Antonio Gramsci, dirigeant et théoricien communiste

dimanche 29 octobre 2017.
 

Gramsci connaît aujourd’hui le même type d’intérêt que dans les années 1965 à 1968. A cette époque, les débats du Parti Communiste Italien représentaient une référence pour tous les jeunes anticapitalistes français. L’Union des Etudiants Communistes générait un courant "Italien de droite" et un autre "Italien de gauche" ; le maoïsme se servit au début des années 1970 des apports venus d’Italie avec en particulier le livre de 560 pages intitulé "De la Chine" rédigé par Maria-Antonietta Macciocchi.

Pourquoi cette vogue de Gramsci dans ces années 1968 ?

- parce que la puissance du mouvement jeune international ainsi que les grandes luttes ouvrières comme Mai 1968 et le Mai rampant italien rendaient à nouveau d’actualité la perspective d’une rupture avec le capitalisme et la construction d’une société plus juste, plus démocratique, ouverte aux aspirations humaines.

- parce que la grande vague révolutionnaire mondiale précédente était celle des années 1917 1927, que le travail théorique de bilan tiré par Gramsci présentait et présente encore un intérêt considérable

- parce que face à la prise de pouvoir bureaucratique et policière de Staline en URSS au détriment des vieux bolchéviks et des vainqueurs de la révolution d’octobre, Gramsci eut le courage d’en faire discuter le bureau politique du Parti Communiste Italien et d’adresser une lettre en URSS posant parfaitement la question dans sa conclusion " L’unité et la discipline ne sauraient être appliquées de façon mécanique et coer­citive ; elles doivent être l’expression d’un consentement sincère, non celle d’un grou­pe adverse prisonnier ou assiégé"

Lettre de Gramsci à Staline sur l’écrasement de Trotsky, Zinoviev, Kamenev... (14 octobre 1926)

- parce qu’après cette catastrophe du stalinisme et la dilution de la social-démocratie dans les prébendes électorales du capitalisme, la crise du marxisme au plan théorique nécessitaient une remise à plat totale du mouvement socialiste et de ses textes fondateurs.

- parce que Gramsci s’est trouvé en première ligne de la révolution italienne de 1920, puis de l’ascension et de la victoire de Mussolini. Les conclusions théoriques qu’il tire de cette défaite, sur la question de l’hégémonie culturelle en particulier, mérite toute notre attention

Gramsci renaît aujourd’hui comme théoricien majeur au moment où une nouvelle période de montée sociale, démocratique et révolutionnaire paraît se lever. Est-ce justifié ? Sans aucun doute, au moins pour trois raisons :

- théoricien de l’action politique (fondement du marxisme), il utilise les textes comme moyen pour comprendre et agir dans le présent et non comme des formules dogmatiques

- acteur de la plus importante période révolutionnaire connue dans l’histoire humaine, ses écrits contribuent à une sorte de testament théorique de ces années 1917 à 1927.

- Le fait qu’il ait vécu cet embrasement dans un pays d’Europe occidentale rend ce testament encore plus utile pour nous.

Les lignes ci-dessous ne constituent que l’esquisse d’une humble contribution aux débats nécessaires.

1) La jeunesse d’Antonio Gramsci

Il naît en Sardaigne dans une famille de sept enfants. La personne qui le porte, durant ses premières années, le tombe d’où une grave blessure et une malformation de la colonne vertébrale qui le feront souffrir toute sa vie. Durant l’emprisonnement de son père (1900 à 1904) il quitte l’école et travaille au service du cadastre pour contribuer à nourrir sa famille.

Il reprend ensuite ses études au collège puis au lycée. Son enfance n’est guère heureuse et Antonio se réfugie dans la lecture. Il baigne jeune dans l’univers du socialisme par des romans et des écrits théoriques ( Salvemini, Croce, Labriola). A 18 ans, ses exercices scolaires dénotent parfois des idées socialistes fortes.

En 1911, après avoir réussi la licenza liceale (équivalent du baccalauréat), il s’inscrit comme étudiant boursier pour des études de philologie à l’université de Turin. Durant les années 1911 à 1919, cette ville représente le cœur de l’Italie ouvrière grâce aux usines automobiles de Fiat et Lancia.

Comme Jaurès, né dans le Tarn, qui gardera toujours un lien fort à la culture occitane et aux territoires du Midi occitan, Gramsci restera intensément internationaliste et intensément sarde, attaché au mezzogiorno, opprimé par l’Italie du Nord.

2) Gramsci durant la Première guerre mondiale

L’engagement de Gramsci s’explique de façon importante par les boucheries de ce conflit. Il fait rapidement le lien entre l’irresponsabilité des petits groupes qui manipulent incognito les opinions dans le système capitaliste et l’engrenage anonyme de l’entrée en guerre.

« Les faits qui ont mûri aboutissent à leur fin ; la toile tissée à l’ombre s’accomplit : et alors il semble que c’est la fatalité qui emporte tout et tous, il semble que l’histoire est un énorme phénomène naturel, un séisme, dont tous sont victimes, qui a voulu et qui n’a pas voulu, qui savait et qui ne savait pas, qui a été actif et qui est indiffèrent.

L’indifférent s’irrite, il voudrait échapper aux conséquences, il voudrait qu’il soit clair que lui n’y était pour rien, qu’il n’était point responsable. Certains pleurnichent piteusement, d’autres blasphèment avec obscénité, mais personne ou peu de personnes se demandent : si j’avais moi aussi fait mon devoir, si j’avais cherche à faire valoir ma volonté, mon conseil, serait-il advenu ce qui est advenu ? Mais personne ou peu de personnes se sentent responsables de leur indifférence, de leur scepticisme, du fait de ne pas avoir offert leurs bras et leur activité à ces petits groupes de citoyens qui luttaient justement pour éviter tel mal et procurer tel bien. »

« Je hais les indifférents » (Antonio Gramsci, février 1917, La Cité future)

Il milite de plus en plus au détriment de sa carrière envisagée en 1911 1912 de devenir professeur de linguistique. Il adhére aux Jeunes socialistes puis au Parti Socialiste, écrit pour leurs journaux, sympathise avec son aile syndicale et révolutionnaire. Il s’investit dans les cercles de formation des jeunes ouvriers qui l’obligent à compléter sa formation et sa réflexion par exemple dans la connaissance de Marx.

En 1916, Gramsci dispose d’une rubrique régulière dans le journal socialiste de Turin L’Avanti.

3) Le contexte social italien de la politisation d’Antonio Gramsci

L’Italie connaît dans les années 1914 à 1920 une forte poussée sociale, démocratique et révolutionnaire marquée par :

- la Semaine rouge italienne du 7 au 14 juin 1914 La "Semaine rouge" italienne

- un mouvement social pacifiste en 1916

- une insurrection ouvrière en avril 1917

- une véritable insurrection ouvrière armée en août 1918

- une grève de solidarité les 20 et 21 juin 1919 avec la Révolution russe et contre l’intervention capitaliste dans ce pays

- un puissant développement de conseils d’usine à partir d’août 1919, soutenu par le journal de l’aile gauche du PSI L’Ordine nuovo, animé par Gramsci.

- une grève générale turinoise en avril 1920

- une grève générale dans toute l’Italie en septembre 1920.

Le syndicat CGL (Confédération générale du travail), d’orientation revendicative et réformiste) trahit tous ces mouvements massifs qui mettent en danger son rôle de bureaucratie syndicale se vivant comme tranquillement installée dans une république fondée sur le droit du travail et la négociation positive avec le patronat. Il faut savoir cela pour comprendre les nombreux textes de Gramsci dans lequel celui-ci essaie de tirer tel bilan de telle grève locale ou générale pour préparer l’avenir sur le terrain social comme politique.

L’Italie des années 1917 à 1924 pose d’immenses questions de théorie politique concrète. En 1920, les ouvriers grévistes occupent les entreprises, relancent la production sous le contrôle des conseils d’usine. Malheureusement, les circuits commerciaux refusent d’écouler la production, les banques coupent les vivres, les matières premières font défaut, les fascistes commencent à attaquer ici et là des groupes. Se posait évidemment la question du processus politique de transition devant accompagner une grève générale ouvrière du type septembre 1920 en Italie ; vaste question à laquelle Gramsci apporte quelques réponses fouillées par exemple sur l’importance de gagner une hégémonie idéologique dans la société !

