvernement républicain capable d’assurer l’unité et l’indépendance du pays ».

Du côté des militaires, cette déclaration provoque l’ajournement de l’opération Résurrection. Mais du fait de l’hostilité de la gauche, de Gaulle n’est pas du tout assuré d’obtenir son investiture par l’Assemblée. C’est bien pourquoi, à sa propre demande, il reçoit le 28 mai à Colombey un représentant de Salan, le général Dulac, venu lui exposer les conditions précises du plan prévu pour prendre Paris. Lors de cette entrevue, de Gaulle se renseigne sur le déroulement de l’opération avec force détails, jusqu’à trouver les moyens envisagés trop légers[iii]. En apportant sa caution à l’opération et en laissant carte blanche à Salan, de Gaulle continue donc de jouer sur les deux tableaux : « la première solution, celle du "processus régulier", l’arrivée au pouvoir en toute légalité, a sa préférence sans aucun doute. Mais il ne néglige pas un autre scénario : le débarquement des paras, une menace de guerre civile accrue et son intervention à lui, au bout de quelques jours, en arbitre »[iv].

Preuve de cette duplicité, le même soir de Gaulle s’entretient ensuite avec les présidents de l’Assemblée nationale et du Sénat, André Le Troquer et Gaston Monnerville. De Gaulle veut les pleins pouvoirs, la mise en congé du Parlement et une nouvelle Constitution taillée sur mesure. Devant l’opposition de Le Troquer, de Gaulle répond : « eh bien (...) si le Gouvernement vous suit, je n’aurai pas autre chose à faire que vous laisser vous expliquer avec les parachutistes et rentrer dans ma retraite en m’enfermant dans mon chagrin »[v]...

Mais l’on n’ira pas jusque là : le 29 mai, Pierre Pflimlin démissionnaire, le Président Coty appelle enfin de Gaulle au pouvoir et lui demande de constituer un « Gouvernement de salut national » et de procéder à une « réforme profonde de nos institutions ». Cela entraîne l’abandon de l’opération Résurrection dont le début devait être imminent, une concentration des avions militaires ayant déjà commencé dans le sud-ouest du pays. Le 1er juin, de Gaulle est investi par l’Assemblée nationale sans difficultés, en dépit de l’opposition des communistes et de quelques députés de la gauche modérée comme Pierre Mendès-France (« je ne voterai pas le pistolet sur la tempe ») et François Mitterrand (« en droit, le général de Gaulle tiendra ce soir ses pouvoirs de la représentation nationale ; en fait, il les détient déjà du coup de force »). Le lendemain est votée la loi constitutionnelle ouvrant la voie à l’élaboration d’une nouvelle Constitution, qui aboutira en septembre.

Que conclure de tout cela ? Que l’on est loin de l’histoire officielle de la naissance de la Ve République où de Gaulle est appelé, dans un vaste consensus, en sauveur d’une République rendue impuissante par le « régime des partis ». La réalité, bien moins glorieuse que la légende, est celle d’un « coup d’État démocratique » (Christophe Nick) ou d’un « coup d’État de velours » (Michel Winock). Si la transition entre les deux régimes s’est faite dans le respect des formes juridiques, c’est sous la menace d’un putsch instrumentalisé par de Gaulle. Que l’on ne s’étonne pas ensuite du caractère « bonapartiste » ou « monarchiste » de la Constitution de 1958...

G.

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[i] Le terme de « gouvernement de salut public » n’est pas sorti de nulle part. Au cours des semaines précédentes, il avait notamment été relancé et répandu par le sénateur gaulliste Michel Debré, futur « père » de la Constitution de la Ve République.

[ii] Outre les pressions des gaullistes au sein du Comité du salut public (c’est Léon Delbecque qui, à la fin de l’allocution de Salan, lui aurait « soufflé » le « vive de Gaulle »), l’appel à de Gaulle est motivé par le fait qu’il est pour les partisans de l’Algérie française le seul moyen de « sortir d’une dangereuse impasse, où tout le monde risquait de tout perdre. De Gaulle était devenu, pour ceux-là même qui, là-bas, n’avaient pas d’admiration pour lui, la solution miracle pour s’extirper par le haut du bourbier sécessionniste » (Michel Winock, L’agonie de la IVe République, Gallimard, 2006, p. 172).

[iii] Sur cet entretien, voir Christophe Nick, Résurrection, Fayard, 1998, p. 715-718. Mais le témoignage filmé du général Dulac est encore plus édifiant : on peut le voir dans le documentaire de Patrick Rotman, De Gaulle, le retour : 13 mai 1958 (France 3, Les dossiers de l’histoire, collection « Les brûlures de l’histoire », 1998).

[iv] Michel Winock, op. cit., p. 260. Dans le même sens, le gaulliste Raymond Triboulet résume bien la situation : « si le "complot" n’a pas été conçu et ordonnancé par le Général, [celui-ci] a laissé grandir autour de lui une "opération" menée par des acteurs dont certains, et non des moindres, pouvaient se targuer de cet "accord tacite" qu’ [il] savait si bien donner » (cité par Odille Rudelle, Mai 1958, de Gaulle et la République, Plon, 1988, p. 118).

[v] C’est de Gaulle lui-même qui le rapporte dans ses Mémoires d’espoir (Plon, 1970, tome 1, p. 30).

En temps qu’institution, l’Eglise ne naît ni des apôtres, ni des martyrs, ni des catacombes mais des luxueux palais impériaux du 4ème siècle. L’aristocratie et l’Eglise accaparent alors richesses et terres des paysans. Elles limitent de plus en plus le rôle des magistrats municipaux au profit du pouvoir personnel du Défenseur de la Cité, véritable chef omnipotent incarné par l’évêque...

