Antonio Gramsci, dirigeant et théoricien communiste

dimanche 19 mars 2017.
 

Gramsci connaît aujourd’hui le même type d’intérêt que dans les années 1965 à 1968. A cette époque, les débats du Parti Communiste Italien représentaient une référence pour tous les jeunes anticapitalistes français. L’Union des Etudiants Communistes générait un courant "Italien de droite" et un autre "Italien de gauche" ; le maoïsme se servit au début des années 1970 des apports venus d’Italie avec en particulier le livre de 560 pages intitulé "De la Chine" rédigé par Maria-Antonietta Macciocchi.

Pourquoi cette vogue de Gramsci dans ces années 1968 ?

- parce que la puissance du mouvement jeune international ainsi que les grandes luttes ouvrières comme Mai 1968 et le Mai rampant italien rendaient à nouveau d’actualité la perspective d’une rupture avec le capitalisme et la construction d’une société plus juste, plus démocratique, ouverte aux aspirations humaines.

- parce que la grande vague révolutionnaire mondiale précédente était celle des années 1917 1927, que le travail théorique de bilan tiré par Gramsci présentait et présente encore un intérêt considérable

- parce que face à la prise de pouvoir bureaucratique et policière de Staline en URSS au détriment des vieux bolchéviks et des vainqueurs de la révolution d’octobre, Gramsci eut le courage d’en faire discuter le bureau politique du Parti Communiste Italien et d’adresser une lettre en URSS posant parfaitement la question dans sa conclusion " L’unité et la discipline ne sauraient être appliquées de façon mécanique et coer­citive ; elles doivent être l’expression d’un consentement sincère, non celle d’un grou­pe adverse prisonnier ou assiégé"

Lettre de Gramsci à Staline sur l’écrasement de Trotsky, Zinoviev, Kamenev... (14 octobre 1926)

- parce qu’après cette catastrophe du stalinisme et la dilution de la social-démocratie dans les prébendes électorales du capitalisme, la crise du marxisme au plan théorique nécessitaient une remise à plat totale du mouvement socialiste et de ses textes fondateurs.

- parce que Gramsci s’est trouvé en première ligne de la révolution italienne de 1920, puis de l’ascension et de la victoire de Mussolini. Les conclusions théoriques qu’il tire de cette défaite, sur la question de l’hégémonie culturelle en particulier, mérite toute notre attention

Gramsci renaît aujourd’hui comme théoricien majeur au moment où une nouvelle période de montée sociale, démocratique et révolutionnaire paraît se lever. Est-ce justifié ? Sans aucun doute, au moins pour trois raisons :

- théoricien de l’action politique (fondement du marxisme), il utilise les textes comme moyen pour comprendre et agir dans le présent et non comme des formules dogmatiques

- acteur de la plus importante période révolutionnaire connue dans l’histoire humaine, ses écrits contribuent à une sorte de testament théorique de ces années 1917 à 1927.

- Le fait qu’il ait vécu cet embrasement dans un pays d’Europe occidentale rend ce testament encore plus utile pour nous.

Les lignes ci-dessous ne constituent que l’esquisse d’une humble contribution aux débats nécessaires.

1) La jeunesse d’Antonio Gramsci

Il naît en Sardaigne dans une famille de sept enfants. La personne qui le porte, durant ses premières années, le tombe d’où une grave blessure et une malformation de la colonne vertébrale qui le feront souffrir toute sa vie. Durant l’emprisonnement de son père (1900 à 1904) il quitte l’école et travaille au service du cadastre pour contribuer à nourrir sa famille.

Il reprend ensuite ses études au collège puis au lycée. Son enfance n’est guère heureuse et Antonio se réfugie dans la lecture. Il baigne jeune dans l’univers du socialisme par des romans et des écrits théoriques ( Salvemini, Croce, Labriola). A 18 ans, ses exercices scolaires dénotent parfois des idées socialistes fortes.

En 1911, après avoir réussi la licenza liceale (équivalent du baccalauréat), il s’inscrit comme étudiant boursier pour des études de philologie à l’université de Turin. Durant les années 1911 à 1919, cette ville représente le cœur de l’Italie ouvrière grâce aux usines automobiles de Fiat et Lancia.

