Jeanne d’Arc, jeune, femme, passionnée et rebelle

samedi 14 janvier 2017.
 

1) Jeanne d’Arc n’est récupérable ni par Sarkozy ni par l’extrême droite

Ce 6 janvier 2012, Nicolas Sarkozy s’est rendu en Lorraine pour fêter le 600ème anniversaire de la naissance de Jeanne d’Arc.

Il est fort mal placé pour jouer ce rôle.

- Avant l’irruption de Jeanne d’Arc, le royaume de France était considérablement affaibli par la suprématie des intérêts privés, par l’osmose entre intérêts privés et gouvernants. Dans les années 1420, ces dirigeants s’appelaient Pierre de Giac, Georges de La Trémoille... Les riches (Beaulieu, Avaugour...) pillaient et appauvrissaient l’Etat avec leur aide, puis lui prêtaient l’argent ainsi amassé, se payant au détriment de l’intérêt collectif . conséquence : La dette et le manque d’argent dans les caisses de l’Etat bloquaient toute action. Que de ressemblances avec le quinquennat de Nicolas Sarkozy !

- En 1429, l’intérêt collectif du peuple de France se joue à Orléans. Jeanne d’Arc s’y dépense sans compter, prenant tous les risques jusqu’au succès définitif et y gagnant un respect qui ne s’est jamais démenti. Aujourd’hui, l’intérêt collectif du peuple de France se joue à Grandrange, Petroplus, Sea France, Fralib, Goodyear, M Real, Molex... Sur ces batailles contemporaines contre le capitalisme financier transnational, Nicolas Sarkozy est en réalité absent , comme le chambellan du royaume de France et ses proches de la cour, avant et pendant Jeanne d’Arc. Dans son action européenne, Nicolas Sarkozy a même joué contre l’intérêt collectif des peuples du continent dont celui de notre pays.

- Ce sont les favoris du roi, furieux d’avoir perdu leur main mise sur l’Etat qui licencient l’armée après les victoires de Jeanne d’Arc puis qui refusent de l’échanger pour la sauver. Les mêmes aujourd’hui parlent de l’intérêt collectif du peuple de France pour mieux le vendre aux intérêts des capitalistes américains, français, allemands, indiens, anglais...

- En donnant un grand écho médiatique à cette commémoration du 600ème anniversaire de la naissance de Jeanne d’Arc, Nicolas Sarkozy vise évidemment à prendre des voix à l’extrême droite qui en a fait son emblème depuis Monseigneur Dupanloup et Édouard Drumont. Les héritiers de la Sainte Ligue antifrançaise des guerres de religion, les héritiers des émigrés de 1792, les héritiers des auxiliaires pétainistes du nazisme n’ont évidemment aucun droit à se réclamer d’une Jeanne d’Arc dont l’image reste pure de toute compromission contre l’intérêt collectif du peuple de France et contre le haut idéal personnel qui l’animait.

Parmi les articles de presse parus lors de ce 600è anniversaire, je note deux paragraphes :

- celui du réseau COURRIEL « Il y a exactement 600 ans, dans un village nommé Domrémy que l’occupant anglais n’allait pas tarder à mettre à sac, naissait Jeanne Darc (sans particule), la jeune fille patriote qui symbolise universellement la fierté des peuples qui combattent l’occupation étrangère et qui s’insurgent contre l’esclavage national. Depuis que cette héroïne populaire, - livrée aux flammes anglaises à l’âge de 19 ans par l’évêque « français » Cauchon -, est devenue une figure éminente du « roman national » français, elle a souvent été récupérée par l’extrême droite et la réaction monarchiste (alors que l’opposition entre républicains et royalistes n’avait aucun sens au 15ème siècle…) ; mais la libératrice d’Orléans n’en fut pas moins ardemment célébrée par des révolutionnaires en lutte contre le fascisme et l’impérialisme.

- Bête noire de Hitler, Dimitrov évoque ainsi la jeune patriote française dans un rapport fameux prononcé en 1937 à la tribune de l’Internationale communiste ; quant au Procès de Jeanne d’Arc de Brecht et d’Anna Seghers, il célèbre la signification profondément politique et populaire des « voix » qui ordonnaient à la cette fille de laboureur de faire sacrer un roi français pour mieux chasser l’occupant anglais ; et cette pièce de Brecht se conclut par cet appel qui vaut aujourd’hui pour tous les peuples qui, à notre époque, sont encore soumis à l’occupation d’une puissance étrangère : « Français, libérez votre terre, vous qui la cultivez ! ». »

2) Jeanne d’Arc. Affaire non classée...

Le cours des siècles nous offre parfois des personnages exceptionnels mais dont la réalité s’est estompée entre histoire, mythe et communication interessée. Tel est le cas de Jeanne d’Arc.

Un nombre important de documents écrits prouvent son existence (chroniques contemporaines de ces actions militaires, minutes et témoignages des procès, lettres d’elle-même...).

Cependant, qui était-elle vraiment ?

- une envoyée de Dieu répond la hiérarchie catholique, cinq siècles après l’avoir brûlée. Rappelons un détail des chroniques concernant Jeanne « Des commères l’assiégeaient pour lui faire toucher leurs patenôtres, et la jeune fille repoussait tout ce monde, avec un peu d’agacement, sans doute de colère. Elle répondait assez souvent d’un "Touchez-les vous-même, ça fera le même effet". »

- l’instrument d’un stratagème pour motiver le camp opposé au roi d’Angleterre durant la guerre de Cent Ans. Plusieurs témoignages anciens et livres récents donnent des éléments intéressants en faveur de cette hypothèse ("L’affaire Jeanne d’Arc" de Marcel Gay ; "Jeanne d’Arc, le stratagème" de François Ruggieri). Ce point de vue repose sur la capacité de Grands de la cour à monter une stratégie à long terme (de 1420 à 1429) pour reprendre l’initiative. Yolande d’Aragon a pu jouer un rôle dans l’affaire... Cependant, les favoris du roi étaient des incapables lorgnant sur le court terme ; ils ne me paraissent pas avoir misé sur Jeanne et leur poids politique était très important au début 1429. De plus, c’est justement l’indépendance de Jeanne vis à vis du roi et de la cour qui l’a perdue en 1430.

- une soeur ou demi-soeur du roi Charles VII. Cette hypothèse me paraît historiquement plausible ; de plus, elle permet de résoudre bien des questions concernant Jeanne (Comment une bergère lorraine avait-elle appris le français de cour ? Comment avait-elle appris à monter aussi bien les chevaux ? Comment avait-elle appris à manier aussi bien la lance ?...). Je lis sur le site Médiéval Moyen Age : "Ceci expliquerait tout : la confiance du Dauphin, l’estime des hommes d’armes tel le Bâtard d’Orléans Dunois, le Maréchal de France Gilles de Rais, et le fidèle La Hire envers la « Pucelle », les victoires d’Orléans, de Patay et enfin le Sacre à Reims".

Ceci dit, je n’y crois pas, pour le moment. Il faudrait expliquer pourquoi après Reims, Jeanne connut la marginalisation et la trahison, la défaite en solitaire et un procès marqué par le mépris. Je ne vois pas un tribunal d’Eglise du 15ème siècle brûler une soeur du roi. Surtout, cela ne change rien aux qualités de Jeanne.