4) Du Parti Socialiste Italien aux débats du Parti Communiste

Durant la Première guerre mondiale, le Parti Socialiste italien fait partie de l’aile gauche de la social-démocratie européenne (2ème Internationale). Il ne participe pas à la politique d’Union sacrée dans laquelle sont tombés les socialistes français, allemands, autrichiens, britanniques et autres. Il ne suit pas non plus l’orientation de défaitisme révolutionnaire poursuivie par les bolchéviks russes. Il choisit une orientation intermédiaire « ni saboter, ni appuyer ».

Pour lutter contre la guerre sans se marginaliser, cette orientation ne peut être méprisée. En fait, il s’agit d’un moyen pour éviter de s’engager réellement. La gauche italienne des années 1910 1920, ne vaut guère plus que le syndicat avec :

- des élus socialistes adeptes du maximalisme verbal (déveloopement de soviets, dictature du prolétariat...) pour les campagnes électorales et les fins de banquet mais totalement électoralistes et réformistes sur le fond d’où leur inutilité totale lors des mouvements sociaux dont l’échec fait le lit du fascisme, d’où leur inutilité totale aussi face au rapport de force physique imposé par le fascisme de 1919 à 1924.

- des communistes majoritairement bordiguistes apolitiques, surestimant tellement la combativité, la conscience de classe et la politisation de la classe ouvrière qu’ils croient en un processus linéaire des luttes ouvrières à l’auto-organisation lors des luttes puis conseils ouvriers de la grève générale et enfin aux soviets de l’état communiste. Dans ces conditions, il est logique que leur journal s’intitule Le soviet dès 1918, qu’ils passent à côté des questions politiques concrètes comme l’utilité d’un mot d’ordre de constituante après 1918, qu’ils ne voient pas l’utilité de luttes démocratiques pour isoler l’extrême droite considérant même l’antifascisme comme le symétrique bourgeois du fascisme. Bordiga était leur dirigeant logique.

- des intellectuels garibaldiens guère plus utiles aux citoyens, aux ouvriers grévistes, métayers et petits paysans que le professeur Shadoko auprès des Shadoks qui pompaient toujours

Dans ce contexte, Gramsci apparaît comme une étoile de réflexion et de sens politique. En 1919, il cofonde L’Ordine Nuovo, journal auquel il donne les grandes lignes d’une orientation socialiste ouvrière et révolutionnaire.

5) Gramsci dirigeant du Parti Communiste Italien et oppositionnel à Staline

Cofondateur (21 janvier 1921) puis Secrétaire général du Parti Communiste Italien, député (1924 à 1926), créateur du quotidien l’Unità, Gramsci voit le mouvement communiste international se bureaucratiser et l’URSS s’enfoncer dans les dérives totalitaires.

Dirigeant d’un grand parti communiste et non trotskyste, Gramsci comprend pourtant très tôt que le stalinisme constitue une trahison du léninisme et de la Révolution d’Octobre " Vous êtes aujourd’hui en train de détruire votre oeuvre ; vous dégradez et vous courez le risque de réduire à rien la fonction dirigeante que l’URSS a conquise sous l’impulsion de Lénine" (lettre au Comité Central du Parti Communiste d’URSS, Octobre 1926)

Lettre au Comité Central du Parti Communiste d’Union Soviétique sur la situation dans le Parti bolchevik (1926 Gramsci)

Durant la Troisième période du Komintern où la social-démocratie est analysée comme un social-fascisme plus dangereux que le fascisme, Gramsci emprisonné essaie de convaincre de l’ineptie de cette stratégie.

6) Gramsci dans les geôles du fascisme

Le 8 novembre 1926 il est arrêté puis emprisonné par les fascistes.

Le but des sbires de Mussolini consiste évidemment à détruire le dirigeant révolutionnaire. « Il faut empêcher ce cerveau de penser » assume le procureur. Quelle douleur que de lire les réclamations du prisonnier malade qui réclame un peu de savon, un peu d’eau de Cologne, un rasoir, un peu de fil pour repriser ses chaussettes...

Dans le même temps, la campagne diffamatoire contre Gramsci s’enflamme au sein du PCI malgré son emprisonnement. Il se voit traité de "variole anticommuniste" et est frappé d’une pierre par un stalinien orthodoxe durant la promenade dans la cour de la prison ; après cet incident, il ne participe plus à la promenade.

Le corps d’Antonio tient pourtant durant onze années qu’il utilise à écrire ses fameux Carnets de prison. Il s’éteint dans la nuit du 26 au 27 avril 1937.

7) Le testament théorique de Gramsci sur les échecs de la période 1917 à 1924 en Europe

Les textes staliniens de la 3ème période (1929-1933) révèlent une bêtise politique infinie. La bureaucratie moscovite impose à tous les partis communistes de voir partout un processus incessant de "radicalisation des masses" chauffées par le soleil levant de la Révolution d’Octobre :

- au moment où la montée révolutionnaire précédente a complètement reflué dans tous les pays d’Europe,

- au moment où une majorité de pays subit déjà la loi de régimes fascistes et autoritaires,

- au moment où, par exemple, le nombre de jours de grève s’est complètement effondré

En comparaison de ces insanités, Gramsci pourtant emprisonné par les fascistes, garde les pieds sur terre et le cerveau en éveil. Pour lui, le communisme vient de subir une triple défaite : une défaite politique face au fascisme et au grand capital, une défaite stratégique dans la transition du mouvement social vers une révolution socialiste enfin un "Waterloo idéologique"

8) Quelques textes de Gramsci sur notre site

Syndicats et conseils (1919 Antonio Gramsci)

Le conseil d’usine (1920 Antonio Gramsci)

Avril 1920 Mouvement turinois des conseils d’usines (par Gramsci)

Le Congrès de Tours : Déclaration d’Antonio Gramsci le 4 janvier 1921

Le Vatican ( 1924 Antonio Gramsci)

La fonction d’intellectuel dans la société (Antonio Gramsci)

Pour un parti, outil des masses et une révolution, instrument d’émancipation (3 juillet 1920 Antonio Gramcsi)

Spontanéité et direction consciente, par A. Gramsci

Lettre à Trotsky sur le mouvement futuriste italien (1922 Antonio Gramsci)

La volonté des masses (Antonio Gramsci)

[Langue nationale et grammaire (1935 Antonio Gramsci)

9) Textes sur Gramsci

La domination de classe par l’hégémonie intellectuelle (Gramsci)

http://www.persee.fr/web/revues/hom...

1920 : Occupations d’usines à Turin :

http://www.lcr-lagauche.be/cm/index...

10) Antonio Gramsci : je hais ceux qui ne résistent pas

Portrait. À l’occasion du quatre-vingtième anniversaire de la disparition, le 27 avril 1937, du philosophe marxiste et fondateur du Parti communiste italien, à l’âge de quarante-six ans, la pensée d’Antonio Gramsci fait signe du présent vers l’avenir.

Antonio Gramsci, «  pour nous, vivants, dans la clarté cendrée  », comme l’écrit Pier Paolo Pasolini dans le recueil que le poète et ­cinéaste a consacré au dirigeant du Parti communiste italien dans les années 1950 (1). Assassiné à petit feu par le régime de Mussolini, il meurt le 27 avril 1937 après une dizaine d’années d’incarcération et d’hospitalisation sous surveillance le conduisant de Turi à Rome en passant par Civitavecchia et Formia. Ses cendres reposent, dans le quartier du Testaccio, au cimitero acattolico di Roma, non loin des tombes de Keats, de Shelley et d’Antonio Labriola, l’un des premiers représentants du marxisme italien.

«  Nous devons empêcher ce cerveau de fonctionner pendant vingt ans  », avait déclaré le procureur fasciste dans son réquisitoire contre le militant, écrivain et journaliste communiste, accusé de conspiration, d’incitation à la guerre civile et à la haine de classe par le tribunal spécial pour la sécurité de l’État de Mussolini, en 1928. Il sera condamné à vingt ans de réclusion, le 4 juin de la même année, peine finalement réduite de moitié, le but atteint. Libéré le 21 avril 1937, rongé par la maladie, il meurt d’une hémorragie cérébrale quelques jours plus tard, à l’âge de 46 ans.