Comme Jaurès, né dans le Tarn, qui gardera toujours un lien fort à la culture occitane et aux territoires du Midi occitan, Gramsci restera intensément internationaliste et intensément sarde, attaché au mezzogiorno, opprimé par l’Italie du Nord.

2) Gramsci durant la Première guerre mondiale

L’engagement de Gramsci s’explique de façon importante par les boucheries de ce conflit. Il fait rapidement le lien entre l’irresponsabilité des petits groupes qui manipulent incognito les opinions dans le système capitaliste et l’engrenage anonyme de l’entrée en guerre.

« Les faits qui ont mûri aboutissent à leur fin ; la toile tissée à l’ombre s’accomplit : et alors il semble que c’est la fatalité qui emporte tout et tous, il semble que l’histoire est un énorme phénomène naturel, un séisme, dont tous sont victimes, qui a voulu et qui n’a pas voulu, qui savait et qui ne savait pas, qui a été actif et qui est indiffèrent.

L’indifférent s’irrite, il voudrait échapper aux conséquences, il voudrait qu’il soit clair que lui n’y était pour rien, qu’il n’était point responsable. Certains pleurnichent piteusement, d’autres blasphèment avec obscénité, mais personne ou peu de personnes se demandent : si j’avais moi aussi fait mon devoir, si j’avais cherche à faire valoir ma volonté, mon conseil, serait-il advenu ce qui est advenu ? Mais personne ou peu de personnes se sentent responsables de leur indifférence, de leur scepticisme, du fait de ne pas avoir offert leurs bras et leur activité à ces petits groupes de citoyens qui luttaient justement pour éviter tel mal et procurer tel bien. »

« Je hais les indifférents » (Antonio Gramsci, février 1917, La Cité future)

Il milite de plus en plus au détriment de sa carrière envisagée en 1911 1912 de devenir professeur de linguistique. Il adhére aux Jeunes socialistes puis au Parti Socialiste, écrit pour leurs journaux, sympathise avec son aile syndicale et révolutionnaire. Il s’investit dans les cercles de formation des jeunes ouvriers qui l’obligent à compléter sa formation et sa réflexion par exemple dans la connaissance de Marx.

En 1916, Gramsci dispose d’une rubrique régulière dans le journal socialiste de Turin L’Avanti.

3) Le contexte social italien de la politisation d’Antonio Gramsci

L’Italie connaît dans les années 1914 à 1920 une forte poussée sociale, démocratique et révolutionnaire marquée par :

- la Semaine rouge italienne du 7 au 14 juin 1914 La "Semaine rouge" italienne

- un mouvement social pacifiste en 1916

- une insurrection ouvrière en avril 1917

- une véritable insurrection ouvrière armée en août 1918

- une grève de solidarité les 20 et 21 juin 1919 avec la Révolution russe et contre l’intervention capitaliste dans ce pays

- un puissant développement de conseils d’usine à partir d’août 1919, soutenu par le journal de l’aile gauche du PSI L’Ordine nuovo, animé par Gramsci.

- une grève générale turinoise en avril 1920

- une grève générale dans toute l’Italie en septembre 1920.

Le syndicat CGL (Confédération générale du travail), d’orientation revendicative et réformiste) trahit tous ces mouvements massifs qui mettent en danger son rôle de bureaucratie syndicale se vivant comme tranquillement installée dans une république fondée sur le droit du travail et la négociation positive avec le patronat. Il faut savoir cela pour comprendre les nombreux textes de Gramsci dans lequel celui-ci essaie de tirer tel bilan de telle grève locale ou générale pour préparer l’avenir sur le terrain social comme politique.

L’Italie des années 1917 à 1924 pose d’immenses questions de théorie politique concrète. En 1920, les ouvriers grévistes occupent les entreprises, relancent la production sous le contrôle des conseils d’usine. Malheureusement, les circuits commerciaux refusent d’écouler la production, les banques coupent les vivres, les matières premières font défaut, les fascistes commencent à attaquer ici et là des groupes. Se posait évidemment la question du processus politique de transition devant accompagner une grève générale ouvrière du type septembre 1920 en Italie ; vaste question à laquelle Gramsci apporte quelques réponses fouillées par exemple sur l’importance de gagner une hégémonie idéologique dans la société !

