Analyse sociologique du mouvement social des Gilets jaunes par Hervé Le Bras.

lundi 17 décembre 2018.
 

Hervé Le Bras anthropologue, démographe et historien explore sous différents aspects (économiques, sociologiques, géographiques…) le soulèvement des Gilets

Premier article. Conversation avec Hervé Le Bras : « Le mouvement des gilets jaunes repose sur deux clientèles différentes »

Source : Mediapart Le 24/11/2018

http://theconversation.com/conversa...

Biographie de Hervé Le Bras sur Wikipédia :

Alors que l’ampleur du mouvement des gilets jaunes n’est plus contestable, la question de la division entre une France urbaine, écologiste et aisée et une autre réactionnaire, rurale et dopée au diesel se pose. Hervé Le Bras, démographe, invité des Tribunes de la Presse 2018 à Bordeaux livre son analyse d’une situation qu’il juge explosive.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Herv%...

Le conflit des gilets jaunes est-il l’illustration de l’opposition France des villes contre France des champs ?

Hervé Le Bras : Il ne faut pas avoir une vision simpliste de la situation. Depuis des années, on se nourrit d’une vision opposant métropole et anti-métropole. En réalité, la périphérie est extraordinairement variée. Pour analyser le conflit des gilets jaunes, je ne me suis pas basé sur le nombre de gilets jaunes par département, mais sur leur pourcentage par rapport à la population. Cela donne un meilleur aperçu de l’intensité du phénomène. La carte qui s’est dessinée correspond aux zones de France les moins peuplées, et dans lesquelles la population a tendance à diminuer. À peu de choses près, cela correspond à ce que le géographe Roger Brunet appelait « la diagonale du vide », s’étendant des Ardennes aux Hautes-Pyrénées. En creux, cela montre aussi qu’une partie de la ruralité se porte bien, à l’image de la Vendée. L’action des gilets jaunes est intense dans les territoires ruraux délaissés, mais aussi dans le péri-urbain, qui correspond aux anciens départements ruraux à une cinquantaine de kilomètres de Paris. Les personnes qui y vivent ont un problème quotidien, celui de la navette domicile-travail entre leur habitation et la capitale ou sa proche banlieue.

N’y a-t-il pas, malgré tout, une forme d’unité dans ce mouvement ?

HLB  : Le mouvement des gilets jaunes repose sur deux clientèles différentes. Cela peut expliquer le fait que les gilets jaunes n’arrivent pas à se mettre d’accord sur un programme ou une demande particulière aux autorités. La structure de ce mouvement est à la base contradictoire et paradoxale. D’un côté, les territoires ruraux délaissés demandent plus de présence de l’État et le retour des services publics, ce qui est légitime mais très coûteux. De l’autre, les territoires péri-urbains demandent à l’État de baisser les taxes, notamment sur le carburant.

Dans ce mouvement, certains gilets jaunes ont voulu opposer ceux qui ont choisi de se rapprocher de la métropole, de ceux qui ont subi le retrait progressif des services publics. Je pense que cette classification est erronée, car très souvent, ceux qui vivent dans « la diagonale du vide » ont choisi d’y rester. Inversement, il est possible de considérer que le choix d’aller dans le péri-urbain se fait parfois sous la contrainte financière. Il est moins onéreux d’acheter son pavillon en banlieue que dans la métropole. Nous avons une tendance en France à vouloir tout simplifier, en se basant sur un vieux concept, celui de l’unité. Nous considérons que le territoire est homogène mais en réalité, il est de plus en plus hétérogène.

Le Congrès des maires a mis en lumière la fracture entre les élus locaux et le président de la République Emmanuel Macron : les maires ont-ils encore un rôle à jouer dans la cohésion des territoires ?