À la déconvenue de ses geôliers fascistes, il laisse dans ses Cahiers de prison, en plus de celui parsemant ses articles et ses interventions publiées pendant ses années de liberté (2), un florilège d’idées et d’analyses essentielles à notre temps, mettant la volonté ­collective – contre le fatalisme économique social-démocrate ou social-bureaucratique – et la lutte intellectuelle et culturelle au centre du combat contre l’exploitation capitaliste et la société de castes et de classes. Hégémonie culturelle, classes subalternes, État élargi, révolution passive, bloc historique, philosophie de la praxis, historicisme, césarisme progressif et régressif, guerre de position et de mouvement, intellectuel organique… autant de concepts qui portent la signature de Gramsci, pour reprendre la formule deleuzienne, dans lesquels vont puiser aussi bien les philosophes marxistes contemporains et les théoriciens du «  populisme de gauche  » que, mais à contre-emploi quant à la fin poursuivie par l’intellectuel communiste, les représentants de la pensée néolibérale et réactionnaire.

«  Je hais les indifférents  », écrit Gramsci dans un article publié dans le journal La Citta futura le 11 février 1917. «  Je suis en vie, je suis existant. C’est pourquoi je hais ceux qui ne résistent pas, c’est pourquoi je hais les indifférents  » (3), précise-t-il en une fulgurance mettant en joue l’univers moral et pratique de la petite bourgeoisie de l’Italie préfasciste et fasciste que décrira plus tard, par le menu, Alberto Moravia dans ses romans. Mélange de tendances velléitaires, d’inertie et de délectation morbide, puritaine, érotique et haineuse, de conformisme, ­d’égoïsme, de ­superficialité, d’apathie et de ­fascination pour la violence, elle conduira l’Italie au désastre. À l’époque où il écrit ces lignes, Gramsci vient d’avoir 26 ans, avec, derrière lui, une vie d’engagements et de combats déjà bien trempée.

Celle-ci se déroule sur une période déchirée de l’histoire du socialisme. Ponctuée par le congrès d’Erfurt du SPD qui marque le triomphe du marxisme en Allemagne et sur la scène européenne, la poussée du syndicalisme à la fin du XIXe siècle, la révolution russe de 1905, le développement du parlementarisme socialiste et la rupture des partis de la IIe Internationale avec la stratégie de front commun contre la guerre, la ­révolution d’Octobre, la défaite des mouvements révolutionnaires en Europe de l’Ouest et en Allemagne en particulier, la création de la IIIe Internationale et la montée de la dictature de Staline en Union soviétique, elle se déploie, ainsi que sa pensée, à partir de son adhésion au Parti socialiste italien, en 1914, en relation avec ce mouvement historique marqué en outre, en Italie, par l’émergence et la victoire du fascisme. Une vie et une pensée en mouvement donc, en mouvement dialectique, tantôt marquées par la brutalité de la conjoncture, tantôt échappant à celle-ci par la réflexion – sur le Risorgimento italien et sur l’œuvre de Machiavel par exemple – ou, du fait de l’isolement, propices à l’approfondissement des questions théoriques. La nécessité de fournir aux ouvriers une éducation politique et culturelle

Né le 22 janvier 1891 à Ales, dans une famille désargentée de Sardaigne, Gramsci obtient une bourse après son baccalauréat et engage des études de philologie à l’université de Turin, en 1911. La ville du Piémont est à l’époque le théâtre d’un bouleversement industriel sans précédent en Italie avec le développement de l’industrie automobile autour des usines Fiat et Lancia. Dans ce contexte, où il passe sans transition du monde rural sarde à la ville moderne cosmopolite et industrielle, il découvre le monde ouvrier en lutte, le syndicalisme et se lie, dans le cadre des cercles socialistes, à Palmiro ­Togliatti, futur dirigeant du PCI.

Rédacteur, tout d’abord, pour Il Grido del Popolo, sa réputation de journaliste grandit, et il collabore bientôt à Avanti, l’organe national du Parti socialiste italien, à partir de 1916. Prenant part à l’insurrection ouvrière de Turin du mois d’août 1917, il anime, à partir de 1919, le mouvement conseilliste qui préconise la création de conseils d’ouvriers sur le modèle des premiers soviets russes dans les entreprises. C’est également pour lui l’année du lancement d’un nouveau journal, l’Ordine Nuovo, dans lequel il expose la nécessité de fournir aux ouvriers une éducation politique et culturelle, de réorganiser la société italienne et de construire une culture socialiste révolutionnaire. En janvier 1921, il est, avec Amadeo Bordiga, Palmiro Togliatti, Angelo Tasca et Umberto Terracini parmi les fondateurs du Parti communiste d’Italie (PCI) au congrès de Livourne. Après Amadeo Bordiga, élu député de Turin en 1921, Gramsci devient secrétaire général du PCI en 1923. Il fonde le journal l’Unità en 1924.

L’année 1922 est celle de la marche sur Rome de Mussolini. Le 29 octobre, le roi d’Italie, Victor-Emmanuel III, charge le futur dictateur de former un gouvernement. Les lois fascistissimes sont décrétées trois ans plus tard, en 1925 et 1926, qui instaurent le pouvoir absolu du Duce et du Gran Consiglio del fascismo sur l’Italie. Interdiction du droit de grève et des syndicats non liés au pouvoir, interdiction des journaux non fascistes et mise en place d’une censure systématique, destitution du pouvoir législatif du Parlement, soumission des associations au contrôle de la police, création de l’Ovra, police secrète politique, remplacement des ­administrations communales et provinciales élues par des autorités nommées par le gouvernement, interdiction des partis autres que le Parti fasciste, assignation à résidence et incarcération des antifascistes sont au menu du festin politique des chemises noires. La loi du 25 novembre 1928 crée le tribunal spécial pour la sécurité de l’État, l’institution qui condamnera Gramsci, arrêté à Rome le soir du 8 novembre 1926, à vingt ans de réclusion en 1928. 1932, l’Humanité lance une campagne pour obtenir sa libération

En entrant, numéro 7047, dans sa prison de Turi, dans les Pouilles, Gramsci semblait rejoindre dans la défaite l’armée de Spartacus, écrasée dans les plaines de Brundisium, à quelques kilomètres de son lieu de détention par l’armée de Crassus, en 71 avant notre ère. Le fait est que c’est à la clinique du docteur Cusumano, à Formia, sur la section de la voie Appienne menant de Capoue à Rome sur laquelle furent crucifiés les 6 000 survivants de la bataille de Senerchia, dernière bataille menée par l’esclave révolté, que Gramsci fut transféré en 1932 à la suite de la campagne lancée dans l’Humanité par Romain Rolland et Henri Barbusse pour obtenir sa libération. Le relâchement de ses conditions de détention fut favorable à son travail de recherche et de réflexion. Son «  cerveau  » ne s’arrêta pas de «  fonctionner  ». Elles n’empêchèrent malheureusement pas la ­dégradation de sa santé, consécutive à ses premières années d’incarcération. «  Je ­reviendrai et je serai des millions  », déclare Spartacus dans le roman d’Howard Fast, avant de mourir. Écrits d’une écriture fine et serrée sur 32 cahiers, soit 3 000 pages manuscrites portant sur Machiavel, l’école laïque, Ugo Foscolo, la Réforme, l’américanisme, la Renaissance, le roman-feuilleton, Dante, le folklore, la langue littéraire et les dialectes, le théâtre, le Risorgimento ou encore sur l’œuvre de Benedetto Croce parmi des dizaines d’autres sujets, les mots de Gramsci des Cahiers de prison sont des millions qui nous parlent encore et d’autant plus aujourd’hui que plane sur la France, sur l’Europe et le monde, la menace conjointe du néofascisme et d’un néolibéralisme à bout de souffle.