4) Du Parti Socialiste Italien aux débats du Parti Communiste

Durant la Première guerre mondiale, le Parti Socialiste italien fait partie de l’aile gauche de la social-démocratie européenne (2ème Internationale). Il ne participe pas à la politique d’Union sacrée dans laquelle sont tombés les socialistes français, allemands, autrichiens, britanniques et autres. Il ne suit pas non plus l’orientation de défaitisme révolutionnaire poursuivie par les bolchéviks russes. Il choisit une orientation intermédiaire « ni saboter, ni appuyer ».

Pour lutter contre la guerre sans se marginaliser, cette orientation ne peut être méprisée. En fait, il s’agit d’un moyen pour éviter de s’engager réellement. La gauche italienne des années 1910 1920, ne vaut guère plus que le syndicat avec :

- des élus socialistes adeptes du maximalisme verbal (déveloopement de soviets, dictature du prolétariat...) pour les campagnes électorales et les fins de banquet mais totalement électoralistes et réformistes sur le fond d’où leur inutilité totale lors des mouvements sociaux dont l’échec fait le lit du fascisme, d’où leur inutilité totale aussi face au rapport de force physique imposé par le fascisme de 1919 à 1924.

- des communistes majoritairement bordiguistes apolitiques, surestimant tellement la combativité, la conscience de classe et la politisation de la classe ouvrière qu’ils croient en un processus linéaire des luttes ouvrières à l’auto-organisation lors des luttes puis conseils ouvriers de la grève générale et enfin aux soviets de l’état communiste. Dans ces conditions, il est logique que leur journal s’intitule Le soviet dès 1918, qu’ils passent à côté des questions politiques concrètes comme l’utilité d’un mot d’ordre de constituante après 1918, qu’ils ne voient pas l’utilité de luttes démocratiques pour isoler l’extrême droite considérant même l’antifascisme comme le symétrique bourgeois du fascisme. Bordiga était leur dirigeant logique.

- des intellectuels garibaldiens guère plus utiles aux citoyens, aux ouvriers grévistes, métayers et petits paysans que le professeur Shadoko auprès des Shadoks qui pompaient toujours

Dans ce contexte, Gramsci apparaît comme une étoile de réflexion et de sens politique. En 1919, il cofonde L’Ordine Nuovo, journal auquel il donne les grandes lignes d’une orientation socialiste ouvrière et révolutionnaire.

5) Gramsci dirigeant du Parti Communiste Italien et oppositionnel à Staline

Cofondateur (21 janvier 1921) puis Secrétaire général du Parti Communiste Italien, député (1924 à 1926), créateur du quotidien l’Unità, Gramsci voit le mouvement communiste international se bureaucratiser et l’URSS s’enfoncer dans les dérives totalitaires.

Dirigeant d’un grand parti communiste et non trotskyste, Gramsci comprend pourtant très tôt que le stalinisme constitue une trahison du léninisme et de la Révolution d’Octobre " Vous êtes aujourd’hui en train de détruire votre oeuvre ; vous dégradez et vous courez le risque de réduire à rien la fonction dirigeante que l’URSS a conquise sous l’impulsion de Lénine" (lettre au Comité Central du Parti Communiste d’URSS, Octobre 1926)

Lettre au Comité Central du Parti Communiste d’Union Soviétique sur la situation dans le Parti bolchevik (1926 Gramsci)

Durant la Troisième période du Komintern où la social-démocratie est analysée comme un social-fascisme plus dangereux que le fascisme, Gramsci emprisonné essaie de convaincre de l’ineptie de cette stratégie.

6) Gramsci dans les geôles du fascisme

Le 8 novembre 1926 il est arrêté puis emprisonné par les fascistes.

Le but des sbires de Mussolini consiste évidemment à détruire le dirigeant révolutionnaire. « Il faut empêcher ce cerveau de penser » assume le procureur. Quelle douleur que de lire les réclamations du prisonnier malade qui réclame un peu de savon, un peu d’eau de Cologne, un rasoir, un peu de fil pour repriser ses chaussettes...

Dans le même temps, la campagne diffamatoire contre Gramsci s’enflamme au sein du PCI malgré son emprisonnement. Il se voit traité de "variole anticommuniste" et est frappé d’une pierre par un stalinien orthodoxe durant la promenade dans la cour de la prison ; après cet incident, il ne participe plus à la promenade.