HLB  : Ce malaise chez les élus concerne aussi bien les maires de banlieue que les maires de petites communes rurales. Le président de la République a dit qu’il était populiste. Il n’a pas menti. Ne pas tenir compte des corps intermédiaires est un des sens globalement accepté du mot populisme. Or les maires sont des corps intermédiaires. Le maire est le seul politique qui jouit encore d’une certaine renommée dans la population. La plupart de ces élus gagnent peu d’argent. Ils sont au cœur des territoires et on les voit concrètement à l’œuvre. Leur mal-être est global. Même Rachida Dati dans le 7e arrondissement se plaint ! (Rires)

Peut-on dire que le gouvernement est déconnecté des territoires ?

HLB : Le gouvernement donne de beaux conseils mais ne connaît pas le vécu des gens. J’ai débattu récemment à la télévision avec Gilles Le Gendre, et je lui ai fait remarquer qu’Emmanuel Macron ne devait pas conduire beaucoup de voitures dans sa journée. Ses chauffeurs s’occupent de tout ! Le président ne se rend pas compte de ce que la voiture représente pour les Français. La voiture est comme une seconde peau, elle symbolise la liberté de se déplacer. Il y a une véritable rupture entre ce que le président appelle la base et le sommet.

Une partie du spectre politique, notamment à gauche, est mise sur la touche par l’action des gilets jaunes. Des mouvements transversaux peuvent-ils apparaître en marge de ce conflit ?

HLB  : La carte des gilets jaunes ne correspond à aucune cartographie politique, mais à ce que disent les gilets jaunes : ils ne font pas de politique. Nous ne voyons pas de parti politique derrière ce mouvement, tous ont été très prudents.

En revanche, il y aura une récupération.

Qui récupérera ? J’ai ma petite idée. Une chose n’a pas été beaucoup soulignée ; on n’a vu aucun slogan anti-immigration ou anti-Europe, si ce n’est le cas de Flixecourt. Ces thèmes n’ont pas été dominants.

Le populisme de gauche pourrait récupérer le mouvement car nous sommes dans une opposition pauvres contre riches, alors que le populisme de droite se résume plus à un conflit autour de l’immigration.

Ce mouvement des gilets jaunes s’est aussi caractérisé par une défiance envers les journalistes, comment l’expliquez-vous ?

HLB : Cette caractéristique, hélas, va même au-delà des journalistes. De nombreux domiciles d’élus du groupe En marche ont été visés et jetés en pâture sur les réseaux sociaux. De tels comportements sont assez nouveaux et je crains que cela soit dû à quelque chose de plus général par exemple les vérités alternatives de Trump, Bolsonaro, Orban… Des régimes s’installent démocratiquement, avec des votes majoritaires, ce qui n’était pas le cas dans les années 1930. Tout cela est récurrent à la télévision avec Trump qui insulte les médias.

Je suis frappé par ce mauvais climat qui se répand sur la planète, avec une chasse aux journalistes qui s’organise, mais aussi une chasse aux hommes politiques de base. Les réseaux sociaux peuvent faciliter ces comportements, mais en l’occurrence, les gilets jaunes sont les plus nombreux là où les réseaux sociaux sont les moins implantés. Faire porter uniquement le poids des manifestations sur les réseaux sociaux serait un peu inexact. La situation est d’autant plus grave car elle se produit dans ce qu’on appelait autrefois le « monde libre », et celui-ci le sera de moins en moins si cela continue.

Fin du premier article

Bref commentaire : Hervé le Bras, dans sa dernière réponse, ne semble pas prendre en compte un fait très simple : De nombreux Gilets jaunes ont compris qu’un certain nombre de journalistes, comme un certain nombre de députés, sont responsables de la reproduction d’un système économique et politique qui les font souffrir. D’où leur agressivité envers eux.

(Mais dire cela ne signifie en rien que l’on cautionne des actes de violence verbale ou physique)

Deuxième article. Gilets jaunes : une mobilisation plus forte dans la "diagonale du vide", selon un démographe

Source : Sud-Ouest. Le 22/11/2018

https://www.sudouest.fr/2018/11/22/...