Personnellement, je m’en tiens donc au constat des qualités de Jeanne, sans lesquelles ni sa canonisation ni un stratagème n’auraient réussi. Paul de Rapin de Thoyras avait défendu brillamment ce point de vue au 17ème siècle (voir partie 5 ci-dessous). L’ouvrage de Colette Beaune Jeanne d’Arc paru en 2004 apporte aussi des éléments intéressants.

Je ne peux rédiger un texte sans aborder l’hypothèse Jeanne d’Arc, envoyée de Dieu, telle que défendue par la hiérarchie catholique. Je vais donc la présenter puis donner les arguments qui permettent de l’infirmer.

3) Pour l’Eglise catholique : Sainte Jeanne d’Arc

Jeanne d’Arc aurait été l’outil d’un stratagème de Dieu pour faire du petit Charles (onzième enfant du roi Charles le fou et bâtard d’après sa mère Isabeau) le "lieutenant du roi des cieux qui est roi de France".

16 mai 1920 Canonisation de Jeanne d’Arc

Premièrement, il est vrai qu’on ne peut comprendre la jeune lorraine sans sa foi chrétienne infinie construite sur un Dieu très puissant et très bon dont le roi de France est le représentant (c’est ce que l’Eglise enseignait chaque jour dans chaque paroisse, chaque chapelle, chaque prière).

Deuxièmement faire de Jeanne d’Arc une sainte, bénéficiant par l’aide de Dieu de pouvoirs surnaturels permet évidemment de résoudre toutes les énigmes

- Comment une bergère dont la langue était marquée par un fort accent lorrain (prononçant "ch" les "j" par exemple) a-t-elle pu maîtriser immédiatement le français utilisé à la cour et parmi les grands du royaume ?

- Comment cette jeune fille a-t-elle réussi à obtenir l’accord d’entrée en campagne et à redonner confiance aux proches de Charles, réfugié à Chinon, malgré la médiocrité et l’égoïsme de ce milieu dont La Trémoille (favori et grand chambellan) est un exemple connu...

Ceci dit, cette identité sainte de la Pucelle de Domrémy pèche évidemment par une personnalité définie fonction des besoins de communication de l’Eglise lors de la canonisation et non fonction des archives. Prenons deux exemples :

Jeanne d’Arc n’était pas "Fille d’humbles paysans de Lorraine" contrairement à ce qu’écrivent de nombreux sites catholiques (http://nominis.cef.fr/contenus/sain...)

Jeanne d’Arc n’a jamais été bergère. Les 22 et 24 février 1430, elle affirme clairement qu’elle n’a "jamais gardé les animaux et autres bêtes".

Jeanne d’Arc ne représente pas le portrait idéal de la catholique humble « C’est une brave jeune fille qui n’a pas d’histoire. Elle a tout à fait l’allure des jeunes paysannes de son âge et ne montre de prétention d’aucune sorte » écrit le chanoine Vaylet ; je ne vois pas quelles sont ses sources pour affirmer cela.

L’identité sainte de la Pucelle de Domrémy pèche aussi par le choix royaliste et nationaliste, lié à l’orientation politique générale de l’Eglise durant la période où la question de sa canonisation a été posée (1869-1920).

4) Auteurs anciens considérant l’épopée de Jeanne d’Arc comme un stratagème de la cour du roi de France

4a) Martin Le Franc

En 1440, Martin Le Franc, (secrétaire du Concile de Bâle en 1431 sous le pape Eugène IV), protonotaire apostolique et secrétaire privé du pape Félix V, secrétaire du pape Nicolas V, traducteur de la Bible, connu pour son oeuvre Le Champion des dames, plaidoyer contre le machisme féodal, admirateur de Jeanne d’Arc qu’il défend alors qu’il représente la papauté à la cour du duc de Bourgogne :

Etait un fier prince et non simplette bergerette

4b) Pape Pie II

Il en est qui pensent que les grands du Royaume s’étant divisés en présence du succès des Anglais, l’un d’entre eux aurait imaginé ce stratagème.

4c) Guillaume du Bellay (1491-1543), seigneur de Langey, vice-roi du Piémont, diplomate, ami de François 1er, chef militaire, réputé pour son réseau de renseignement, historien, frère du cardinal Jean du Bellay

« L’histoire de la Pucelle est d’invention artificieuse et politique. » (Histoire de l’Eglise gallicane) Il compare Jeanne d’Arc à Numa Pompilius qui faisait semblant de consulter la nymphe Egérie.

4d) Juste Lipse, humaniste, secrétaire du cardinal de Granvelle à Rome

Juste Lipse (1547-1606) compare l’entreprise de la Pucelle avec les industries antiques dont l’Histoire romaine fait mention. Scipion, par exemple, passait pour entrer dans les conseils de Jupiter Capitolin. Sertorius se faisait accompagner d’une biche à laquelle il attribuait ses succès. Sylla montrait à ses troupes un sceau dont il prétendait qu’Apollon s’était servi. Ainsi, dit Juste Lipse, le roy de France Charles VII fit jouer avec succès la manoeuvre de Jeanne d’Arc.

4e) Bernard de Girard, Seigneur du Haillan, secrétaire des finances du duc d’Anjou (famille décisive pour Jeanne d’Arc), historiographe officiel des rois de France Charles IX et Henri III, auteur en particulier d’une Histoire générale des rois de France considérée comme le premier document d’histoire de France

Il affirme que le personnage de la Pucelle fut imaginé à la Cour de Charles VII. « Quelques-uns ont trouvé mauvais que je dise cela et que j’ôte aux Français une opinion qu’ils ont si longuement eue d’une chose sainte et d’un miracle, pour la vouloir maintenant convertir en fable, mais je l’ai voulu dire, parce qu’il a été ainsi découvert par le temps qui découvre toutes choses, et puis ce n’est pas chose si importante qu’on la doive croire comme un article de foi » (De l’état des affaires de France, 1613)

5) Jeanne d’Arc, une femme de grande valeur

Pour Paul de Rapin de Thoyras (1661-1725), excellent historien connu pour son rapport précis aux archives, Jeanne est effectivement une jeune lorraine arrivée sur la fin de l’hiver 1429 à la cour de Chinon, s’y présentant comme envoyée de Dieu pour délivrer Orléans et faire sacrer Charles VII à Reims. Il ne croit ni en sa mission divine ni en un stratagème monté par la Cour pour redonner confiance à l’armée, aux défenseur d’Orléans et aux populations ; elle était Jeanne d’Arc.

« Jeanne ne montra aucun de ces sentimens ignobles qui semblent le partage des fourbes ; elle ne dévia pas une minute du sentier de la vertu et du courage. On peut dresser un imposteur ; on ne façonne pas aisément un héros. Pour former Jeanne au rôle brillant qu’elle remplit , sans jamais se démentir, il aurait fallu plusieurs années de préparations, et la cour de Charles songeait à peine au lendemain, excepté quand il était question de déprédations ou de fêtes. Lorsque Jeanne arriva, l’héroïsme était dans son cœur ; il ne lui manquait que les occasions de le développer : tout le mérite de la cour fut de les lui fournir.