Le corps d’Antonio tient pourtant durant onze années qu’il utilise à écrire ses fameux Carnets de prison. Il s’éteint dans la nuit du 26 au 27 avril 1937.

7) Le testament théorique de Gramsci sur les échecs de la période 1917 à 1924 en Europe

Les textes staliniens de la 3ème période (1929-1933) révèlent une bêtise politique infinie. La bureaucratie moscovite impose à tous les partis communistes de voir partout un processus incessant de "radicalisation des masses" chauffées par le soleil levant de la Révolution d’Octobre :

- au moment où la montée révolutionnaire précédente a complètement reflué dans tous les pays d’Europe,

- au moment où une majorité de pays subit déjà la loi de régimes fascistes et autoritaires,

- au moment où, par exemple, le nombre de jours de grève s’est complètement effondré

En comparaison de ces insanités, Gramsci pourtant emprisonné par les fascistes, garde les pieds sur terre et le cerveau en éveil. Pour lui, le communisme vient de subir une triple défaite : une défaite politique face au fascisme et au grand capital, une défaite stratégique dans la transition du mouvement social vers une révolution socialiste enfin un "Waterloo idéologique"

8) Quelques textes de Gramsci sur notre site

Syndicats et conseils (1919 Antonio Gramsci)

Le conseil d’usine (1920 Antonio Gramsci)

Avril 1920 Mouvement turinois des conseils d’usines (par Gramsci)

Le Congrès de Tours : Déclaration d’Antonio Gramsci le 4 janvier 1921

Le Vatican ( 1924 Antonio Gramsci)

La fonction d’intellectuel dans la société (Antonio Gramsci)

Pour un parti, outil des masses et une révolution, instrument d’émancipation (3 juillet 1920 Antonio Gramcsi)

Spontanéité et direction consciente, par A. Gramsci

Lettre à Trotsky sur le mouvement futuriste italien (1922 Antonio Gramsci)

La volonté des masses (Antonio Gramsci)

[Langue nationale et grammaire (1935 Antonio Gramsci)

9) Textes sur Gramsci

La domination de classe par l’hégémonie intellectuelle (Gramsci)

http://www.persee.fr/web/revues/hom...

1920 : Occupations d’usines à Turin :

http://www.lcr-lagauche.be/cm/index...

10) Antonio Gramsci : je hais ceux qui ne résistent pas

Portrait. À l’occasion du quatre-vingtième anniversaire de la disparition, le 27 avril 1937, du philosophe marxiste et fondateur du Parti communiste italien, à l’âge de quarante-six ans, la pensée d’Antonio Gramsci fait signe du présent vers l’avenir.

Antonio Gramsci, «  pour nous, vivants, dans la clarté cendrée  », comme l’écrit Pier Paolo Pasolini dans le recueil que le poète et ­cinéaste a consacré au dirigeant du Parti communiste italien dans les années 1950 (1). Assassiné à petit feu par le régime de Mussolini, il meurt le 27 avril 1937 après une dizaine d’années d’incarcération et d’hospitalisation sous surveillance le conduisant de Turi à Rome en passant par Civitavecchia et Formia. Ses cendres reposent, dans le quartier du Testaccio, au cimitero acattolico di Roma, non loin des tombes de Keats, de Shelley et d’Antonio Labriola, l’un des premiers représentants du marxisme italien.

«  Nous devons empêcher ce cerveau de fonctionner pendant vingt ans  », avait déclaré le procureur fasciste dans son réquisitoire contre le militant, écrivain et journaliste communiste, accusé de conspiration, d’incitation à la guerre civile et à la haine de classe par le tribunal spécial pour la sécurité de l’État de Mussolini, en 1928. Il sera condamné à vingt ans de réclusion, le 4 juin de la même année, peine finalement réduite de moitié, le but atteint. Libéré le 21 avril 1937, rongé par la maladie, il meurt d’une hémorragie cérébrale quelques jours plus tard, à l’âge de 46 ans.

