Vénézuéla : d’une dictature pro-américaine (1908) à la victoire d’Hugo Chavez (1998)

mardi 9 octobre 2018.
 

1) Quelques rappels historiques

Dés le début du 20ème siècle, les Etats Unis achètent le vice-président Juan Vicente Gomez, l’installent au pouvoir (1908) puis l’appuient comme dictateur du pays jusqu’à la veille de la Seconde Guerre mondiale. En 1945, un coup d’Etat (encore préparé par les Etats Unis) installe au pouvoir l’Action démocratique ( parti social-démocrate vénézuélien) de Romulo Betancourt.

La vague d’aspirations populaires et démocratiques des années 1944-1949 touche particulièrement le Vénézuéla. L’élection présidentielle de 1947 marque le succès de l’écrivain Rómulo Gallegos, candidat de l’Action démocratique. Sa politique progressiste par divers aspects(vote des femmes, réforme agraire...) effraie l’Eglise et la bourgeoisie ; l’armée reprend le pouvoir en novembre 1948. Les USA soutiennent un nouveau putsch et une nouvelle dictature militaire (Perez jimenez) durant 10 ans.

Mais arrive la grande période mondiale de combativité (ouvriers, jeunes, peuples opprimés...) et d’aspirations progressistes des années 1958-1975. Dès 1958, une énorme insurrection balaie la dictature.

Les Etats Unis et le patronat appuient à nouveau la constitution d’un gouvernement dirigé par Action Démocratique et achètent la bureaucrtie de la centrale syndicale CTV liée à AD. Romulo Betancourt et le Vénézuéla deviennent la "vitrine" des Etats Unis en Amérique latine, leur point d’appui face à Cuba. Durant 30 ans, gauche (AD) et droite "démocrate chrétienne"(COPEI) alternent au pouvoir.

2) Les Etats Unis et leurs alliés vénézuéliens

Les rapides rappels ci-dessus montrent l’extrême importance du Vénézuéla pour les Etats Unis.

Deux raisons à cela : d’une part la richesse du pays (particulièrement pétrole et produits agricoles), d’autre part la possibilité ici de s’appuyer sur des forces sociales et politiques conservatrices réelles.

- les grands propriétaires terriens disposent de réseaux clientélistes hérités de la domination espagnole : ouvriers agricoles tenus en main, caudillisme électoral, main mise sur les "polices décentralisées" qu’ils recrutent et utilisent, lien à de nombreuses institutions religieuses locales...

- le patronat est actif, centralisé et amateur de coups d’Etat matant ses salariés. Il contrôle des médias puissants. Il s’est attachée la bureaucratie syndicale de CTV très attachée à ses prébendes diverses de chien-chien. Il dispose de relais dans la classe moyenne (patrons de PME, cadres de l’industrie...).

- une social-démocratie pro-américaine et très accomodante avec les intérêts du grand patronat.

- la hiérarchie de l’Eglise a soutenu tous les coups d’Etat réactionnaires et a toujours été liée aux propriétaires de latifundios. Les partis de droite hérités d’une tradition historique d’implantation du catholicisme conservateur ( comme COPEI au Vénézuéla) ont toujours disposé d’une implantation sociale populaire plus forte que les partis libéraux classiques. Cependant, des secteurs importants du catholicisme populaire vénézuélien sont imprégnés depuis longtemps par la "théologie de la libération".

- Une hiérarchie militaire dans laquelle les Etats Unis ont toujours trouvé les acteurs nécessaires pour installer des dictatures. Ceci dit, le rôle historique de l’armée dans un pays comme le Vénézuéla est complexe : la laïcisation du pays, par exemple, date largement du général président Antonio Guzman Blanco qui institua l’enseignement primaire gratuit et obligatoire, instaura le mariage civil, supprima les couvents... Quant aux cadres de l’armée depuis les années 60, leur formation à l’université les a souvent placés en contact avec les enseignants et groupes radicaux de l’Université d’où, par exemple, une certaine connaissance du marxisme parmi eux.

3) La gauche

Si Action Démocratique a toujours été liée aux Etats Unis et n’a jamais cherché à défendre réellement l’intérêt des milieux populaires, il faut cependant faire attention à ne pas tirer un trait d’égalité entre AD et COPEI comme le fait souvent l’extrême gauche :

- ni du point de vue de leur histoire. Même Romulo Betancourt est un produit de l’insurrection ouvrière et intellectuelle de 1928 contre la dictature.

- ni du point de vue de leur base militante. Le MIR (mouvement de la gauche révolutionnaire) naît d’une scission d’Action démocratique avant d’impulser des guerrillas dans les années 1960

- ni du point de vue des décisions politiques gouvernementales, par exemple la nationalisation de l’industrie pétrolière par AD en 1976 qui sera plus tard un point d’appui pour Chavez.

Pour les militants de gauche attachés à la défense de milieux populaires particulièrement misérables au Vénézuéla, il faut reconnaître qu’ils ont subi une répression pratiquement aussi forte de la part des gouvernements d’Action démocratique que des dictatures militaires. La dictature militaire de Perez Jimenez puis le pouvoir autoritaire policier de Romulo Betancourt (garanties constitutionnelles plusieurs fois suspendues, liquidation physique de militants ...) convainquent une forte partie de la gauche anti-capitaliste de lutter dans le cadre légal.

Ainsi, dans les années 1960, le Parti Communiste Vénézuélien, le MIR, le PRV (Parti de la Révolution Vénézuélienne, scission du PCV) choisissent la lutte armée comme perspective stratégique (clandestinité, guerrilla, travail dans l’armée). En 1962, des secteurs progressistes de l’armée tentent sans succés, de renverser le gouvernement d’Action Démocratique.