Le chercheur à l’EHESS Hervé Le Bras a dressé une cartographie de la mobilisation des gilets jaunes. Celle-ci est particulièrement forte dans la diagonale qui traverse la France des Ardennes aux Pyrénées (Voir la carte sur le site) Les "gilets jaunes" se sont davantage mobilisés dans la "diagonale du vide" de départements ruraux où s’est développé un "sentiment d’abandon" que dans les zones périurbaines, sans coïncider pour autant avec le vote RN (ex-FN), affirme le démographe Hervé Le Bras, qui a cartographié leur protestation du 17 novembre pour L’Obs

Ce chercheur à l’EHESS (Ecole des hautes études en sciences sociales) a établi une carte à partir des données des préfectures sur les manifestants en les ramenant à la population du département. "Je voulais voir quel était le sentiment local, pas seulement les effectifs. Et j’ai constaté des écarts très importants", dit-il.

En Nouvelle-Aquitaine, le 64 et le Limousin très mobilisés

La mobilisation, rapportée à la population, a été plus importante dans les petits départements comme les Ardennes ou la Nièvre, où elle dépasse 6%, que dans les départements plus peuplés. "Même si le nombre de manifestants est élevé à Nantes, il est faible par rapport à la population de Loire-Atlantique" (moins de 0,3%), explique le démographe.

Gilets jaunes en Gironde : les routes sont libérées mais l’économie tourne au ralenti

Gilets jaunes dans les Landes : les grandes surfaces accusent le coup

La carte de Hervé Le Bras fait ainsi apparaître une forte mobilisation dans ce qu’il appelle la "diagonale du vide", une zone qui s’étend des Ardennes jusqu’aux Pyrénées, où la densité est faible et qui s’est dépeuplée. "C’est une zone fragile où les services publics, les commerces locaux disparaissent ou ont disparu. Où il y a un sentiment d’abandon."

En Nouvelle-Aquitaine, les chiffres d’Hervé Le Bras (pour la journée du 17 novembre uniquement) mettent en évidence une mobilisation particulièrement forte dans les trois départements limousins (Creuse, Corrèze, Haute-Vienne) et dans les Pyrénées-Atlantiques, c’est-à-dire dans une fourchette allant de 1,8 à 6,8% de la population. Les deux départements charentais suivent derrière (1 à 1,8% de la population).

La Gironde, qui compte pourtant d’importants points de tension (à Virsac, notamment), apparaît comme un département peu mobilisé comparé à sa population (moins de 1%). Les Landes, la Dordogne et le Lot-et-Garonne connaissent des pourcentages comparables, selon la carte du démographe.

Plus de services ou moins d’impôts  ?

Le démographe a aussi constaté qu’en dépit du soutien apporté par les partis de droite et d’extrême droite aux "gilets jaunes", leur mobilisation ne se superpose pas au vote en faveur du Rassemblement national ou des Républicains. Les "gilets jaunes" "n’ont rien à voir avec les cartes politiques habituelles. "Ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas des membres du RN qui ont porté le gilet jaune mais ce n’est pas du tout la géographie de l’électorat RN", assure Hervé Le Bras. Marine Le Pen a en effet obtenu ses scores les plus élevés à la présidentielle dans le Nord-Est et au bord de la Méditerranée.

La carte met également en lumière une contradiction dans les revendications des "gilets jaunes", "raison pour laquelle ils n’arrivent pas à trouver des mots d’ordre commun", selon Hervé Le Bras.

Les habitants des zones rurales dépeuplées sont en demande de services publics. "Or, si on demande plus de présence de l’Etat, ça suppose plus d’impôts", note-t-il. A l’inverse les habitants des zones périurbaines veulent moins de taxes et d’impôts. "Ces gens ne sont pas pauvres mais sont dans des situations très fragiles. Quand un paramètre comme le prix du carburant change, ils n’ont plus de réserve".

Les "gilets jaunes" ne viennent pas pour autant de zones pauvres. " Il y a moins de riches dans la diagonale du vide mais il y a aussi moins de pauvres", note-t-il. La pauvreté, elle, rejoint davantage la carte électorale du RN.

