22 au 24 janvier 1943 à Marseille : 20000 habitants raflés, 6000 arrêtés, quartier rasé

lundi 27 janvier 2020.
 

Entre le 22 et le 24 janvier 1943, la police française et les soldats allemands ont raflé 20 000 personnes du côté du Vieux-Port à Marseille. Une semaine plus tard, 14 hectares d’un quartier populaire que les Nazis appelaient "la verrue de l’Europe" étaient rasés.

Par Chloé Leprince

On a appris ce mardi 4 juin que le parquet de Paris ouvrait une enquête pour “crimes contre l’humanité” 76 ans après ce qui est resté comme “la rafle du Panier”, à Marseille. Un épisode méconnu qui remonte au mois de janvier 1943, et qui s’est soldé par l’évacuation de force de 20 000 Marseillais (dont certains seront envoyés en déportation) et la rive Nord du Vieux-Port, éventrée à coups d’explosifs.

C’est parce que ces crimes sont imprescriptibles qu’une enquête peut être instruite si longtemps après les faits. Mais il a fallu pour cela qu’une plainte contre X soit déposée par l’avocat Pascal Luongo au nom de quatre personnes qui ont en commun d’être rescapées du 22 janvier 1943, ou d’être les descendants d’une des 20 000 victimes d’alors.

Ce sont les Allemands, qui occupent Marseille depuis 1942, qui sont à l’initiative de cette rafle. Mais c’est René Bousquet, secrétaire d’Etat en charge de la police pour le régime de Vichy, qui signe, le 14 janvier 1943, un ordre de mission, six mois après la Rafle du Vel d’Hiv qui avait eu lieu en juillet 1942 à Paris. En tout, 12 000 fonctionnaires français, gendarmes, policiers ou gardes mobiles, sont mobilisés pour la semaine suivante. L’objectif est ce qu’on appelle alors “les vieux quartiers” : sur ces flancs du Vieux-Port, en contrebas de la colline où niche aujourd’hui ce qu’il reste du “Panier”, dévalent les rues les plus vieilles de Marseille, investies déjà 600 ans avant notre ère quand la ville était tout juste une lointaine colonie grecque.

Raser "la verrue de l’Europe"

Les Allemands veulent la destruction des vieux quartiers en représailles d’une série d’attentats, dont celui du 3 janvier 1943 qui fit tomber plusieurs officiers nazis. Or ces ruelles qui serpentent des quais du Fort Saint-Jean jusqu’à la montée des Accoules sont réputées être un repaire de la Résistance, qui a investi un dédale de ruelles et d’immeubles enchâssés les uns sur les autres qui passait pour un bastion de la pègre. De ce quartier qui tire son nom d’une auberge sur les contreforts derrière l’Hôtel-Dieu, Himmler parle comme de “la verrue de l’Europe”. Objectif éradication : Carl Oberg, à la tête des SS et de la police du Troisième Reich pour la France, a exigé, quelques jours plus tôt, “pour l’épuration de Marseille une solution radicale et complète”. Début 1943, une scène de rue à Marseille, occupée depuis l’année précédente par les troupes allemandes

Le 23 janvier 1943, SS et forces de l’ordre françaises commencent à l’aube à évacuer le quartier, bouclé la veille. "L’opération Sultan” succède à "l’opération Tiger" : 40 000 personnes contrôlées, plus de 20 000 habitants évacués, 6 000 arrestations en tout. Rapidement, la rafle est étendue au quartier de l’Opéra, à deux pas de l’autre côté du Vieux-Port, où vivent de nombreux juifs, plus près de la synagogue du centre-ville. D’après les chiffres du Mémorial de la Shoah, au total, 1642 habitants seront déportés, dont près de 800 juifs envoyés à Sobibor en Pologne, tandis que ce sera Orianeburg-Sachsenhaussen pour plus de 700 autres - 200 juifs mais aussi 600 "suspects", des étrangers en situation irrégulière, des tziganes, des homosexuels, des "vagabonds" sans adresse ou quiconque n’aurait pu présenter une carte d’alimentation ou sortirait de prison. Et aussi quelques résistants, mais pas Gaston Defferre, le futur maire de la ville, qui cette année-là prend la tête de la branche socialiste de la Résistance dans la région et pousse à créer des milices socialistes de ce côté-ci du centre-ville.

