Débats sur nos forums 4 Réponse de l’auteur de Cerveau et Psycho à l’article : Quand une revue scientifique de psychologie méprise les militants de gauche et valorise ceux de droite

dimanche 19 août 2012.
 

Comment faire face à l’outrance quand on appelle de ses voeux un débat serein ? Mais surtout, comment réagir à une prise de position qui me fait dire exactement le contraire de ce que je pense et m’attribue les défauts que je dénonce ?

J’ai beau relire ce papier de « Cerveau & psycho », que j’assume complètement même si je suis plus à l’aise dans le style académique, je n’y retrouve rien de ce que vous m’attribuez. En particulier, il n’y a jamais eu dans mes études de personnalisation de la droite et de la gauche (à fortiori de stigmatisation) et j’ai, au contraire, construit ma carrière (trop jeune, sur ce point vous avez raison) sur la dénonciation de ces travaux, essentiellement américains, faut-il le préciser (Converse, notamment, que j’ai dénoncé dans un travail universitaire et que je pensais dénoncer à nouveau ici).

Je croyais que c’était clair. La plupart des lecteurs semblaient me le confirmer. La plupart, apparemment pas tous... Je ne me lancerai pas dans une reprise point pour point de votre argumentation : je n’en ai ni l’énergie, ni le talent. Pour le reste, je résumerai mon approche de la façon suivante :

* il n’y a pas de psychologie (ni de cerveau) de la droite et de la gauche : pas de génétique ni de « pensée humaine » là-dessous !

* il y a une histoire du débat politique entre la pensée de droite et la pensée de gauche, et cette histoire investit également les mots privilégiés par chacune des idéologies (au sens noble, bien entendu, car j’ai du respect pour l’idéologie et je rejette l’idée même de « fin des idéologies » qui masque finalement la domination idéologique libérale).

* il y a une nécessité pour chacun d’entre nous de se situer dans ces pensées et ces mots de droite et de gauche, dès lors qu’on est en situation de débattre, et donc d’en choisir les mots. C’est cette activité là qui m’intéresse.

Diverses études montrent effectivement que la pensée libérale est dominante. Mes références à ce niveau sont Pierre Bourdieu et Jean-Léon Beauvois. Je peux même assumer l’idée qu’ils sont mes maîtres à penser. Je me situe donc dans une dénonciation de la « libéralisation » du discours politique, y compris dans une certaine gauche. Vous comprendrez ma réaction quand je lis certaines de vos phrases !

La pensée de gauche est cognitivement plus complexe que la pensée de droite, car elle fait intervenir l’analyse des conditions socio-historique des phénomènes au lieu d’en rester à des explications psychologisantes. Le danger vient, pour moi, de ce que même des « gens de gauche » peuvent actuellement recourir à la pensée libérale. Je ne peux que constater que c’est exactement ce que vous faites à mon compte. La contestation du caractère scientifique de mes études doit tenir à votre méconnaissance des sciences cognitives et de leurs méthodes. Il est vrai que nous publions davantage nos travaux dans des revues scientifiques que dans des revues de vulgarisation.

C’est toujours un risque pour nous d’oser la vulgarisation : certains pourraient la prendre pour des articles scientifiques et disserter à tout vent sur des images ou des légendes. La tentation est grande de rester dans le huis clos de nos labos et de nos revues à comités de lecture. Vous me confirmez que la place de la science n’est peut-être pas dans le débat public, largement occupé par les artisans accrédités de la propagande glauque. Je publierai néanmoins bientôt un ouvrage sur l’analyse par ordinateur des déclarations de la Ve république, avec son lot de lexicométrie et d’intelligence artificielle (c’est pour faire « scientifique », mais sans doute préférez-vous, comme la plupart des commentateurs politico-médiatiques, le discours psychanalytique).

La conclusion décrira les dérives du discours libéral tel qu’il émerge depuis quelques années pour s’affirmer dans les dernières élections, y compris dans la bouche d’une certaine gauche qui n’hésite pas à user de l’argument psychologisant au lieu de prendre la peine d’étudier les phénomènes dans leur matérialité socio-historique (certains travaux dans ce sens sont consultables sur http://pascal-marchand.fr/). Je pourrais assez facilement militer pour une refondation républicaine fondée sur la souveraineté populaire. Mais en plus de l’inévitable affrontement idéologique avec les tenants du libéralisme, il me faudra affronter les procès des lecteurs trop rapides de travaux qui, pourtant, vont dans le même sens.

Misère de la philosophie !

Pascal Marchand


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