Rouge sous la cendre, sa pensée, toujours prête à s’embraser, est un appel à l’éveil et à la persévérance dans la lutte révolutionnaire et émancipatrice. «  Les idées deviennent une force matérielle quand elles s’emparent des masses  », écrivait Marx. «  Les idées sont comme les puces, elles marchent toutes seules et, quand tu t’y attends le moins, les voilà qui te mordent et te font sursauter  », écrit Moravia. Sur la tombe de Gramsci, Pasolini décrit «  un chiffon rouge, comme celui noué au cou des partisans et, près de l’urne, sur le sol cendré, deux géraniums, d’un rouge différent  ». À chaque 1er Mai, une nouvelle fleur refleurit, ­invincible. «  Quest’è il fiore del partigiano.  »

Jérôme Skalski, L’Humanité

http://www.humanite.fr/antonio-gram...

(1) Les Cendres de Gramsci, de Pier Paolo Pasolini. «  Poésie  », Gallimard.

(2) Antonio Gramsci, textes choisis et présentés par André Tosel, le Temps des cerises.

(3) Pourquoi je hais l’indifférence, d’Antonio Gramsci. «  Rivages poche  », Payot.

11) Antonio Gramsci, «  pour nous vivant  »

Portrait. À l’occasion du quatre-vingtième anniversaire de la disparition, le 27 avril 1937, du philosophe marxiste et fondateur du Parti communiste italien, à l’âge de quarante-six ans, la pensée d’Antonio Gramsci fait signe du présent vers l’avenir.

Antonio Gramsci, «  pour nous, vivants, dans la clarté cendrée  », comme l’écrit Pier Paolo Pasolini dans le recueil que le poète et ­cinéaste a consacré au dirigeant du Parti communiste italien dans les années 1950 (1). Assassiné à petit feu par le régime de Mussolini, il meurt le 27 avril 1937 après une dizaine d’années d’incarcération et d’hospitalisation sous surveillance le conduisant de Turi à Rome en passant par Civitavecchia et Formia. Ses cendres reposent, dans le quartier du Testaccio, au cimitero acattolico di Roma, non loin des tombes de Keats, de Shelley et d’Antonio Labriola, l’un des premiers représentants du marxisme italien.

«  Nous devons empêcher ce cerveau de fonctionner pendant vingt ans  », avait déclaré le procureur fasciste dans son réquisitoire contre le militant, écrivain et journaliste communiste, accusé de conspiration, d’incitation à la guerre civile et à la haine de classe par le tribunal spécial pour la sécurité de l’État de Mussolini, en 1928. Il sera condamné à vingt ans de réclusion, le 4 juin de la même année, peine finalement réduite de moitié, le but atteint. Libéré le 21 avril 1937, rongé par la maladie, il meurt d’une hémorragie cérébrale quelques jours plus tard, à l’âge de 46 ans.

À la déconvenue de ses geôliers fascistes, il laisse dans ses Cahiers de prison, en plus de celui parsemant ses articles et ses interventions publiées pendant ses années de liberté (2), un florilège d’idées et d’analyses essentielles à notre temps, mettant la volonté ­collective – contre le fatalisme économique social-démocrate ou social-bureaucratique – et la lutte intellectuelle et culturelle au centre du combat contre l’exploitation capitaliste et la société de castes et de classes. Hégémonie culturelle, classes subalternes, État élargi, révolution passive, bloc historique, philosophie de la praxis, historicisme, césarisme progressif et régressif, guerre de position et de mouvement, intellectuel organique… autant de concepts qui portent la signature de Gramsci, pour reprendre la formule deleuzienne, dans lesquels vont puiser aussi bien les philosophes marxistes contemporains et les théoriciens du «  populisme de gauche  » que, mais à contre-emploi quant à la fin poursuivie par l’intellectuel communiste, les représentants de la pensée néolibérale et réactionnaire.

«  Je hais les indifférents  », écrit Gramsci dans un article publié dans le journal La Citta futura le 11 février 1917. «  Je suis en vie, je suis existant. C’est pourquoi je hais ceux qui ne résistent pas, c’est pourquoi je hais les indifférents  » (3), précise-t-il en une fulgurance mettant en joue l’univers moral et pratique de la petite bourgeoisie de l’Italie préfasciste et fasciste que décrira plus tard, par le menu, Alberto Moravia dans ses romans. Mélange de tendances velléitaires, d’inertie et de délectation morbide, puritaine, érotique et haineuse, de conformisme, ­d’égoïsme, de ­superficialité, d’apathie et de ­fascination pour la violence, elle conduira l’Italie au désastre. À l’époque où il écrit ces lignes, Gramsci vient d’avoir 26 ans, avec, derrière lui, une vie d’engagements et de combats déjà bien trempée.

Celle-ci se déroule sur une période déchirée de l’histoire du socialisme. Ponctuée par le congrès d’Erfurt du SPD qui marque le triomphe du marxisme en Allemagne et sur la scène européenne, la poussée du syndicalisme à la fin du XIXe siècle, la révolution russe de 1905, le développement du parlementarisme socialiste et la rupture des partis de la IIe Internationale avec la stratégie de front commun contre la guerre, la ­révolution d’Octobre, la défaite des mouvements révolutionnaires en Europe de l’Ouest et en Allemagne en particulier, la création de la IIIe Internationale et la montée de la dictature de Staline en Union soviétique, elle se déploie, ainsi que sa pensée, à partir de son adhésion au Parti socialiste italien, en 1914, en relation avec ce mouvement historique marqué en outre, en Italie, par l’émergence et la victoire du fascisme. Une vie et une pensée en mouvement donc, en mouvement dialectique, tantôt marquées par la brutalité de la conjoncture, tantôt échappant à celle-ci par la réflexion – sur le Risorgimento italien et sur l’œuvre de Machiavel par exemple – ou, du fait de l’isolement, propices à l’approfondissement des questions théoriques. La nécessité de fournir aux ouvriers une éducation politique et culturelle

Né le 22 janvier 1891 à Ales, dans une famille désargentée de Sardaigne, Gramsci obtient une bourse après son baccalauréat et engage des études de philologie à l’université de Turin, en 1911. La ville du Piémont est à l’époque le théâtre d’un bouleversement industriel sans précédent en Italie avec le développement de l’industrie automobile autour des usines Fiat et Lancia. Dans ce contexte, où il passe sans transition du monde rural sarde à la ville moderne cosmopolite et industrielle, il découvre le monde ouvrier en lutte, le syndicalisme et se lie, dans le cadre des cercles socialistes, à Palmiro ­Togliatti, futur dirigeant du PCI.

Rédacteur, tout d’abord, pour Il Grido del Popolo, sa réputation de journaliste grandit, et il collabore bientôt à Avanti, l’organe national du Parti socialiste italien, à partir de 1916. Prenant part à l’insurrection ouvrière de Turin du mois d’août 1917, il anime, à partir de 1919, le mouvement conseilliste qui préconise la création de conseils d’ouvriers sur le modèle des premiers soviets russes dans les entreprises. C’est également pour lui l’année du lancement d’un nouveau journal, l’Ordine Nuovo, dans lequel il expose la nécessité de fournir aux ouvriers une éducation politique et culturelle, de réorganiser la société italienne et de construire une culture socialiste révolutionnaire. En janvier 1921, il est, avec Amadeo Bordiga, Palmiro Togliatti, Angelo Tasca et Umberto Terracini parmi les fondateurs du Parti communiste d’Italie (PCI) au congrès de Livourne. Après Amadeo Bordiga, élu député de Turin en 1921, Gramsci devient secrétaire général du PCI en 1923. Il fonde le journal l’Unità en 1924.