Dans Le Petit marseillais daté du 24 janvier 1943, en première page, la préfecture communique, et raconte par le menu le déroulé de la rafle de la veille - des "opérations d’évacuations qui se sont effectuées sans le moindre incident". Quiconque se trouverait encore dans le quartier est prié de se présenter instamment au Vieux-Port sur ce qui s’appelle alors officiellement "le quai Pétain".

Secrétaire d’Etat à l’Intérieur, René Bousquet est présent le jour de la rafle : sur une photo issue des archives fédérales allemandes, on le voit, le 23 janvier 1943, col de fourrure et cigarette à la main, entouré de Bernhard Griese, le chef de la police allemande à Marseille, et du préfet de région, Marcel Lemoine. Ils sont à l’Hôtel de Ville de Marseille, autant dire à portée de bras de la rafle en train de se faire photographier.

Mais “la solution radicale et complète” de Oberg ne s’achève pas avec le départ pour la Pologne ou l’Allemagne, via Fréjus. Elle implique l’éradication du quartier-même. Le Troisième Reich entend tout simplement le rayer de la carte, avec l’appui de Vichy. Le 1er février, quand tonne la première charge d’explosif, midi vient de sonner à Saint-Laurent qu’on appelle "l’église des Napolitains" et qu’on croirait justement surgie d’un cliché du photographe Mario Giacomelli. Sur les tous premiers clichés du quartier après cette première explosion, le clocher de Saint-Laurent a tenu, mais un épais nuage de fumée flotte au dessus des premières ruelles éventrées. Il faudra neuf jours et des centaines de déflagrations pour voir s’écrouler près de 1500 immeubles - quatorze hectares, soit l’équivalent de vingt terrains de foot.

Dans les jours qui suivent, un reportage diffusé dans "France actualité" (dont la date référencée par l’Ina sur Youtube est inexacte) évoque des "travaux de démolition activement poussés" qu’on a filmés de près :

https://www.youtube.com/watch?v=3_z...

Sur le site d’information indépendant Marsactu, Antoine Mignemi et Robert Barone, deux des survivants à l’origine de l’enquête pour “crime contre l’humanité”, racontent une enfance populaire : “la majorité de la population du quartier vivait de la pêche et du commerce”, 13 000 Italiens installés dès le tournant du siècle dans "la petite Naples", une mercerie tenue sur la Grand-Rue par une femme juive, des Sénégalais et déjà quelques Espagnols - “tous des réfugiés. Immigrés ne veut rien dire”. Mais “la verrue de l’Europe” cible aussi ces rues qu’on appelle “le quartier réservé”. C’est là que vivent et reçoivent les prostituées du port, là aussi que le Sud découvre le jazz arrivé avec les musiciens noirs qui jouaient tard la nuit dans des rades avant que Vichy n’impose le couvre-feu à 20 heures.

Le "pli de la résignation"

Pour se représenter la vie dans ces ruelles en essayant de se délester des clichés du Bar de la Marine à la Pagnol, il faut par exemple lire (ou écouter) Haschich à Marseille, de Walter Benjamin, qui découvre pour la première fois Marseille en septembre 1926 et y reviendra encore. C’est en dérivant du côté des vieux quartiers que Benjamin écrit Haschich à Marseille en 1928, qui sortira d’abord dans la Frankfurter allgemeine Zeitung avant d’être traduit et publié en français en 1935, dans les Cahiers du Sud. Il y évoque "la bestialité" ou "la canaillerie sans bornes" de figures qu’il n’aurait osé approcher ne serait l’ivresse, "le pli de la résignation" au visage d’un passant qui le touche spécialement, et aussi "ces familles de petits-bourgeois qui voisinent à côté des vrais prolétaires du port".

Il faut lire aussi Banjo, le roman de l’écrivain haïtien Claude McKay. Pilier du mouvement Harlem Renaissance aux Etats-Unis, McKay sera reconnu par Aimé Césaire ou Gaston Gallimard mais continuera lorsqu’il est à Marseille à graviter dans des mondes modestes - et mêlés. Banjo paraîtra pour la première fois en 1931 en français, avant de disparaître des radars, bientôt oublié. On y suit la vie au creux des ruelles et au son du jazz, et on découvre beaucoup de nuit, et pas mal de vie portuaire aussi : en 1930, Marseille est cette grande porte française sur la Méditerrannée, cent ans pile après la conquête de l’Algérie.