Le passage d’une religion d’espérance à une institution au service des privilégiés a évidemment occasionné des résistances. Les pélagiens, croyants comme évêques, ont théorisé la valeur de l’homme créé par Dieu, sa dignité, son corps, son autonomie pour être l’instrument du Bien, sa responsabilité dans sa destinée d’où l’importance de la liberté, de la raison, d’une vie morale active et généreuse. Les donatistes, majoritaires en Afrique du Nord, ont défendu la justice sociale aux côtés des paysans et ouvriers agricoles, refusant le christianisme d’Etat, profiteur de grands domaines et solidaire de la noblesse dorée.

La répression sanguinaire de tous ces "hérétiques pélagiens et donatistes" "qui ne possèdent pas la vérité" est bénie par le puissant Saint Augustin car, "pour redresser un bâton, il faut l’approcher du feu". "Ne te laisse pas émouvoir par les supplices et les châtiments infligés... aux sacrilèges... aux adversaires de la vérité". Pour comprendre l’idéologie portée par le catholicisme rouergat du Moyen Age jusqu’en 1944, la connaissance du "Père de l’Eglise" Saint Augustin est indispensable.

Pour ce Saint Augustin " maître incontesté de toute l’Eglise, immédiatement après les apôtres", l’humanité n’est qu’une masse de damnés résultant du pêché originel, mis à part un petit nombre d’élus investis du pouvoir divin sur terre. Il place Dieu en tout, de la Création à la procréation, mais déniche aussi partout "le péché" cause de l’esclavage et de la mort. Toute souffrance, tout malheur terrestre constitue une pénitence, une expiation, une épreuve, la punition des "fautes" par Dieu, un "noviciat pour l’éternité". Le but de la vie humaine, c’est la "jouissance de Dieu" par une vie d’obéissance, de peine, de continence sexuelle et alimentaire. La doctrine chrétienne "a ses préférences" car "elle prescrit de croire ce qui reste indémontré". Enfin, il dénonce la prétention de l’Etat et des Cités à rechercher la justice, l’ordre et la paix à la place de Dieu " qui seul dispense la grandeur des empires selon le besoin des temps que sa Providence gouverne".

Le christianisme devient une communauté à la fois sociale, politique et religieuse qui compense pour ses membres l’affaiblissement des structures publiques et accentue la crise de celles-ci par une logique de privatisation religieuse de la société. A Rodez, beaucoup d’églises sortent de terre, les impôts baissent, mais l’eau ne sort plus de l’aqueduc de 24 kilomètres qui alimentait ses milliers d’habitants (amphithéâtre de 15000 places).

Le baron de Gaujal, ancien émigré, constate dans ses Etudes historiques sur le Rouergue que "le christianisme donnait au clergé dans les municipes une influence devant laquelle tout s’effaça... Le pouvoir municipal fut dépouillé de toutes ses prérogatives". Il voit à juste titre dans "l’importance qu’acquit le christianisme et qu’il n’obtint qu’au détriment de l’autorité municipale" une raison importante de l’effondrement de la civilisation antique. Les villes se vident de leurs habitants qui partent à la campagne survivre en grattant la terre ; la monnaie et le commerce se raréfient. Les peuples germaniques profitent de cette crise et l’accentuent par leurs invasions.

L’Eglise regroupe alors les forces militaires "chrétiennes romaines" dans des régions protégées par leur relief comme la Bretagne et le Rouergue. Pour plus de sûreté, elle s’allie au chef de la peuplade franque nommé Clovis, traître, brutal, pillard, polygamme et probablement incestueux. La famille royale franque fournit des saints et saintes au Rouergue comme Tarcisse.

Le peuple gaulois local des Ruthènes est écrasé de même que les pays du Midi. "L’effet immédiat de la conquête fut le partage des dépouilles et de nombreuses terres... Après la guerre de Clovis contre les Wisigoths, annoncée comme une guerre contre l’hérésie... tous les évêques (obtinrent) des dons immenses... une influence illimitée" (De Gaujal).

Ce pouvoir cléricalo-féodal va être parfois fort mal utilisé comme le prouve le fameux meurtrier Innocent, comte du Gévaudan " Innocent de son nom, mais non innocent de meurtre... il fut récompensé par le don de l’évêché de Rodez. Fait évêque, il ne se dépouilla pas de ses affections vicieuses" (Aymoin le moine). Même l’Histoire des évêques de Rodez le caractérise d’"avide de pouvoir, ambitieux, inaccessible aux scrupules". De Gaujal partage le même point de vue contre ce prélat "indigne et simoniaque" mais il analyse surtout comment au fil des générations "le pouvoir ecclésiastique uni à celui des propriétaires (de fiefs) voit naître l’influence de la propriété... qui va devenir la base du pouvoir".

En effet, la féodalité s’impose. Durant quatorze siècles, les dogmes de Saint Augustin, Père et Docteur de l’Eglise, vont nourrir, pétrir, asservir, pourrir la société aveyronnaise : amour de Dieu, mépris des humains, soumission des femmes, défense de l’injustice sociale parce que naturelle et divine. Quatorze siècles plus tard, face à la 3ème République, les dirigeants de la droite cléricale aveyronanise se considèreront encore comme les descendants sanguins des Francs de Clovis "race illustre, fondée par Dieu même, forte dans les armes... d’une beauté et d’une blancheur singulière, d’un corps noble et sain" (quotidien Union Catholique).

Quatorze siècles plus tard, ils se rallieront encore au cri "Vive le Christ qui aime les Francs".

Heureusement : 1793, 1905, 1944 et enfin 1968 nous ont sorti de cet enfer.


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