Il n’était pas besoin de beaucoup de peine ou d’adresse pour cela ; Jeanne ne demandait qu’à guider les troupes, à les précéder dans les expéditions les plus périlleuses : on n’est guère avare de ces sortes de grâces , et ce ne sont pas de tels emplois que sollicitent les imposteurs. Née au milieu des guerres civiles et étrangères, élevée dans la haine du nom anglais, témoin des ravages continuels de son pays , s’entretenant de maux qui semblaient ne devoir point finir, est-il fort extraordinaire que Jeanne d’Arc n’y ait entrevu de remède que dans l’intervention du Tout-Puissant ; que son imagination exaltée et ardente ait converti plusieurs fois , pendant le sommeil, ses espérances en réalités ; et qu’enfin , douée de beaucoup de patriotisme et de courage , elle ait voulu mettre à exécution ce qu’elle croyait de bonne foi une inspiration de la Providence ?

Il est presque superflu, d’après cela, de s’arrêter à une dernière remarque : on trouve Jeanne trop expérimentée pour son âge et sa condition. Mais lorsque l’on approfondit la remarque , on reconnaît qu’elle ne repose que sur trois faits : Jeanne maniait avec assurance un cheval , se servait avec dextérité d’une lance , et elle était éloquente. Nous voyons , dans les contrées où l’on élève le compagnon des travaux de l’homme , de jeunes paysannes aussi hardies que Jeanne : dans un temps de guerres civiles , elle avait pu souvent être témoin de l’exercice de la lance ; un contemporain assure même qu’elle s’y essayait dès le bas âge : elle avait également pu se perfectionner dans l’un et l’autre talent , soit pendant son voyage de Lorraine à Chinon , où était le roi , soit pendant un séjour de deux mois qu’elle fit dans cette ville et dans les environs , avant d’agir. Quant à l’éloquence , ses discours agrestes, sans correction et sans ornement, n’offrent que celle qu’on tient de la nature , fortifiée par la persuasion et l’enthousiasme ; éloquence , sans doute , fort puissante , surtout envers des hommes ignorans ou rustiques , tels que les courtisans , les soldats ou les sujets de Charles , mais à laquelle l’art est tout-à-fait incapable de former. »

Le texte plus complet peut être lu en cliquant sur l’adresse URL ci-dessous qui m’a permis de connaître ce texte de grande qualité.

Source : http://www.archive.org/stream/jeann...

6) La famille dans laquelle Jeanne a grandi

- Rien ne prouve la naissance de Jeanne le 6 janvier 1412. L’hypothèse dune venue au monde fin 1407 ou début 1408 est plus crédible. Une plaque apposée à Toul et toujours en place, indique que s’étant présentée seule lors d’un procès matrimonial intenté par son fiancé en 1428, elle a été déclarée libre de tout lien ; elle aurait donc été majeure à ce moment-là (20 ans selon le droit local) et émancipée de la responsabilité parentale.

- Elle est élevée à Domrémy, dans la vallée de la Meuse. Actuellement, ce village fait partie du canton de Coussey, département des Vosges.

- Le père de cette famille se nomme Jacques d’Arc, propriétaire aisé et notable du village. Le 2 avril 1420, il prend à bail le château de Bourlemont (seul bâtiment fortifié de Domrémy, dans une île de la Meuse), ses dépendances, sa cour, son jardin, ses prés. Anatole France a donné quelques informations sur cela dans son Histoire de France. « La location fut adjugée aux enchères. Un nommé Jean Biget, de Domrémy, et Jacques d’Arc s’étant trouvés les plus forts enchérisseurs et ayant fourni les garanties suffisantes, un bail fut passé entre eux et la dame d’Ogiviller ». En 1423, Jacques d’Arc occupe la fonction de doyen (chef de la communauté locale) ; en 1426, le voilà percepteur et procureur du village défendant en justice les intérêts collectifs contre Robert de Baudricourt, capitaine de Vaucouleurs.

- Cette famille d’Arc est liée à la couronne de France pour des raisons non connues. Avant Jeanne, Guillaume d’Arc originaire de Domrémy, a été gouverneur de Louis, héritier présomptif du trône, fils de Charles VI et Isabeau, plus âgé que le futur Charles VII mais décédé en 1415. Au même moment, une Jeanne d’Arc est dame d’honneur de la reine.

- sa mère, Isabelle Romée, de Vouthon, a apporté une dot significative dans le couple, en particulier une maison attenante à l’église.

- Le couple élève cinq enfants Jacques, Catherine, Jean, Jeanne et Pierre. Ces deux derniers accompagneront Jeanne dans ses campagnes militaires ; Jean deviendra bailli du Vermandois et capitaine de Chartres.

- D’après plusieurs biographes, la famille aurait en fait vécu au château de Bourlemont.

- le 29 décembre 1429, le roi de France anoblit Jacques d’Arc et son épouse Isabelle.

- Notons cependant que la Pucelle signe Jehanne et non Jeanne d’Arc. Aux juges qui lui demandent son nom, elle répond par celui de sa mère ou nourrice.

7) Le royaume de France dans les années 1393 à 1429

Les populations subissent alors les ravages de la Guerre de Cent Ans (1338 à 1453) opposant royaume de France et royaume d’Angleterre.

En 1393, le roi de France Charles VI perd ses facultés mentales. Sa veuve, Isabeau de Bavière préside dès lors le conseil de régence ; elle essaie de réconcilier les deux factions rivales, Armagnacs et Bourguignons, puis n’y réussissant pas, s’appuie tantôt sur les uns, tantôt sur les autres.

A ces causes d’instabilité, s’ajoutent :

- le grand schisme opposant le pape de Rome (soutenu par les Anglais et les Bourguignons) à celui d’Avignon (soutenu par les Armagnacs). Quatre papes vont s’affronter au concile de Constance.

- le petit âge glaciaire du 14ème puis une période climatique froide et humide durant tout le début du 15ème qui génèrent des famines massives dévastant les provinces

De 1404 à 1407, Isabeau entretient des relations personnelles et politiques privilégiées avec le seul frère de Charles VI, Louis d’Orléans. Celui-ci est assassiné par les Bourguignons le 23 novembre 1407 en sortant d’une visite à la reine. Le 12ème enfant d’Isabeau, déclaré mort-né mais enterré nulle part (surprenant pour un enfant royal) serait la future Jeanne d’Arc, cachée pour ne pas subir le sort de son père.

En 1413, des milieux populaires parisiens, soutenus par les Bourguignons, se soulèvent, prennent la Bastille, tiennent Paris quelques temps (révolte des Cabochiens).

Le chroniqueur Georges Chastellain résume bien l’état des territoires du royaume de France : " Sens dessus dessous... foulure des Anglais et torchepied des sacquemans (brigands) ! "

Christine de Pizan ajoute :

« Nous devons bien, sur tout autre dommage

Plaindre celui du royaume de France

C’est grande pitié »

Profitant de ces troubles, le roi d’Angleterre Henri V constitue une armée d’environ 6000 hommes près d’Harfleur, écrase la chevalerie française à Azincourt le 25 octobre 1415 puis s’allie aux Bourguignons et à la reine Isabeau.