Fin de l’article

Bref commentaire : l’absence d’adéquation entre la carte des mobilisations des Gilets jaunes et la cartographie des sensibilités politiques démontre la grande hétérogénéité politique de ce mouvement social.

Troisième article. Pour le démographe Hervé Le Bras, directeur d’études à l’EHESS (École des hautes études en sciences sociales), la mobilisation des gilets jaunes concerne davantage une population rurale.

Source : Le Télégramme. 30/11/2018 https://www.letelegramme.fr/france/...

Comment analysez-vous le mouvement des gilets jaunes en Bretagne ?

La mobilisation a été faible dans le Finistère, en Ille-et-Vilaine et en Loire-Atlantique. Elle était plus forte dans le Morbihan et les Côtes-d’Armor. Ce qui est intéressant, c’est aussi de voir que des barrages subsistent en France et que la Bretagne est plus résistante que d’autres régions. Il y a un noyau dur plus fort en Bretagne.

Pourquoi la mobilisation touche une population vivant loin des villes ?

Ce qui m’intéresse, c’est le rural profond ou lointain. Ce sont des zones où la population est peu dense mais surtout où elle continue de décroître. Ça dit autre chose que la vue un peu simpliste du coût de l’essence, ça dit qu’il y a un malaise plus large lié à la disparition des services publics, le sentiment d’isolement, le fait de ne plus être écouté.

La grogne concerne aussi une population périurbaine. Pour quelles raisons ?

Dans les barrages, il y a des classes « sous-moyennes », ce que l’Insee appelle les professions intermédiaires. Pour les habitants du périurbain, il y a aussi de l’insécurité face aux aléas de la vie. Ce sont des personnes qui ont quitté un appartement en banlieue, pas trop loin de la ville, qui avaient la possibilité de circuler en transports publics. Puis elles sont allées plus loin. Il faut payer la maison, avoir deux voitures donc deux salaires, les enfants à emmener à l’école… Si quelque chose ne marche pas, un chômage, un accident de santé, une voiture à l’arrêt, ça compromet l’équilibre général. En voyant le prix de l’essence augmenter, ces populations n’ont pas de réserves suffisantes pour y faire face.

Est-il possible de dresser un portrait des gilets jaunes ?

C’est très difficile, parce qu’en plus du rural profond et du périurbain, il y a une troisième catégorie, c’est la population des villes de 10 000 à 20 000 habitants. C’est peut-être moins net en Bretagne, mais c’est très clair dans le sud de la France. La population a quitté le centre-ville pour la périphérie, les commerces aussi, des centres commerciaux s’installent en dehors. Ce sont les plus pauvres qui viennent dans le centre et le climat se dégrade. C’est le cas par exemple à Castelnaudary, Villeneuve-sur-Lot. Les slogans sont donc différents chez les gilets jaunes. (À lire sur le sujet Gilets jaunes. Écartés, les syndicats tentent une approche)

Les zones de mobilisation correspondent-elles à une carte du vote électoral ?

C’est très peu lié, c’est ce qui m’intéressait avec ces cartes. La carte ne correspond pas à ce que l’on sait du vote Rassemblement national (ex-FN). Il y a des permanences dans la géographie du RN et aussi de la France insoumise, et ce n’est pas ça. Dans les barrages, il n’y avait pas de slogan anti-immigration. Or, c’est le slogan de base du RN. Je n’ai pas vu non plus de slogan hostile à l’Europe, alors que c’est la position des populistes. On assiste à la naissance d’un nouveau mouvement, je ne sais pas ce qu’il va devenir, s’il va être récupéré politiquement ou s’il va disparaître. C’est rare que de tels mouvements perdurent politiquement. Le seul exemple, ce sont les « Indignados » (le mouvement des Indignés, ndlr) qui ont donné Podemos en Espagne.

Fin du troisième article.

Hervé Debonrivage


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