À la déconvenue de ses geôliers fascistes, il laisse dans ses Cahiers de prison, en plus de celui parsemant ses articles et ses interventions publiées pendant ses années de liberté (2), un florilège d’idées et d’analyses essentielles à notre temps, mettant la volonté ­collective – contre le fatalisme économique social-démocrate ou social-bureaucratique – et la lutte intellectuelle et culturelle au centre du combat contre l’exploitation capitaliste et la société de castes et de classes. Hégémonie culturelle, classes subalternes, État élargi, révolution passive, bloc historique, philosophie de la praxis, historicisme, césarisme progressif et régressif, guerre de position et de mouvement, intellectuel organique… autant de concepts qui portent la signature de Gramsci, pour reprendre la formule deleuzienne, dans lesquels vont puiser aussi bien les philosophes marxistes contemporains et les théoriciens du «  populisme de gauche  » que, mais à contre-emploi quant à la fin poursuivie par l’intellectuel communiste, les représentants de la pensée néolibérale et réactionnaire.

«  Je hais les indifférents  », écrit Gramsci dans un article publié dans le journal La Citta futura le 11 février 1917. «  Je suis en vie, je suis existant. C’est pourquoi je hais ceux qui ne résistent pas, c’est pourquoi je hais les indifférents  » (3), précise-t-il en une fulgurance mettant en joue l’univers moral et pratique de la petite bourgeoisie de l’Italie préfasciste et fasciste que décrira plus tard, par le menu, Alberto Moravia dans ses romans. Mélange de tendances velléitaires, d’inertie et de délectation morbide, puritaine, érotique et haineuse, de conformisme, ­d’égoïsme, de ­superficialité, d’apathie et de ­fascination pour la violence, elle conduira l’Italie au désastre. À l’époque où il écrit ces lignes, Gramsci vient d’avoir 26 ans, avec, derrière lui, une vie d’engagements et de combats déjà bien trempée.

Celle-ci se déroule sur une période déchirée de l’histoire du socialisme. Ponctuée par le congrès d’Erfurt du SPD qui marque le triomphe du marxisme en Allemagne et sur la scène européenne, la poussée du syndicalisme à la fin du XIXe siècle, la révolution russe de 1905, le développement du parlementarisme socialiste et la rupture des partis de la IIe Internationale avec la stratégie de front commun contre la guerre, la ­révolution d’Octobre, la défaite des mouvements révolutionnaires en Europe de l’Ouest et en Allemagne en particulier, la création de la IIIe Internationale et la montée de la dictature de Staline en Union soviétique, elle se déploie, ainsi que sa pensée, à partir de son adhésion au Parti socialiste italien, en 1914, en relation avec ce mouvement historique marqué en outre, en Italie, par l’émergence et la victoire du fascisme. Une vie et une pensée en mouvement donc, en mouvement dialectique, tantôt marquées par la brutalité de la conjoncture, tantôt échappant à celle-ci par la réflexion – sur le Risorgimento italien et sur l’œuvre de Machiavel par exemple – ou, du fait de l’isolement, propices à l’approfondissement des questions théoriques. La nécessité de fournir aux ouvriers une éducation politique et culturelle

Né le 22 janvier 1891 à Ales, dans une famille désargentée de Sardaigne, Gramsci obtient une bourse après son baccalauréat et engage des études de philologie à l’université de Turin, en 1911. La ville du Piémont est à l’époque le théâtre d’un bouleversement industriel sans précédent en Italie avec le développement de l’industrie automobile autour des usines Fiat et Lancia. Dans ce contexte, où il passe sans transition du monde rural sarde à la ville moderne cosmopolite et industrielle, il découvre le monde ouvrier en lutte, le syndicalisme et se lie, dans le cadre des cercles socialistes, à Palmiro ­Togliatti, futur dirigeant du PCI.

Rédacteur, tout d’abord, pour Il Grido del Popolo, sa réputation de journaliste grandit, et il collabore bientôt à Avanti, l’organe national du Parti socialiste italien, à partir de 1916. Prenant part à l’insurrection ouvrière de Turin du mois d’août 1917, il anime, à partir de 1919, le mouvement conseilliste qui préconise la création de conseils d’ouvriers sur le modèle des premiers soviets russes dans les entreprises. C’est également pour lui l’année du lancement d’un nouveau journal, l’Ordine Nuovo, dans lequel il expose la nécessité de fournir aux ouvriers une éducation politique et culturelle, de réorganiser la société italienne et de construire une culture socialiste révolutionnaire. En janvier 1921, il est, avec Amadeo Bordiga, Palmiro Togliatti, Angelo Tasca et Umberto Terracini parmi les fondateurs du Parti communiste d’Italie (PCI) au congrès de Livourne. Après Amadeo Bordiga, élu député de Turin en 1921, Gramsci devient secrétaire général du PCI en 1923. Il fonde le journal l’Unità en 1924.