Charles (né en 1403), fils d’Isabeau et peut-être de Charles VI, devient l’héritier légitime du trône en 1417 après le décès de ses frères aînés. Il quitte Paris tenu par les Bourguignons, pour Bourges où il installe une Cour très restreinte. En 1420, Charles VI, toujours vivant, signe le traité de Troyes qui donne la couronne de France au roi d’Angleterre. Le "roi de Bourges" refuse ce traité en faisant valoir l’incapacité mentale de son père ; il règne sur une France restreinte (globalement le quart Sud-Ouest de la France actuelle sauf l’Aquitaine anglaise), dépourvue de moyens financiers et militaires et soude son alliance avec les Armagnacs.

8) Le siège d’Orléans et l’entrée de Jeanne d’Arc dans l’histoire

De 1424 à 1428 :

- le camp "français" est divisé et très mal dirigé

- les troupes anglaises et leurs alliés progressent sur tous les fronts : en Normandie, région parisienne, bassin de la Loire. Le 12 octobre 1428, leurs meilleurs capitaines (Salisbury, Suffolk, Rochefort, Glasdale, Fastolf, Talbot, Glacidas...) commencent le siège d’Orléans, porte du Sud de la Loire.

- leurs intrusions sont de plus en plus fréquentes également en Lorraine. Jeanne d’Arc s’installe dans le château de Vaucouleurs pour une raison non éclaircie.

- Le futur Charles VII quitte Bourges pour Chinon où il est protégé par la puissante famille de son épouse Marie d’Anjou et en particulier par la mère de celle-ci, Yolande d’Aragon, qui le soutient depuis plusieurs années comme une mère.

Durant l’hiver 1428-1429, le siège d’Orléans polarise toute la guerre entre "Anglais" et "Français". La ville est défendue par des capitaines expérimentés et courageux (Dunois, La Hire...).

Le 12 février 1429, la petite armée française est battue à Rouvray, près d’Orléans.

Le jeune seigneur Bertrand de Poulengy, proche de la Maison d’Anjou, arrive à Vaucouleurs, près de Domrémy. Jeanne d’Arc part pour Chinon au travers des territoires bourguignons (650 kilomètres) avec une escorte d’hommes liés à Yolande d’Aragon (dont deux écuyers Jean de Metz et Bertrand de Poulengy, le messager royal Colet de Vienne...). Elle porte des habits masculins, ce qu’elle ne cessera de faire. Le 4 mars, Jeanne arrive à Chinon et rencontre plusieurs fois, seul à seule, le dauphin.

Les "bastilles" protégeant Orléans tombent les unes après les autres ; la dernière est prise le 20 avril. L’évêque (d’origine écossaise) quitte la ville de peur que celle-ci ne tombe rapidement aux mains des Anglais. Dunois comme les notables de la ville, ne voyant venir aucun renfort, réfléchissent à une reddition pour éviter un massacre de la population. Charles VII songe à se retirer en Castille ou en Ecosse, car la chute d’Orléans entraîne la sienne.

9) Un "stratagème de communication" monté autour de Jeanne d’Arc ?

Les 14ème et 15ème siècles voient s’accumuler les malheurs terrestres (peste, guerres, famines, schisme, vandalisme des gens de guerre...). Les élites féodales s’avèrent bien incapables d’y faire face et profitent souvent honteusement de la situation. La population reste très croyante ; elle se pose logiquement la question "Que fait Dieu pour nous aider ?" Des dizaines d’envoyés du Seigneur répondent avoir reçu des voix les chargeant de telle ou telle mission. « Le profil de ces envoyés est assez semblable : une forte majorité de femmes, mais quelques hommes aussi, tous très jeunes ou au contraire très âgés. Ils appartiennent au monde rural ; ce sont souvent des bergers. Ils viennent des frontières du royaume... Le message (transmis par des visions ou des voix), destiné au roi ou au pape, toujours oral, concerne le salut du royaume ou de la chrétienté... Tout au long du 13ème siècle, l’Eglise n’avait cessé d’insister sur l’élection des pauvres, qui étaient l’image même du Christ, celle des enfants et celle des bergers : c’est à eux que la Nativité avait été annoncée. Aux uns comme aux autres, dieu révélait donc ses secrets » (Colette Beaune dans L’Histoire n° 210)

Il arrive que des vocations d’envoyée de Dieu soient suscitées par des Grands pour faire adhérer les populations à leurs objectifs. C’était le cas parmi les chefs de guerre groupés autour du futur Charles VII. Cette réalité explique l’affirmation de Voltaire « Une grande preuve que les capitaines de Charles VII exploitaient le merveilleux pour encourager les soldats, dans l’état déplorable où la France était réduite, c’est que Saintrailles avait son berger, comme le comte de Dunois avait sa bergère. Ce berger faisait ses prédictions de son côté tandis que la bergère les faisait du sien... »

Si une "opération de communication" a été montée pour contribuer à sauver Orléans, la couronne de France et les intérêts de ceux qui gravitent autour, en quoi consiste ce récit suffisamment merveilleux et mobilisateur pour changer le cours de l’histoire ?

Une petite bergère lorraine de 16 ans, très pieuse, ne sachant ni lire ni écrire, pucelle choisie par Dieu :

- a entendu des voix de Sainte Catherine, de Sainte Marguerite et de l’archange Saint Michel l’appelant à délivrer la France,

- a traversé toute la France de Lorraine en Anjou,

- a reconnu miraculeusement le vrai roi de France à Chinon sans l’avoir jamais vu auparavant

- a miraculeusement instantanément appris le maniement des armes à cheval en portant une armure de 40 kilogs,

- a imposé son rôle divin aux grands capitaines peu habitués à respecter les ordres de quiconque (Xaintrailles, Chabanne, La Hire, Dunois, Richemont, Retz, Beaumanoir, Rostrenen...)

Que c’est beau ! Même la CIA pourrait en prendre de la graine !

Une commission ecclésiastique proche du Dauphin authentifie le caractère divin de la mission de Jeanne d’Arc. "Dieu est avec nous !" ce mobile psychologique sera réutilisé de nombreuses fois depuis lors. Des matrones, supervisées par Yolande d’Aragon, constatent sa virginité (exigence incontournable pour une « envoyée de Dieu »).

A l’époque, les populations restent imbibées de religiosité miraculeuse. Aussi, un miracle de plus ou de moins ne les surprend pas. Si Dieu utilise cette Pucelle pour battre les Anglais, c’est bien qu’Il prend position contre eux...

Reste cependant une question. Charles VII, inconsistant dans son rôle royal, était incapable de monter une telle opération ! Son favori et grand chambellan, Georges Ier de La Trémoille, uniquement intéressé par sa personne, ses plaisirs et ses revenus, non plus ! Alors qui, pouvait être suffisamment intelligent, suffisamment attaché au succès "français" et suffisamment puissant pour mener à bien cette affaire ? Peut-être Yolande d’Aragon ? alliée à Arthur de Richemont rejeté par la cour et par le dauphin à ce moment-là ?

Plus simplement, d’autres opérations de valorisation d’un "berger" ou d’une "bergère" envoyés de Dieu ayant été tentées à l’époque, si celle-ci a réussi, c’est que Jeanne d’Arc avait les qualités de l’emploi. Donc, qu’il y ait eu stratagème ou pas ne change pas le fond de l’affaire.

Le déclic psychologique réalisé par l’irruption de Jeanne d’Arc dans la Guerre de Cent Ans réussit.