C’est à Marseille que se croisent une main d’œuvre aux trajectoires contrastées, travailleurs d’Afrique du Nord qui portent le fès (un chapeau traditionnel) sur les photos du Panier dans les années 30, immigrés italiens qui fuient la misère, mais aussi des ouvriers de l’industrialisation méridionale qui galope et s’exporte depuis les quais du port industriel de la Joliette, ou encore ces exilés de l’arrière-pays, qui s’installent dans la ressac de l’exode rural, et trouvent eux aussi à se faire embaucher du côté du port de la Joliette. Tout ça sans compter les voyageurs.

On dit vite “quartier interlope” comme une étiquette un peu facile pour exhumer les bars, les arrière-cours et les règlements de compte, mais “la Fosse”, c’est ce dédale où Paul Valéry venait au cinéma lorsqu’il était de passage à Marseille, autant que la fameuse rue Bouterie. McKay, qui y a vécu plusieurs mois, l’avait rebaptisée “Boody lane”. Dans la postface de Banjo, Michel Favre, qui l’a traduit en 1999 à sa republication en français, compare cette artère aux quinze maisons closes à Pigalle et fait du "quartier réservé” “une attraction internationale”.

59 prostituées pour une rue de 68 mètres de long

A l’angle, le site de généalogistes “geneasud” à épluché le recensement de 1881 pour la rue Lanternerie, qui dévalait vers le Vieux-Port depuis la rue Caisserie qui marque aujourd’hui le début du Panier. Treize “maisons de tolérance” pour seulement quatorze immeubles, et sur les 68 mètres de long, 59 prostituées recensées - on dit alors “fille soumise” et l’expression ne commencera à s’effacer petit à petit des registres que cinq ans plus tard.

Ne cherchez pas les rues Bouterie ou Lanternerie sur un plan du centre de Marseille aujourd’hui : elles ont disparu dans l’explosion du mois de février 1943, rayées de la carte. Ni Benjamin, qui est mort en 1940, ni Claude McKay ne sont encore à Marseille quand a lieu la rafle. Mais il reste une trace animée de la vie dans ce coin de Marseille dans les années 30 : un film d’une dizaine de minutes qu’on doit à Laszlo Moholy-Nagy, parmi les têtes de file du Bauhaus.

https://www.youtube.com/watch?v=g-S...

Quand Laszlo Moholy-Nagy débarque à Marseille, en 1929, des photographes allemands dont plusieurs de ses élèves, à l’école du Bauhaus à Dessau, ont déjà documenté ce Marseille populaire. A commencer par Germaine Krull qui découvre la ville en 1926 et y revient plusieurs fois quand des éditeurs passent commande pour publier des livres. La photographe laissera des dizaines de vues du "Pont Transbordeur", icône d’une modernité d’acier aujourd’hui disparu ; ce sont aussi des photographies au ras des quais et dans les rues du Panier, qui témoignent d’un tournant photographique tout en racontant un monde disparu en 1943. Des clichés plus râpeux que débonnaires qui nous délestent du goût du folkore tandis qu’à deux cent mètres du spectre des rues disparues, un petit train promène désormais les touristes dans le dédale du Panier.

Quand les deux immeubles de la rue d’Aubagne se sont effondrés sur leurs habitants, le 5 novembre 2018 quelques pâtés de maison plus loin, à Noailles, le souvenir des morts du Panier est remonté à la surface. Car à Marseille, il se dit aussi que si la bonne société n’a pas vraiment protesté, au creux de l’hiver 1943, lorsque les nazis ont décidé de rayer de la carte ces rues populaires, c’est parce qu’il se trouvait pas mal d’urbanistes et d’élus à rêver depuis déjà un bon quart de siècle de raser ce quartier mal famé. Evacuée à l’âge de neuf ans dans la rafle, Antoinette Castagno (à l’origine de la plainte avec trois autres), raconte qu’au bout d’une semaine, on avait relâché sa famille internée à Fréjus : "Allez où vous voudrez". De retour au Vieux-Port, le quartier était englouti sous les gravats.

Chloé Leprince


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