Dans les années 1960, 1970, 1980, malgré des hauts et des bas, des liens se maintiennent et se développent entre la gauche radicale, des militaires "bolivariens", des syndicalistes "lutte de classe" (qui ont créé le parti Cause Radicale).

Hugo Chavez est partie prenante de ce processus dés les années 1970 développant au sein des forces armées un réseau qui deviendra le MBR (Mouvement Bolivarien Révolutionnaire).

4) La montée en puissance de la gauche anti-libérale et d’Hugo Chavez

En 1988, le gouvernement d’Action Démocratique engage une politique libérale féroce en parfait accord avec le FMI. Cela provoque une telle vague de précarité et de misère qu’une insurrection populaire massive éclate le 27 février 1989. Le pouvoir politique du social démocrate Carlos Andres Perez donne ordre à l’armée de tirer sur la foule. Le mouvement social est écrasé (plusieurs milliers de morts).

Les militaires progressistes qui ont refusé de partciper au bain de sang s’allient à la gauche anti-libérale (surtout Causa Radical) et tentent en 1992 une insurrection "civilo-militaire" qui échoue. Hugo Chavez, qui s’en revendique, est emprisonné. Il gagne en détention une popularité considérable, son portrait fleurissant sans cesse sur les murs des quartiers populaires.

En 1993, le président social-démocrate est destitué pour corruption. La nouvelle élection présidentielle donne la victoire au candidat de Causa Radical, syndicaliste de la métallurgie. Les Etats Unis et la droite, appuyés sur diverses institutions d’Etat, empêchent sa proclamation. La majorité de Causa Radical refuse d’en appeler à des manifestations de rue.

L’aile gauche de Causa Radical scissionne et crée Patria Para Todos qui connaît un développement fulgurant. En 1998, Hugo Chavez est élu président de la république.

5) Hugo Chavez au pouvoir (article de Politis mai 2006)

" L’homme rayonne en Argentine, au Sommet des Amériques, début novembre, à la tête de 40 000 manifestants anti-Bush ; il vitupère contre le Président mexicain Vicente Fox, libéral qualifié de « toutou de l’Empire » ; il appelle le pays à ne plus livrer une goutte de son pétrole aux États-Unis s’ils mettent à exécution le projet supposé de le faire assassiner, et promet un baril à 100 dollars ; il prépare le pays à repousser une invasion des « US Marines » ; il lance une armée de médecins cubains dans les quartiers pauvres, engage la réforme agraire, et distribue les énormes revenus pétroliers par ses programmes sociaux ; il vend l’or noir à tarif préférentiel à des pays latino-américains, et propose même du combustible de chauffage aux Étasuniens pauvres qui risqueraient d’en manquer cet hiver ; il remporte toutes les élections depuis sept ans, sans fraude avérée...

Figure récente de la politique vénézuélienne, émergente au plan international et d’abord latino-américain, Hugo Chávez, le bouillant président du Venezuela, élu à la tête du pays en 1998, est l’un des dirigeants les plus déroutants du moment, mais aussi l’un des plus fascinants, aux yeux des observateurs étrangers en tout cas. Est-il un populiste de gauche, nostalgique de références révolutionnaires dévaluées, comme le continent en a déjà produit par le passé ? Ou un visionnaire audacieux et charismatique qui a choisi la voie étroite d’une lutte frontale contre l’oligarchie pour rétablir la justice sociale dans un pays profondément inégalitaire ?

Le 4 décembre, les élections législatives se sont conclues par un résultat parodique (voir Politis n° 879) : 100 % des sièges de l’Assemblée nationale ont été enlevés par des partisans de Chávez ­ à son corps défenant, puisque cette razzia est largement due au boycott du scrutin par l’opposition. Ce cadeau empoisonné des pleins pouvoirs législatifs sonne néanmoins pour le Président comme le point final d’une longue guérilla intérieure, qui l’a vu mettre en jeu son mandat à plusieurs reprises, notamment à l’occasion d’un référendum demandant son départ, en août 2004, et dont l’échec a soldé les derniers espoirs de l’unique projet de l’opposition ­ renverser Chávez, coûte que coûte.

La fin de cette longue et usante bataille de légitimation, pour laquelle Chávez a reçu le soutien indéfectible du « petit peuple », laisse désormais un peu mieux entrevoir les premiers éléments de bilan d’une politique pompeusement baptisée Révolution bolivarienne. Et il est indéniable qu’Hugo Chávez, tribun à la parole facile et enflammée, agit.

Le fer de lance de l’action du gouvernement, ce sont les « missions bolivariennes », vastes programmes sociaux au profit des plus démunis, engagés dans les secteurs de la santé, de la réforme agraire, de l’alphabétisation et de l’éducation (avec la création d’une Université Bolivar), de l’approvisionnement en produits de base à prix subventionnés (mission Mercal), etc. Une irruption spectaculaire de l’État providence là où la population, dont une bonne moitié vit en dessous du seuil de pauvreté, désespérait de le voir un jour intervenir, avec le projet affirmé d’une redistribution des richesses dans un pays marqué par une très forte corruption.

« Populisme » et « révolution » faisant rarement bon ménage avec le respect des droits humains, dans l’imagerie historique, on attendait aussi Hugo Chávez sur ce chapitre. Force est de reconnaître que le dossier à charge est plutôt mince : pas de prisonniers politiques, des élections dont la sincérité a été vérifiée par des observateurs internationaux, liberté syndicale et d’opinion, etc."


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