10) La réussite du "miracle Jeanne d’Arc"

« Les habitants d’Orléans en grand danger d’être perdus ouirent la nouvelle qu’il venait une pucelle... laquelle se faisait fort de faire lever le siège. »

Notons pour commencer que les principaux acteurs de la défense puis de la libération d’Orléans furent les Orléanais eux-mêmes.

Le rôle psychologique de Jeanne d’Arc fut important. Son engagement personnel dans les combats n’est nié par personne. Ses responsabilités militaires sont moins certaines.

Personnellement, je n’ai pas les compétences suffisantes pour critiquer le point de vue de Jacques Le Goff "Autant je pense que son charisme et la croyance de l’époque dans l’intervention divine ont joué un rôle de premier plan, autant je ne suis pas certain qu’elle ait eu un rôle militaire essentiel."

Il est vrai que Dunois, D’Alençon et La Hire sont les vrais chefs militaires lors de la libération d’Orléans. La seule victoire militaire face à l’armée anglaise est celle de Patay, dans laquelle les premiers rôles sont occupés par Richemont et La Hire. Surtout la libération de la France entre 1429 et 1453 s’opère indépendamment du rôle (fort limité) de Jeanne.

Quelques appréciations personnelles de capitaines de l’époque ne peuvent cependant être gommées. Le duc d’Alençon, est ébloui par sa dextérité à monter à cheval et à manier la lance. Plus tard, il ajoutera qu’elle savait se battre individuellement et qu’elle savait « manoeuvrer en disposant parfaitement les troupes et l’artillerie ». Dunois confirme ce dernier point. Guy de Laval (frère de Gilles de Rais) est émerveillé « Armé de toute pièce, sauf la tête, la lance à la main... il semble chose divine de la voir et l’ouir... la vit monter à cheval, armée, toute en blanc, une petite hache à la main, sur un grand coursier noir et se retourne sur son chemin en criant "Tirez avant !" »

Durant le mois d’avril 1429, une maison militaire (écuyer, intendant, héraut...) se constitue autour de Jeanne d’Arc.

Florent d’Illiers, gouverneur de Châteaudun, rejoint « une armée petite en nombre mais grosse de courage et de l’espérance de la protection qu’elle attendait du ciel. »

Jeanne d’Arc marche alors effectivement vers Orléans avec ses troupes escortant un convoi de ravitaillement.

Le 4 mai, deux premières bastilles anglaises sont prises... ; le 7, Jeanne a l’épaule traversée par une flèche dans l’assaut du fort des Tournelles.

Les "Anglais" lèvent le siège d’Orléans et se replient, attendant de gros renforts venus de Paris. L’ensemble de leurs troupes disponibles se fortifient autour de Patay, bourg entre Orléans et Châteaudun.

L’armée de Jeanne se présente le 14 juin 1429 ; La Hire charge immédiatement au centre du front. Le gros des forces, emmené par Richemont suit aussitôt dans la trouée. Les compagnies anglaises se débandent laissant 2500 morts.

Le duc de Bedford rend compte de la situation au roi d’Angleterre « Toutes les affaires prospéraient jusqu’au moment où est apparu ce disciple du Malin, appelé la Pucelle »

11) La vie publique de Jeanne s’étend sur deux années seulement :

- auprès du dauphin à Chinon en mars et avril 1429

- la libération d’Orléans du 29 avril au 8 mai 1429

- les batailles pour reprendre les territoires autour d’Orléans (Jargeau le 12 juin, Meung le 15, Beaugency le 16, victoire de Patay le 18 juin

- le futur Charles VII prend déjà des initiatives qui affaiblissent son camp comme l’interdiction faite à Richemont de continuer aux côtés de Jeanne ; or, leur complémentarité était évidente, à Patay en particulier.

- la chevauchée vers le sacre de Reims (Troyes ouvre ses portes le 10 juillet, Châlons le 15, Reims le 16, sacre de Charles VII le 17 juillet

- la tentative de prise de Paris. Château-Thierry le 29 juillet, provins le 2 août, Compiègne le 18, Saint-Denis le 26, assaut repoussé sur la porte saint-Honoré le 13 septembre

- repli puis licenciement de l’armée par le roi. Combats de Jeanne d’Arc pour protéger le Berry contre les anglo-bourguignons (La Charité sur Loire). Elle continue la guerre avec sa propre troupe assez peu nombreuse, sans accord ni financement royal, en chef de guerre indépendant. Elle prend Saint-Pierre-le-Moûtier le 4 novembre, regagne Jargeau...

- hiver 1430 au château de Sully sur Loire appartenant à La Trémoille qui peut ainsi la faire surveiller

- Au printemps 1430, la ville de Compiègne, assiégée par les Bourguignons, l’appelle à l’aide. Elle accourt. Le 24 mars 1430, elle quitte Sully sur Loire en cachette du roi. Avec une petite troupe, elle se porte vers Compiègne. Elle réussit à rejoindre les assiégés ; cependant, le 23 mai, elle est faite prisonnière lors d’une sortie, par des hommes de la compagnie de Jean de Luxembourg

- prisonnière dans le château de Beaurevoir d’août à novembre 1430. Le roi de France ne prend aucune initiative en sa faveur (par exemple paiement d’une rançon comme cela se faisait beaucoup à l’époque). Jean de Luxembourg la vend pour 10000 livres au duc de Bedford qui représente le roi d’Angleterre dans le royaume de France.

- de décembre 1430 à mai 1431, elle est prisonnière dans le château royal de Rouen. Elle comparaît du 21 février au 23 mai 1431 devant un tribunal d’Eglise présidé par Pierre Cauchon, évêque de Beauvais et comprenant vingt-deux chanoines, soixante docteurs, dix abbés, dix délégués de la Sorbonne. Le 28 mars Cauchon dresse son acte d’accusation : "sorcière... scandaleuse... séditieuse". L’Université de Paris rend son avis : Jeanne est déclarée schismatique, apostate, menteuse, devineresse, suspecte d’hérésie, errante en la foi, blasphématrice de Dieu et des saints. Le procès se déroule à Rouen du 21 février au 23 mai 1431.

- Le 30 mai 1431, elle est brûlée vive place du Vieux-Marché à Rouen par le bourreau Geoffroy Thérage.

En 1455 1456, un nouveau procès, tenu à Toul, réhabilite Jeanne d’Arc. Les minutes de cette procédure nous permettent de connaître l’impression de participants au premier procès sur celle-ci.

12) Jeanne d’Arc, héroïne française boutant les Anglais hors de la patrie ?

Jeanne d’Arc a toujours été présentée comme "la première patriote".

Je doute du fait qu’une adolescente de Domrémy ait pu ressentir un sentiment national français à l’époque alors que :

- les historiens ne sont pas encore arrivés à donner une assurance quant à savoir de quel secteur de la paroisse relevait sa famille ; cette question est importante puisqu’à quelques kilomètres près, elle pouvait dépendre du Saint Empire romain germanique (comté de Bar, évêché de Metz, duché de Nancy...) ou du Barrois mouvant (prévôté de Vaucouleurs) relevant de la suzeraineté du roi de France...

- le château relevait probablement du roi de France mais l’église du saint empire romain germanique

- La Meuse délimitait, d’accord, mais le château de Bourlemont se situait dans une île de la Meuse...