L’année 1922 est celle de la marche sur Rome de Mussolini. Le 29 octobre, le roi d’Italie, Victor-Emmanuel III, charge le futur dictateur de former un gouvernement. Les lois fascistissimes sont décrétées trois ans plus tard, en 1925 et 1926, qui instaurent le pouvoir absolu du Duce et du Gran Consiglio del fascismo sur l’Italie. Interdiction du droit de grève et des syndicats non liés au pouvoir, interdiction des journaux non fascistes et mise en place d’une censure systématique, destitution du pouvoir législatif du Parlement, soumission des associations au contrôle de la police, création de l’Ovra, police secrète politique, remplacement des ­administrations communales et provinciales élues par des autorités nommées par le gouvernement, interdiction des partis autres que le Parti fasciste, assignation à résidence et incarcération des antifascistes sont au menu du festin politique des chemises noires. La loi du 25 novembre 1928 crée le tribunal spécial pour la sécurité de l’État, l’institution qui condamnera Gramsci, arrêté à Rome le soir du 8 novembre 1926, à vingt ans de réclusion en 1928. 1932, l’Humanité lance une campagne pour obtenir sa libération

En entrant, numéro 7047, dans sa prison de Turi, dans les Pouilles, Gramsci semblait rejoindre dans la défaite l’armée de Spartacus, écrasée dans les plaines de Brundisium, à quelques kilomètres de son lieu de détention par l’armée de Crassus, en 71 avant notre ère. Le fait est que c’est à la clinique du docteur Cusumano, à Formia, sur la section de la voie Appienne menant de Capoue à Rome sur laquelle furent crucifiés les 6 000 survivants de la bataille de Senerchia, dernière bataille menée par l’esclave révolté, que Gramsci fut transféré en 1932 à la suite de la campagne lancée dans l’Humanité par Romain Rolland et Henri Barbusse pour obtenir sa libération. Le relâchement de ses conditions de détention fut favorable à son travail de recherche et de réflexion. Son «  cerveau  » ne s’arrêta pas de «  fonctionner  ». Elles n’empêchèrent malheureusement pas la ­dégradation de sa santé, consécutive à ses premières années d’incarcération. «  Je ­reviendrai et je serai des millions  », déclare Spartacus dans le roman d’Howard Fast, avant de mourir. Écrits d’une écriture fine et serrée sur 32 cahiers, soit 3 000 pages manuscrites portant sur Machiavel, l’école laïque, Ugo Foscolo, la Réforme, l’américanisme, la Renaissance, le roman-feuilleton, Dante, le folklore, la langue littéraire et les dialectes, le théâtre, le Risorgimento ou encore sur l’œuvre de Benedetto Croce parmi des dizaines d’autres sujets, les mots de Gramsci des Cahiers de prison sont des millions qui nous parlent encore et d’autant plus aujourd’hui que plane sur la France, sur l’Europe et le monde, la menace conjointe du néofascisme et d’un néolibéralisme à bout de souffle.

Rouge sous la cendre, sa pensée, toujours prête à s’embraser, est un appel à l’éveil et à la persévérance dans la lutte révolutionnaire et émancipatrice. «  Les idées deviennent une force matérielle quand elles s’emparent des masses  », écrivait Marx. «  Les idées sont comme les puces, elles marchent toutes seules et, quand tu t’y attends le moins, les voilà qui te mordent et te font sursauter  », écrit Moravia. Sur la tombe de Gramsci, Pasolini décrit «  un chiffon rouge, comme celui noué au cou des partisans et, près de l’urne, sur le sol cendré, deux géraniums, d’un rouge différent  ». À chaque 1er Mai, une nouvelle fleur refleurit, ­invincible. «  Quest’è il fiore del partigiano.  » (1) Les Cendres de Gramsci, de Pier Paolo Pasolini. «  Poésie  », Gallimard. (2) Antonio Gramsci, textes choisis et présentés par André Tosel, le Temps des cerises. (3) Pourquoi je hais l’indifférence, d’Antonio Gramsci. «  Rivages poche  », Payot.

Des livres pour approfondir la réflexion et mener l’action politique

Une sélection des publications consacrées en France à l’œuvre de Gramsci :

La Cité future, d’Antonio Gramsci, réédition préfacée par André Tosel, Éditions Critiques, 2017.

Étudier Gramsci, d’André Tosel, Kimé, 2016.

À demain, Gramsci, de Gaël Brustier, Éditions du Cerf, 2015.

Antonio Gramsci, textes choisis et présentés par André Tosel, le Temps des cerises, 2014.

Guerre de mouvement et guerre de position, d’Antonio Gramsci, textes choisis et présentés par Razmig Keucheyan, la Fabrique, 2012.

Pourquoi je hais l’indifférence, d’Antonio Gramsci, préfacé par Martin Rueff, Payot, « Rivages poche », 2012.

Hégémonie et stratégie socialiste, d’Ernesto Laclau et Chantal Mouffe, les Solitaires intempestifs, 2004.

Modernité de Gramsci ? Actes du colloque de Besançon, Alub-Belles Lettres, 1992.

Praxis : vers une refondation en philosophie marxiste, d’André Tosel, Messidor-Éditions sociales, 1984.

Jérôme Skalski, L’Humanité

12) Des concepts gramsciens pour penser un monde nouveau

Par André Tosel Philosophe, décédé le 14 mars 2017

La question est de savoir pourquoi Gramsci, véritable figure de la pensée internationale et auteur italien le plus cité dans le monde, est-il si peu travaillé en France, et ce malgré un léger retour grâce aux Subalterns Studies. C’est un problème qui renvoie à la conjoncture intellectuelle et politique française de ces trente dernières années. La conceptualité de Gramsci est tout à fait singulière. Ce n’est pas quelqu’un qui fait des traités spéculatifs en enfilant les catégories les unes derrière les autres. Il construit des concepts à partir de l’analyse de conjectures concrètes et ses concepts sont toujours assortis d’une analyse historique comparative d’une très grande richesse. Gramsci de tous les marxistes est celui qui, peut-être avec Marx d’ailleurs, résonne non seulement dans des cadres historiques de la modernité élargie, mais est celui qui sait développer en quelque sorte le matériel historique et géographique.

Guerre de position et guerre de mouvement. La pensée de Gramsci se développe selon des antithèses renvoyant à une construction spatiale  : le Nord et le Sud, l’Ouest et l’Est, l’Orient et l’Occident, etc. Il analyse la révolution soviétique, où la «  guerre de mouvement  » est première, et qui a beaucoup de peine à construire une société civile après la prise du palais d’Hiver  ; l’Occident où, au contraire, la révolution bourgeoise étant faite, le problème se pose, pour ceux qui sont des classes devenues des castes dirigeantes, de maintenir leur hégémonie en empêchant par tous les moyens possibles (convictions, persuasion et violence) les classes subalternes, candidates à la «  direction  », de pouvoir émarger à l’activité historique. Ces castes dirigeantes imposent donc une «  guerre de position  » très lente. Dans le monde d’aujourd’hui, en Europe, la guerre de position a été gagnée et prend sur le plan économique la forme d’une guerre de mouvement.

Gramsci est un des rares penseurs capable de donner des coordonnées géopolitiques à une pensée critique qui a une ambition historique. Le concept de Gramsci est donc inséparable des analyses de structures et de conjonctures. En France, c’est Louis Althusser qui l’a introduit pour lui faire faire un tour de piste et, d’une certaine manière, l’évacuer. Althusser a toujours eu des réserves concernant la guerre de position de Gramsci, et c’est peut-être une des raisons pour lesquelles le marxisme français a eu de la peine à accepter Gramsci.

Aujourd’hui, plusieurs points ou blocs de concepts me paraissent nous interroger dans un monde qui n’est plus celui de Gramsci, mais celui du capitalisme financiarisé, d’une domination sans limites dans le capitalisme au niveau mondial, et dans un climat caractérisé par l’affaissement des forces de contestation socialistes qui intègrent même le néolibéralisme et par un racialisme accompagnant quelquefois le néolibéralisme, communautarisme et néolibéralisme étant l’envers et l’endroit de la même figure. Ces différents concepts («  bloc historique  », «  hégémonie  » «  révolution passive  », «  classes subalternes  ») sont des points d’appui critiques formant un fil conducteur.