L’année 1922 est celle de la marche sur Rome de Mussolini. Le 29 octobre, le roi d’Italie, Victor-Emmanuel III, charge le futur dictateur de former un gouvernement. Les lois fascistissimes sont décrétées trois ans plus tard, en 1925 et 1926, qui instaurent le pouvoir absolu du Duce et du Gran Consiglio del fascismo sur l’Italie. Interdiction du droit de grève et des syndicats non liés au pouvoir, interdiction des journaux non fascistes et mise en place d’une censure systématique, destitution du pouvoir législatif du Parlement, soumission des associations au contrôle de la police, création de l’Ovra, police secrète politique, remplacement des ­administrations communales et provinciales élues par des autorités nommées par le gouvernement, interdiction des partis autres que le Parti fasciste, assignation à résidence et incarcération des antifascistes sont au menu du festin politique des chemises noires. La loi du 25 novembre 1928 crée le tribunal spécial pour la sécurité de l’État, l’institution qui condamnera Gramsci, arrêté à Rome le soir du 8 novembre 1926, à vingt ans de réclusion en 1928. 1932, l’Humanité lance une campagne pour obtenir sa libération

En entrant, numéro 7047, dans sa prison de Turi, dans les Pouilles, Gramsci semblait rejoindre dans la défaite l’armée de Spartacus, écrasée dans les plaines de Brundisium, à quelques kilomètres de son lieu de détention par l’armée de Crassus, en 71 avant notre ère. Le fait est que c’est à la clinique du docteur Cusumano, à Formia, sur la section de la voie Appienne menant de Capoue à Rome sur laquelle furent crucifiés les 6 000 survivants de la bataille de Senerchia, dernière bataille menée par l’esclave révolté, que Gramsci fut transféré en 1932 à la suite de la campagne lancée dans l’Humanité par Romain Rolland et Henri Barbusse pour obtenir sa libération. Le relâchement de ses conditions de détention fut favorable à son travail de recherche et de réflexion. Son «  cerveau  » ne s’arrêta pas de «  fonctionner  ». Elles n’empêchèrent malheureusement pas la ­dégradation de sa santé, consécutive à ses premières années d’incarcération. «  Je ­reviendrai et je serai des millions  », déclare Spartacus dans le roman d’Howard Fast, avant de mourir. Écrits d’une écriture fine et serrée sur 32 cahiers, soit 3 000 pages manuscrites portant sur Machiavel, l’école laïque, Ugo Foscolo, la Réforme, l’américanisme, la Renaissance, le roman-feuilleton, Dante, le folklore, la langue littéraire et les dialectes, le théâtre, le Risorgimento ou encore sur l’œuvre de Benedetto Croce parmi des dizaines d’autres sujets, les mots de Gramsci des Cahiers de prison sont des millions qui nous parlent encore et d’autant plus aujourd’hui que plane sur la France, sur l’Europe et le monde, la menace conjointe du néofascisme et d’un néolibéralisme à bout de souffle.

Rouge sous la cendre, sa pensée, toujours prête à s’embraser, est un appel à l’éveil et à la persévérance dans la lutte révolutionnaire et émancipatrice. «  Les idées deviennent une force matérielle quand elles s’emparent des masses  », écrivait Marx. «  Les idées sont comme les puces, elles marchent toutes seules et, quand tu t’y attends le moins, les voilà qui te mordent et te font sursauter  », écrit Moravia. Sur la tombe de Gramsci, Pasolini décrit «  un chiffon rouge, comme celui noué au cou des partisans et, près de l’urne, sur le sol cendré, deux géraniums, d’un rouge différent  ». À chaque 1er Mai, une nouvelle fleur refleurit, ­invincible. «  Quest’è il fiore del partigiano.  »

Jérôme Skalski, L’Humanité

http://www.humanite.fr/antonio-gram...

(1) Les Cendres de Gramsci, de Pier Paolo Pasolini. «  Poésie  », Gallimard.

(2) Antonio Gramsci, textes choisis et présentés par André Tosel, le Temps des cerises.

(3) Pourquoi je hais l’indifférence, d’Antonio Gramsci. «  Rivages poche  », Payot.


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