Les livres d’histoire ont très souvent titré "Jeanne d’Arc délivre Orléans des Anglais" comme si elle avait restitué Orléans à la patrie française contre des envahisseurs anglais. Il me paraît important de rappeler que les royaumes de la première moitié du 15ème siècle ne sont en rien comparables aux nations de la fin du 19ème siècle et du 20ème. Si le souverain de Londres et celui de Paris briguent tous deux le trône de France durant la guerre de Cent ans, c’est que les sociétés des deux royaumes sont assez imbriquées et que l’évolution économique et politique n’a pas tranché la future constitution des nations. Les liens familiaux des grandes dynasties féodales sont très enchevêtrés ; la famille royale d’Angleterre peut se prévaloir de droits effectifs sur le trône de France. Au début du XVème, beaucoup de "grandes" familles anglaises sont de souche française ; quant au connétable français (commandant en chef des troupes royales), son nom Richemont est une francisation de Richmond et son père parlait seulement l’anglais.

Des bandes pillardes sans foi, ni loi, parcourent le pays comprenant en particulier des mercenaires venus de pays autres à l’époque ( Ecossais, Bretons, Lombards...) que la France et l’Angleterre. Le Nord de la France actuelle est flamand, l’Est germanique, la Normandie et la Guyenne anglaises, Perpignan aragonais, Nice s’italianise, les Pyrénées sont dominées par les maisons de Navarre et de Foix alors que celle de Savoie maintient sa suprématie sur les Alpes...

Mon village d’Entraygues, au coeur du Massif central, parle occitan et non français, vend beaucoup plus de vin en Angleterre qu’au Nord de la Loire parce que le transport par bateau est plus facile que par moyen terrestre. Ce commerce n’empêche pas la commune de refuser de payer un impôt au roi d’Angleterre après le traité de Brétigny en faisant valoir qu’elle n’en avait jamais payé non plus au roi de France.

La Bretagne joue un rôle crucial lors du court triomphe militaire de Jeanne d’Arc. Or, elle est dirigée alors par un duc entouré d’un conseil et battant monnaie ; chaque année, les Etats de Bretagne (comprenant en particulier les féodaux et les représentants des villes) se réunissent à Vannes pour voter le budget...

Reste pourtant un fait ; Jeanne paraît s’identifier à "la France" du début à la fin de son épopée :

- à Orléans où elle promet « un si grand hahay qu’il y a bien mille ans qu’en France il n’en fut un si grand »

- lors de son procès, par exemple le 15 mars 1431 lorsqu’elle déclare « Sur l’amour ou la haine que Dieu porte aux Anglais, je n’en sais rien, mais je suis convaincue qu’ils seront boutés hors de France, exceptés ceux qui mourront sur cette terre. » Egalement « Je sais bien que ces Anglais me feront mourir, parce qu’ils croient après ma mort gagner le royaume de France. Mais seraient-ils cent mille Godons de plus qu’ils ne sont à présent, ils n’auront pas le royaume. »

Si Jehanne était liée à la famille royale, sa défense du royaume de France contre celui d’Angleterre se comprendrait beaucoup mieux que pour une petite bergère.

Jacques Serieys pour les 12 parties ci-dessus

13) Jeanne d’Arc d’après Daniel Bensaïd

Le 8 mai 1429, Jeanne d’Arc brise le siège des Anglais devant Orléans. C’est le point de départ d’une épopée aussi brève qu’héroïque. Lâchée, emprisonnée puis brûlée, les puissants se sont débarrassés d’une figure incontrôlable, irréductible au rôle que les uns et les autres ont voulu lui faire jouer.

Il existe bel et bien un mystère de Jeanne d’Arc. Son personnage excède toujours ses représentations. Entre histoire et mémoire, entre le témoignage des archives et le travail du mythe, nos passions collectives viennent périodiquement s’éprouver à son miroir et il ne cesse de cristalliser les attentes du présent...

Pourquoi tant de visages et de métamorphoses ? Figure des temps de transition, où un ordre disparaît avant qu’un autre ait encore pris forme, Jeanne est une mystérieuse passante et une extraordinaire passeuse. Entre déjà-plus et pas-encore, ces périodes incertaines sont propices aux prodiges et aux jaillissements. La Pucelle chevauche ainsi, entre le crépuscule du Moyen-Âge et l’aube de la Renaissance. Championne de la foi populaire face aux pompes hiérarchiques de l’Église savante, théologienne de la libération en somme, elle surgit à mi-chemin entre les vieilles hérésies des flagellants, des bégards, des hussites, et la Réforme luthérienne. Elle se faufile entre l’ordre dynastique féodal et un ordre national naissant, qui se cherche dans les marges d’un royaume en lambeaux. Chef d’une guerre de mouvement, elle illustre le déclin de la chevalerie défaite à Azincourt et elle expérimente la victoire de l’artillerie sur l’arquebuse. Accusée de sorcellerie, de blasphème, d’idolâtrie, son procès annonce la grande chasse aux sorcières du siècle suivant.

Femme, enfin, dans un monde d’hommes de guerre, d’Église et de pouvoir, elle est condamnée pour une affaire de pantalon et de coupe de cheveux, pour avoir transgressé le partage des sexes, pour déni de féminitude en somme : « Nulle femme ne revêtira l’habit d’homme » !...

Après le sacre, elle aurait pu prendre une retraite dorée, savourer les honneurs et le confort de la Cour. Ce n’était ni son monde ni son genre. Il y avait encore de la misère à soulager au royaume de France, et des villes à délivrer. Elle avait encore de l’énergie pour aller plus loin. Car la délivrance n’en finit pas. C’est un combat permanent. Elle s’est hâtée, terriblement pressée, la nuque mordue par le sentiment de sa propre précarité. Abandonnée de presque tous, trahie de l’intérieur, à la tête d’une troupe minuscule de 400 mercenaires qui ne faisaient même plus une armée, Jeanne sous Compiègne, c’est déjà Saint-Just au lendemain de Fleurus, ou la tragique solitude du Che en Bolivie. Elle s’use « effroyablement vite » et elle a « l’âme lasse ». Son temps est passé. Il est désormais compté. Vient celui des raisons d’Église et des raisons d’État, des thermidoriens de toujours, des calculs et des compromis bureaucratiques...

Contre « l’esprit de vieillesse qui conquiert patiemment le monde », Jeanne appartient, définitivement, au cercle restreint des « professionnels de la jeunesse » (Péguy), des vaincus victorieux qu’une précoce disparition voue à une jeunesse éternelle - les Chérubin, les Saint-Just, les Rimbaud, les Guevara. Son mystère, cette « heure unique de jeunesse réussie », qui étonne et fascine encore, naît de la tension entre « la petite fille moqueuse » et effrontée qui défie l’adversaire aux horions, et la gamine effrayée à l’idée du bûcher et des flammes éternelles de l’enfer...