Bloc historique. À partir de la fameuse introduction de Marx de 1859 qui oppose les structures des superstructures, la catégorie de «  bloc historique  » est développée pour sortir précisément du déterminisme et de l’économisme qui caractérisent le marxisme de la Deuxième et de la Troisième Internationale. Pour Gramsci, il n’a pas lieu de partir d’une structure qui serait en quelque sorte un fondement, une essence pour en arriver à l’ensemble de superstructures qui sont des phénomènes et donc inessentiels. Il faut penser ensemble la structure et la superstructure. La notion de bloc historique permet d’analyser toute une série de rapports sociaux, de rapports de forces ou de rapports de pouvoir. Un bloc historique est un système en mouvement, un système de concepts qui permet de penser ensemble ce qui vient de la structure. Cette structure que Gramsci désigne par des rapports économico-corporatifs qui sont les relations de base, en particulier entre les classes fondamentales, classe bourgeoise capitaliste et classe ouvrière prolétariat. Le bloc historique est un ensemble complexe qui forme l’unité qu’on ne peut pas séparer, comme on ne peut pas séparer la peau et le squelette, la structure et les superstructures politiques, juridiques et surtout idéologiques. Sans formes de conscience sociale qui prennent en compte tous les problèmes qui se nouent sur le terrain de la production et sans formes politiques sur le terrain des rapports de la vie quotidienne, il n’y a pas la possibilité de comprendre une situation historique. La force sociale est dominée si elle n’arrive pas à développer des forces de conscience sociale qui arrivent à convaincre ses propres membres. Cette théorie des rapports de pouvoir est indispensable, dit Gramsci, pour faire une histoire intégrale et non pas une histoire partielle.

Hégémonie. C’est un concept complexe. Althusser, dans un de ses écrits, dit que c’est un concept inconsistant. Le but fondamental de ce concept de l’hégémonie est de se substituer à la théorie de la dictature du prolétariat, qui règne à l’intérieur de la Troisième Internationale, comprise à la mode dogmatique du marxisme-léninisme et stalinienne, et au mythe de la «  force du Un  » (l’État, le parti, l’idéologie), véritable religion politique de mauvaise qualité. Gramsci, membre de l’Internationale, reste communiste, mais n’est pas sans inquiétude sur ce qui se fait en Union soviétique. Pour Gramsci, dans le meilleur des cas, ce serait un césarisme progressif. Le césarisme progressif s’oppose au césarisme régressif. Lorsqu’il y a une crise d’hégémonie, lorsque les classes dominantes ne réussissent pas à contenir, à régler les problèmes de la mise en mouvement des classes dominées, lorsque ces classes dominées n’ont pas d’orientation. Par exemple, en Italie, le Parti communiste a été incapable d’endiguer la montée du fascisme. En Allemagne, cela a été encore plus tragique. Dans ces conditions, lorsque les masses se mettent en mouvement et qu’elles n’ont pas d’orientation, elles partent de leurs objets fondamentaux pour devenir des acteurs politiques et économiques dans la production. Elles sont alors désorientées et vont dans toutes les directions, elles peuvent alors choisir de s’en remettre à une solution césariste qui est une solution à un conflit d’hégémonie.

Révolution passive. L’hégémonie doit être spécifiée comme une hégémonie qui doit être inscrite dans cette situation que Gramsci appelle la «  révolution passive  ». Celle-ci a pour fonction de développer une technologie sociale qui maintient toujours les classes dominées dans une fonction instrumentale, tout en leur accordant, lorsque c’est possible, des concessions. À l’heure de la mondialisation, c’est un des éléments les plus forts de sa pensée. Gramsci, dont on a dit qu’il n’était pas économiste, a bien montré que la question de la plus-value relative était le ressort des modifications technologiques et du fordisme. Lorsque cette plus-value relative n’est pas produite, les forces dominantes se payent et reviennent sur leurs concessions. On le voit bien aujourd’hui avec la remise en cause du droit social au nom de la concurrence.

Hégémonie donc comme forme spécifique pour les classes dominantes de maintenir leur pouvoir de «  direction  » dans une situation de «  révolution passive  ». La force extraordinaire de Gramsci est qu’elle pourrait permettre d’analyser la mondialisation néolibérale et la financiarisation du capital même si la question anthropologique se pose dans des termes très différents de ceux de l’époque où Gramsci a pu penser ensemble le fascisme et le fordisme. Pour lui, la révolution passive, c’est d’empêcher le devenir actif des masses subalternes. Les maintenir toujours dans une passivité telle pour que ne soit jamais attaqué le système de représentation et de production et de structure qui assure leur «  domination  ».

Classes ou masses subalternes. Au fond, Gramsci pense que, s’il n’y a pas de devenir des masses en l’absence d’une stratégie anti-révolution passive, il n’y aura jamais d’hégémonie des «  subalternes  ». À ce propos, dans les Cahiers de prison, la formule «  classe ouvrière prolétariat  » laisse la place de plus en plus à la catégorie de masses subalternes. Ce n’est pas seulement une alliance de classes entre les ouvriers, les paysans, les couches moyennes, etc. Les «  subalternes  », c’est quelque chose de plus complexe, c’est une catégorie qui véritablement révolutionne le marxisme-léninisme classique, il peut y avoir mille formes de subalternité. Dans les pays où il y a eu colonisation et domination impériale, les subalternes représentent d’autres figures sociales.

La passion politique de Gramsci est de faire en sorte que les masses subalternes prennent sur elles les éléments d’intelligence, de forces, pour sortir de la subalternité. C’est cela, l’expérience fondamentale  : ne plus être subalterne, devenir actif, sortir de la passivité. Cet élément fondamental philosophique, sortir de la subalternité, permettre la formation d’une volonté singulière, où l’on devient non pas maître de soi-même, mais usager de soi-même, producteur de soi-même, formateur de soi-même, c’est cela le cœur du gramscisme, de la pensée de Gramsci. Une société où le collectif devient producteur de sa propre existence. S’il n’y a pas cela, on a un socialisme de la distribution qui ne l’intéresse absolument pas. Pour lui, c’est le communisme ou rien.

Un nouveau bloc historique. Qu’est-ce que cela veut dire aujourd’hui dans un monde où l’hégémonie capitaliste est toujours renforcée, où la révolution passive s’est aggravée, où elle a joué de la technologie sociale  ? Internet, c’est bien quelque chose d’infiniment supérieur au fordisme. On est passé du sujet objet à l’objet objet. C’est une situation que n’avait pas prévue Gramsci, la technologie sociale devrait être une technologie sociale politique. Aujourd’hui, prolonger ses analyses se déroulerait donc autrement.

Par André Tosel Philosophe, décédé le 14 mars 2017

13) Mouffe et Laclau gramsciens : Trace féconde pour héritage sélectif

Gramsci irrigue la réflexion de nombreux penseurs d’aujourd’hui. Plusieurs d’entre eux, qui inspirent Podemos en Espagne et Jean-Luc Mélenchon en France, entendent adapter sa pensée au monde contemporain.

Depuis quelques années, les conceptions philosophico-politiques de Gramsci connaissent un vif regain d’intérêt. Les leaders de Podemos, en Espagne, s’y réfèrent  ; de même que la philosophe belge Chantal Mouffe, ou le politiste français Gaël Brustier… parmi d’autres.

Quoi qu’il en soit, l’héritage n’est jamais intégral  ; il ne va pas sans abandons, reformulations et transformations. La pensée du dirigeant du Parti communiste italien «  partait d’un contexte spécifique, aussi je crois que nous, nous avons développé la pensée de Gramsci et que nous ne l’avons pas trahie comme le prétendent certains  », estime Chantal Mouffe, dans Construire un peuple. Pour une radicalisation de la démocratie (éditions du Cerf, 2017), son livre-dialogue avec Íñigo Errejón, de Podemos. Mais quelle direction ce «  développement  » a-t-il pris  ?

Le principal virage tient à la question de la place reconnue à la lutte des classes. «  Il y a, dans (la) façon de réfléchir (de Gramsci), un point fondamental et qui est très hétérodoxe, c’est qu’il dit que les sujets ne sont pas les classes sociales, que les sujets ce sont les volontés collectives, car il pense au contexte italien  : il y a les ouvriers du Nord, mais aussi les classes populaires et paysannes du Sud. Il a conscience qu’un projet socialiste doit être l’articulation de ces différents groupes avec une volonté collective  », poursuit Chantal Mouffe.

Mais l’initiative de cette articulation, chez Gramsci, revient bien au prolétariat. On peut ainsi renvoyer aux thèses de Lyon, corédigées avec Togliatti pour le IIIe congrès du Parti communiste italien, qui s’est tenu en 1926  : «  Les forces motrices de la révolution italienne […] sont, par ordre d’importance, les suivantes  : 1- la classe ouvrière et le prolétariat agricole  ; 2- les paysans du Mezzogiorno et des îles, et les paysans du reste de l’Italie.  » Par ordre d’importance… L’articulation visée par Gramsci n’est donc pas neutre  : le prolétariat, industriel et agricole, en est le cœur, la force motrice.

En fait, de Gramsci au «  populisme de gauche  » de Chantal Mouffe et son défunt compagnon, Ernesto Laclau, le chemin est tout sauf linéaire. Et les deux auteurs, d’ailleurs, le reconnaissaient dans leur ouvrage phare, Hégémonie et stratégie socialiste, paru la première fois en 1985 (réédité en 2004, chez les Solitaires intempestifs). Chez eux, à rebours du «  marxisme de la IIIe Internationale  », allant de Lénine à Gramsci, le «  noyau ultime d’une force hégémonique  » ne peut plus être «  une classe fondamentale  ».

Il faudrait même rompre avec toute tentative de «  déterminer a priori les agents du changement  ». Place aux contingences de la conflictualité démocratique, d’une «  démocratie radicale et plurielle  » reconnaissant le «  caractère incomplet et ouvert du social  ».

Cela ne va pourtant pas sans poser quelques questions du point de vue de l’émancipation sociale et humaine. Ainsi, concernant le projet de «  socialisation des moyens de production  », il est précisé qu’il faut «  insister sur le fait que cela ne peut pas seulement signifier l’autogestion des travailleurs, puisque ce qui est en jeu est la vraie participation de tous les sujets aux décisions concernant ce qui va être produit, comment cela va être produit, et les formes sous lesquelles le produit va être distribué  ». S’il faut entendre par là que l’autogestion des travailleurs n’est pas le fin mot de l’émancipation humaine, cela se conçoit. Mais si cela veut dire que «  tous les sujets  » sont conviés à décider des finalités de la production, dès aujourd’hui, quelle que soit la situation des travailleurs dans l’entreprise, quel que soit l’état du rapport de forces capital-travail dans la société, n’est-ce pas plus problématique  ? Car, qui sont, au juste, ces «  sujets  » qui ne sont pas «  travailleurs  »  ? Sont-ce les rentiers, les actionnaires, ceux qui tirent leurs revenus de l’exploitation du travail des autres  ? Les «  classes populaires  » ne sont pas réductibles à des «  dominés  »

Quelques pages plus loin, Laclau et Mouffe estiment que, «  pour que la défense des intérêts des travailleurs ne se fasse pas aux dépens des droits des femmes, des immigrés ou des consommateurs, il est nécessaire d’établir une équivalence entre ces différentes luttes  ». Mais pourquoi donc postuler une incompatibilité de départ entre ces luttes  ? Les travailleurs ne sont-ils pas toujours, aussi, des consommateurs  ? Et les femmes, les immigrés ne sont-ils pas la plupart du temps des travailleurs  ? Et que ne pointe-t-on pas plutôt, d’abord, l’impact de la poursuite de leurs intérêts, par les capitalistes, sur les femmes, les immigrés et les consommateurs  ?

Une telle approche, tendant à rabattre les travailleurs sur la défense court-termiste d’intérêts bassement corporatistes, ne peut que participer de la reproduction du système capitaliste, quand bien même Laclau et Mouffe prétendent maintenir l’objectif de son renversement.

La démarche du politiste Gaël Brustier s’inscrit dans la même veine. Son récent petit livre, À demain, Gramsci (éditions du Cerf, 2016), propose une vision de l’hégémonie axée sur la question des valeurs que la gauche devrait porter électoralement. L’analyse en termes de classes est quasi inexistante. «  L’intérêt des dominés, du “peuple”, des classes populaires, des citoyens, selon le terme que l’on choisit d’employer, se construit intellectuellement, culturellement, socialement, politiquement. C’est ce qu’Iglesias et Podemos retiennent de Gramsci et de ses successeurs  », explique Gaël Brustier. Sauf que ces termes ne sont pas équivalents. Les «  classes populaires  » ne sont pas réductibles à des «  dominés  », sauf peut-être dans une logique strictement électorale, où la politique serait dissociée de la «  lutte des classes  ». Très loin, donc, du projet révolutionnaire communiste porté par Gramsci, lequel écrivait, dans un article de l’Ordine Nuovo du 14 février 1920, que «  la révolution communiste rend effective l’autonomie du producteur, tant dans le domaine économique que dans le domaine politique  ».

Laurent Etre, L’Humanité

14) Guido Liguori : «  Gramsci est moderne par l’importance qu’il accorde à la culture  »

Avant d’être incarcéré en 1926 et de rédiger ses Cahiers de prison, le communiste italien Antonio Gramsci a écrit énormément, en tant que philosophe, journaliste ou dirigeant politique. Guido Liguori, président italien de l’International Gramsci Society, vient de publier deux recueils de textes qui couvrent la période entre 1910 et 1926.

Le jeune Gramsci insiste sur le thème de la volonté. En quoi est-ce subversif chez les révolutionnaires de son époque ?

Guido Liguori On doit ce thème de la volonté à la formation culturelle, théorique et philosophique d’Antonio Gramci. Celui-ci est empreint d’une culture antidéterministe et antipositiviste. Le positivisme traite des lois de l’histoire et de la société comme si elles étaient celles de la nature. L’observateur est séparé de son objet d’étude. Antonio Gramsci, lui, emprunte le thème de la raison aux philosophies subjectivistes du XIXe siècle, notamment celles des Français Henri Bergson et Georges Sorel, au pragmatisme américain et au libéralisme italien. Dans cette approche, l’observateur est inséré dans le monde social qu’il étudie. Antonio Gramsci s’oppose donc au marxisme de la Deuxième Internationale qui privilégie une lecture – que l’on trouve dans certains écrits de Marx – qui interprète l’histoire comme répondant aux lois objectives de l’économie avec le passage d’un stade à un autre : de l’Antiquité au féodalisme, puis au capitalisme et au socialisme. La culture de Gramsci, comme de Lénine, accorde une fonction déterminante au sujet révolutionnaire. Alors que chez le social-démocrate allemand Karl Kautsky, la stratégie révolutionnaire consiste à renforcer le parti, à organiser le monde prolétarien tout en ne passant de compromis avec personne, puisque les lois de l’histoire amènent naturellement à une nouvelle société.

Ce sont donc les hommes qui font l’histoire, comme dirait Marx. Selon le jeune Gramsci, comment la font-ils ?

Guido Liguori Non pas de manière individualiste, mais en s’associant, par ce que Gramsci appelle une « volonté collective populaire » dans ses Cahiers de prison. C’est ainsi que Gramsci déclare en 1917 que les bolcheviques ont fait la révolution « contre le Capital de Karl Marx », en démontrant la fausseté des lectures déterministes qui faisaient du Capital une théorie de l’évolution historique.

Y a-t-il une rupture par la suite ?

Guido Liguori Chez le Gramsci mature, la lecture est plus prudente et tient compte de la situation objective. Le sujet agit dans un champ de forces. Il est possible d’arriver à une situation plus avancée, à une société socialiste, selon que le sujet est capable ou non de faire de la politique, des choix en fonction de sa propre force et de sa propre volonté de changement. La rupture chez Gramsci advient du fait de la révolution russe, après laquelle il commence à étudier Lénine et, pour la première fois, Karl Marx. Dans les années qui suivent la révolution, il se montre très léniniste. En 1922 et 1923, il est à Moscou, où il en vient à connaître personnellement le Lénine qui comprend qu’après l’échec de la révolution spartakiste de 1918-1919 en Allemagne, il ne sera pas possible de répéter la révolution russe en Occident. De ce point de départ s’ouvre la réflexion gramscienne, qui se poursuivra dans les Cahiers.

Quel est le fil conducteur de cette réflexion ?