Hérétique et sainte, en des temps de désordre, Jeanne fut toute droiture. Affaire non classée, donc. Affaire inclassable, sans doute. L’irruption de Jeanne dans l’histoire fit désordre. Elle tint la promesse, faite à Orléans, de faire « un si grand hahay qu’il y a bien mille ans qu’en France il n’en fut un si grand », et ce désordre lui survit. Admirateur de Gramsci et des surréalistes, le révolutionnaire péruvien José Carlos Mariatégui écrivait à Lima en 1926 : « Le passé meurt et renaît en chaque génération. En ces temps secoués par les puissants courants de l’irrationnel et de l’inconscient, il est logique que l’esprit humain se sente plus proche de Jeanne d’Arc, mieux à même de le comprendre et de l’apprécier. Jeanne d’Arc est revenue vers nous, portée par la houle de notre propre tempête. » Et, en ces temps de crises et de transition, elle n’a pas fini de nous revenir.

14) Jeanne d’Arc d’après Voltaire

« ... Une grande preuve que les capitaines de Charles VII exploitaient le merveilleux pour encourager les soldats, dans l’état déplorable où la France était réduite, c’est que Saintrailles avait son berger, comme le comte de Dunois avait sa bergère. Ce berger faisait ses prédictions de son côté tandis que la bergère les faisait du sien...

Jeanne avait été longtemps dirigée avec quelques autres dévotes de la populace par un fripon nommé Richard qui faisait des miracles et apprenait à ces filles à en faire... Les compagnes de Jeanne, soumises à frère Richard, se nommaient Piérone et Catherine.

Malheureusement la prophétesse du comte de Dunois fut prise au siège de Compiègne... La Pucelle fut amenée à Jean de Luxembourg, comte de Ligny. On l’enferma dans la forteresse de Beaulieu, ensuite dans celle de Beaurevoir et de là dans celle du Crotoy en Picardie.

D’abord, Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, qui était du parti du roi d’Angleterre... revendique la Pucelle... arrêtée sur les limites de son diocèse. Il veut la juger en qualité de sorcière. Il appuyait son prétendu droit d’un horrible mensonge... Ni l’évêque de Beauvais, ni l’évêque de Noyon n’avaient assurément le droit de condamner et encore moins de livrer à la mort une sujette du duc de Lorraine et une guerrière à la solde du roi de France.

Il y avait alors, qui le croirait ? un vicaire général de l’inquisition en France, nommé frère Martin... Il réclama la prisonnière comme sentant l’hérésie, "odorantem hoeresim". Il somma le duc de Bourgogne et le comte de Ligny "par le droit de son office et l’autorité à lui commise par le Saint Siège, de livrer Jeanne à la sainte inquisition.

La Sorbonne se hâta de seconder frère Martin : elle écrivit au duc de Bourgogne et au comte de Lagny "vous avez employé votre noble puissance à appréhender icelle femme qui se dit le Pucelle, au moyen de laquelle l’honneur de Dieu a été sans mesure offensé, la foi excessivement blessée et l’Eglise trop fort déshonorée ; car par cette occasion, idolâtrie, erreurs, mauvaise doctrine, et autres maux inestimables, se sont ensuivis en ce royaume... mais peu de chose seraitd’avoir fait telle prise... s’il arrivait qu’icelle femme fut délivrée..."

Jean de Luxembourg vendit la Pucelle aux Anglais pour dix mille livres et le duc de Bedford les paya. La Sorbonne, l’évêque et frère Martin présentèrent alors une nouvelle requête à ce duc de Bedford... " en l’honneur de notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ pour qu’icelle Jeanne fut brièvement mise ès main de la justice de l’Eglise." Jeanne fut conduite à Rouen... L’archevêché étant vacant, le chapitre permit à l’évêque de Beauvais de "besogner" (c’est le terme dont on se servit). Il choisit pour assesseurs neuf docteurs de la Sorbonne avec trente cinq autres assistants, abbés ou moines. Le vicaire de l’Inquisition, Martin, présidait avec Cauchon...

Une malheureuse idiote qui avait eu assez de courage pour rendre de très grands services au roi et à la patrie, fut condamnée à être brûlée par quarante quatre prêtres français qui l’immolaient à la faction de l’Angleterre. »

15) Jeanne d’Arc d’après Michelet

... En 1841, Michelet ne se contente pas d’un récit des faits politiques et religieux qui accompagnèrent la montée et la chute de son héroïne. L’histoire de Jeanne s’inscrit dans un combat que Michelet nous décrit comme une « guerre » dans laquelle l’Église anglaise s’efforce d’ajourner « la terrible question de la sécularisation ». Car « tout le monde avait besoin de la guerre ». Henri V est devenu « l’homme de l’Église » et « le gouvernement anglais lui-même est épiscopal ». L’historien moderne se sert de la guerre de « Cent ans » pour mettre en évidence l’intérêt que l’Église peut parfois avoir à pousser les gouvernants à mener une guerre qui fait passer au second plan les luttes à l’intérieur même de la société du temps. Que le premier chapitre du livre de Michelet soit consacré à cette question ne peut qu’éveiller l’attention des contemporains eux-mêmes divisés sur la place de l’Église dans la société française. Pensons à la question de l’ultramontanisme qui va prendre de plus en plus d’importance dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle...

Michelet fournit à ses lecteurs la clef du mystère de Jeanne d’Arc. Toute son entreprise n’est concevable qu’à partir du moment où elle est l’expression d’une vérité que Michelet qualifie à plusieurs reprises de « légende vivante » qui est d’« inspiration religieuse », mais aussi et surtout nourrie de « ce don divin de rester enfant ». L’historien parle de cette « légende plus belle que cette incontestable histoire ». Car toute « l’originalité » de ce « rêve », c’est qu’il devint une « haute vérité ». Ce que Michelet entend par là est simple : une « idée se trouva à la fin être une personne ». La légende devint « poésie » d’un « grand fait ». La Vierge et la Patrie s’incarnèrent en un « corps mortel ». Et Michelet de citer l’exemple de Guido Görres, de son « pèlerinage » à travers « toutes les bibliothèques de l’Europe » pour découvrir les « moindres traces d’une si belle histoire ».

Aux yeux de Michelet, le récit des exploits de Jeanne d’Arc est l’évocation d’un passé qui est « légende vivante » dans la mesure où l’héroïne « créait » et « réalisait ses propres idées ». « Rester enfant », c’est ainsi à la fois connaître la vie, grandir, devenir « forte et belle », rendre présente « l’inspiration religieuse » qui l’anime. Michelet tente ainsi d’associer la réalité d’une religion issue d’une « belle histoire de veillée » et cette mise en forme populaire qui est « chose vivante » : définition originale de la poésie qui a sa source dans l’idée prônée par le romantisme allemand et sa recherche des contes et légendes conservés dans la mémoire du peuple et dans une définition du peuple source de toute réalité. Cette conception aboutit à une mise en valeur de deux notions qui, ici, prennent toute leur valeur : La Religion et la Patrie. Mais cette évocation d’une France moderne, ouverte sur l’avenir, n’est concevable que si l’on tient justement compte de la source de toute richesse. Si l’on veut échapper à ce que Michelet a présenté comme le danger de la « ville raisonneuse », seule « la campagne » est source de toute « poésie de croisade », de cette « sainteté guerrière » qui permet à Jeanne d’Arc de triompher des Anglais. L’historien esquisse à sa manière une certaine vision du dynamisme politique échappant aux « basses réalités de l’époque » pour s’incarner dans le Culte de la Vierge.