Guido Liguori La société européenne est différente de la société russe. Le type de révolution ne sera donc pas le même. La guerre de mouvement n’est plus possible, il faut passer à la guerre de position. La révolution au XIXe siècle est une guerre de mouvement, faite d’assauts frontaux, de luttes à champ ouvert. C’est la révolution des barricades comme celle de 1848. Pour Gramsci, après 1870, la société devient une société de masse. L’État assume un nouveau rôle. Se développent les appareils hégémoniques. C’est pour cette raison que, malgré une grave crise économique en 1920, la révolution n’éclate pas, à rebours des prédictions des théories déterministes. Les appareils hégémoniques empêchent, comme on le dirait aujourd’hui, aux masses subalternes de penser qu’un autre monde est possible. La révolution qui devient guerre de position passe donc par un travail de longue haleine de préparation idéologique, culturelle, par lequel les masses subalternes neutralisent les appareils qui permettent à l’État bourgeois de former un consensus. C’est uniquement lorsqu’une large part des classes subalternes aura une vision du monde différente de la bourgeoisie qu’il y aura la possibilité d’une révolution. La révolution est la conquête graduelle des blockhaus de la formation du sens commun et de l’idéologie. C’est la raison pour laquelle est central le rôle du parti.

Gramsci est récupéré par tout le monde. Pourtant, il se réclamait du communisme. Quelle en était sa définition ?

Guido Liguori Comme Marx, il refusait de préfigurer ce que serait le communisme. L’histoire le dira, mais Gramsci voyait le passage du capitalisme au communisme comme une société régulée où s’affaiblissaient les éléments de coercition et où croissait en parallèle la capacité d’autogouvernement des masses populaires.

Antonio Gramsci fut, comme vous le dites, « un observateur inséré dans le monde social ». Il fut le secrétaire du Parti communiste d’Italie (PCd’I). Quel fut son apport en tant que dirigeant ?

Guido Liguori Il devient secrétaire du PCd’I en 1924, par la volonté de l’Internationale, après la direction désastreuse de son prédécesseur, Amadeo Bordiga, concevait le Parti comme une caserne. Au contraire, pour Gramsci, le parti doit être partie des classes subalternes, en accompagner le développement en ne perdant jamais le contact avec elles. Le militant n’est pas un petit soldat, mais doit être à la fois dirigeant et intellectuel. Le parti est un intellectuel collectif.

La politique menée par le secrétaire Palmiro Togliatti, qui fonde au sortir du fascisme un parti de masse inscrit dans le jeu démocratique, le plus grand Parti communiste d’Occident, s’inspire-t-elle de Gramsci ?

Guido Liguori On trouve chez Gramsci un terme important : la traduction. Une politique ne peut être copiée en un autre temps et un autre lieu, mais doit être traduite. Tout l’objet de l’œuvre de Gramsci est de traduire la révolution bolchevique en Occident, dans un autre langage, dans un autre contexte. Je dirais que Togliatti a su traduire certaines des idées de Gramsci dans l’après-guerre, dans une situation que ce dernier ne connaissait pas, celle de la chute du fascisme, d’un monde divisé en sphères d’influence. Les indications de Gramsci ont été reprises et traduites par Togliatti pour construire le « parti nouveau » (un parti de masse enraciné dans la culture nationale – NDLR), pour réaliser une politique compatible avec les rapports de forces de l’époque.

Vous revenez du Brésil, où vient d’être traduit le Dictionnaire gramscien, que vous avez dirigé. Comment expliquer le succès du penseur sarde outre-Atlantique ?

Guido Liguori En Amérique du Nord, Gramsci est une référence pour les Cultural Studies. Elles ne retiennent de lui que certaines catégories, les appliquant aux phénomènes culturels, autrement dit, en le dépolitisant. En revanche, en Amérique latine, c’est le Gramsci de la lutte politique qui intéresse. Ses catégories principales permettent de lire l’histoire latino-américaine. Les notions de « révolution passive » et d’« État élargi » sont utilisées à l’université et même dans le débat politique. On parle de révolution passive quand on observe un changement certes progressiste en ce qu’il prend en compte certaines demandes des masses populaires, mais un changement par le haut parce que les classes dominantes refusent toute action active des masses populaires. C’est une révolution parce que les choses changent réellement, mais les masses populaires doivent rester passives. L’État élargi fait référence au fait que, pour Gramsci, on n’a pas de distinction réelle entre État et société civile, qui forment un tout intégré, où les appareils hégémoniques de formation du consensus sont indifféremment privés comme publics. Par exemple, les mass media peuvent être privés comme publics. Ce qui importe est : quel sujet social servent-ils ? À la bourgeoisie ou aux classes subalternes et à leur parti en les accompagnant dans la formation d’une contre-hégémonie ? Pour Gramsci, la distinction entre État et société est typiquement libérale.

Pourquoi la gauche utilise-t-elle ces catégories ?

Guido Liguori Antonio Gramsci a anticipé les traits de la société contemporaine, fondée bien plus que par le passé sur la production du monde culturel, sur la production de l’hégémonie comme action des médias de masse. Il est moderne parce que sa conception de la réalité, en attribuant une grande importance à la culture, est bien plus proche de la société dans laquelle nous vivons aujourd’hui que de celle d’il y a cinquante ans. Au fur et à mesure que les sociétés évoluent, elles trouvent sur leur route Antonio Gramsci. La communauté néolibérale de Santa Fe disait que Gramsci était le plus dangereux des marxistes pour avoir compris que, dans la société moderne, le rôle des idées, de la culture, du sens commun est plus important que par le passé. Nicolas Sarkozy aussi s’approprie Gramsci, expliquant (à la veille de son élection en 2007 – NDLR) qu’il avait retenu la leçon : convaincre les gens avec la force des idées diffuses, du sens commun des médias de masse. Gramsci a été repéré pour la première fois par la droite dans les années 1970, par un Français, Alain de Benoist, qui indiquait que la droite devait s’affirmer par la force des idées, de la conviction, de la culture diffuse et non par des actions violentes.

Un des thèmes majeurs de Gramsci a été la question méridionale. Peut-on faire un parallèle avec une Europe à deux vitesses, divisée entre Nord et Sud ?

Guido Liguori Edward Saïd (1) a perçu en Gramsci non seulement une conception de l’histoire, mais aussi de la géographie. Il y a chez lui une étude territoriale de la politique. Saïd parlait du nord et du sud du monde. En Europe aussi, on peut parler de Nord et de Sud. Dans ses écrits sur la question méridionale italienne, Gramsci relevait que certaines problématiques étaient territorialisées. Il y a concentration de richesses, de privilèges et de forces sociales dans des zones territoriales bien définies. Les pays du Nord sont plus riches  ; ceux du Sud ont les problèmes économiques et sociaux les plus importants. Gramsci pouvait dire que le Risorgimento, l’Unité italienne, s’est fait en faveur du nord du pays. L’unité européenne s’est faite, elle, en faveur des populations et de la bourgeoisie financière du Nord. Même les classes laborieuses allemandes perçoivent des avantages à ce que l’Union européenne privilégie les pays du Nord et l’Allemagne.

La guerre de position peut-elle aujourd’hui se mener au niveau européen ?

Guido Liguori Dans les Cahiers de prison, Gramsci estime que la lutte part comme lutte nationale, mais a un horizon international et internationaliste. L’Europe est, pour lui, une dimension où les forces productives peuvent se développer. C’est d’actualité à l’heure où nous vivons dans un monde multipolaire. Pour Gramsci, qui semble préfigurer une fédération européenne, quand l’unité du continent sera réalisée, le nationalisme apparaîtra aussi archaïque que le provincialisme l’est pour nous aujourd’hui. Les forces de gauche italiennes négligent la leçon gramscienne. Chez les communistes, la réflexion est grande sur l’Europe. On trouve d’un côté ceux qui refusent l’Europe, envisagent un repli national pour se défendre d’une Europe qui est aujourd’hui une Europe libérale. Les autres pensent que l’Europe est précisément le champ de bataille où défaire les forces libérales. (1) Théoricien littéraire et critique palestino-américain, professeur à l’université de Columbia, décédé en 2003. un spécialiste de gramsci

Guido Liguori vient de publier deux ouvrages non traduits qui recueillent les textes du penseur sarde. Le premier porte sur les écrits sur les révolutions russes, Comme il plaît à la volonté. Le second, Masses et parti, rassemble des articles et lettres entre 1910 et 1926. Guido Liguori est également l’auteur de Qui a tué le Parti communiste italien  ? (éditions Delga, 2012), qui dévoile les abandons théoriques et politiques qui ont conduit à la dissolution du plus grand parti communiste d’occident.

Gaël De Santis, L’Humanité


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