Source : Cahiers de Recherche médiévales et Humanistes

16) Twain, Malraux sur Jeanne d’Arc

16a) Mark Twain

"En tenant compte des circonstances de ses origines, de sa jeunesse, de son sexe, de l’analphabétisme et de la pauvreté de son environnement, des conditions hostiles dans lesquelles elle dut exercer ses fabuleux talents et remporter ses victoires, tant sur le champ de bataille que dans le prétoire face à ces juges iniques qui l’ont condamnée à mort, Jeanne d’Arc demeure, aisément, de très loin, la personnalité la plus extraordinaire jamais produite par la race humaine"...

16b) André Malraux

"...Dans ce monde où Isabeau de Bavière avait signé à Troyes la mort de la France, dans ce monde où le dauphin doutait d’être dauphin, la France d’être la France, l’armée d’être une armée, elle refit l’armée, le roi, la France... "

" ...Et la première flamme vint, et avec elle le cri atroce qui allait faire écho, dans tous les coeurs chrétiens, au cri de la vierge lorsqu’elle vit monter la croix du Christ sur le ciel livide. De ce qui avait été la forêt de Brocéliande jusqu’aux cimetières de Terre sainte, la vieille chevalerie morte se leva dans ses tombes. Dans le silence de la nuit funèbre, écartant les mains jointes de leurs gisants de pierre, les preux de la Table ronde et les compagnons de Saint Louis, les premiers combattants tombés à la prise de Jérusalem et les derniers fidèles du petit roi lépreux, toute l’assemblée des rêves de la chrétienté regardait, de ses yeux d’ombre, monter les flammes qui allaient traverser les siècles, vers cette forme enfin immobile, qui devenait le corps brûlé de la chevalerie..."

"...Ce pauvre cœur qui avait battu pour la France comme jamais cœur ne battit, on le retrouva dans les cendres et l’on décida de le jeter à la Seine, afin que nul n’en fit des reliques... Le cœur descend le fleuve. Voici le soir. Sur la mer, les saints et les fées de l’arbre-aux-fées de Domrémy l’attendent. Et à l’aube toutes les fleurs marines remontent la Seine, dont les berges se couvrent des chardons bleus des sables, étoilés par les lys... La légende n’est pas si fausse. Ce ne sont pas les fleurs marines que ces cendres ont ramenées vers nous, c’est l’image la plus pure et la plus émouvante de France. Ô Jeanne sans sépulcre et sans portrait, toi qui savais que le tombeau des héros est le coeur des vivants, peu importent tes vingt mille statues, sans compter celles des églises : à tout ce pour quoi la France fut aimée tu as donné ton visage inconnu...

Au nom de tous ceux qui sont ou qui seront ici, qu’elles te saluent sur la mer, toi qui a donné au monde la seule figure de victoire qui soit une figure de pitié ! "

17) Jeanne d’Arc démystifiée : sans doute ni bergère ni pucelle

Jeanne d’Arc, petite bergère inculte mandatée par Dieu pour sauver le royaume de France : le mythe, véhiculé depuis des siècles, est à mille lieux de la réalité, tentent de démontrer Marcel Gay et Roger Senzig dans "L’affaire Jeanne d’Arc".

Le simple nom de l’héroïne est une "hérésie", estime Marcel Gay, journaliste à L’Est républicain, qui a enquêté plus de dix ans sur le sujet. On connaît 19 lettres écrites par Jeanne. Cinq (dont trois étaient signées) ont été vues par les auteurs : sur aucune d’entre elles Jeanne ne s’est appelée "d’Arc".

Ses origines modestes paraissent aussi suspectes. La prétendue bergère, lors de son procès à Rouen, a déclaré n’avoir "jamais gardé les moutons et autres bêtes". Excellente cavalière, Jeanne maîtrisait en outre le français de la cour, comme le rapportent des écrits cités dans l’ouvrage.

Les circonstances de sa mort laissent également perplexes. Si l’Histoire veut que Jeanne d’Arc meure sur le bûcher en 1431, des centaines de documents attestent de la présence de "La Pucelle de France" à Metz, Arlon (Belgique), Cologne (Allemagne) ou encore Orléans après 1436.

"Au XVe siècle comme aujourd’hui, on manipulait l’opinion publique. Jeanne d’Arc, c’est de la diplomatie secrète, observe Marcel Gay. La légende est belle, mais la vérité l’est encore plus."

La thèse des auteurs, étayée par de très nombreux documents, est que Jeanne, de son vrai nom Jeanne d’Orléans, était une arme "psychologique" de la couronne française, alors en difficulté face aux Anglais.

L’"opération Pucelle", conçue par la belle-mère du roi, Yolande d’Anjou, fait entendre des voix à Jeanne, pour l’introniser comme messager de Dieu et inspirer de la crainte à ses adversaires. Le stratagème fonctionne durant ses campagnes militaires.

Dernier accroc à la légende : Jeanne se marie en 1436 avec Robert des Armoises, pour devenir Jeanne des Armoises. La Pucelle n’est plus.

Son mythe sera ravivé à la fin du XIXe siècle. La France, après la défaite de 1870, se cherche une icône. Jeanne la Lorraine devient un symbole fondateur de la République. Elle sera canonisée en 1920.

("L’affaire Jeanne d’Arc". Editions Florent Massot. 280 pages + annexes. 19,5 euros)

18) Pierre Cauchon, un évêque en eaux troubles

Pierre Cauchon. Comment on devient le juge de Jeanne d’Arc, de Jean Favier, Éditions Fayard, 2010, 700 pages, 27 euros.

Bien des livres, s’adressant au grand public ou au lectorat plus restreint des passionnés et des érudits, ont déjà été écrits sur l’histoire de France à la fin du Moyen Âge. Temps troublés où le royaume connut la guerre civile et étrangère, où il a vécu avec deux rois dont l’un était anglais et, comme tout l’Occident, a vu deux papes et, même un temps, trois, s’affronter. Ces temps sont scrutés, analysés, détaillés par les historiens pour dépasser les simplifications commodes mais impuissantes à rendre compte de la complexité de ce XVe siècle. Jean Favier, éminent spécialiste de cette période et écrivain à la plume alerte, est bien connu de ceux qui s’intéressent à cette période. Son ouvrage savant, pourvu de cartes, de tableaux généalogiques et d’une ample bibliographie reprend toute la science que le maître domine pour l’éclairer de manière originale en partant d’un personnage, Jean Cauchon, celui qui présida le tribunal de Rouen et qui travailla à faire condamner Jeanne. Personnage noir mais souvent réduit à ce seul événement.

D’abord Jean Favier brosse le contexte religieux et politique de ce début du XVe siècle et notamment il met en lumière le rôle des maîtres de l’université, persuadés qu’ils avaient pour mission de conseiller les rois et de peser sur le gouvernement de l’Église. Cependant, passé le Concile de Constance qui, en 1417, rétablit un seul pontife à la tête de l’Église, les maîtres et les savants docteurs durent comprendre que les temps étaient maintenant aux pouvoirs séculiers et comme tant d’autres ils durent se rattacher au parti Armagnac ou Bourguignon qui dominait, pour l’heure, le lieu où ils vivaient. Les maîtres parisiens restés dans la capitale furent donc bourguignons et parce que les haines furent plus fortes que les efforts de paix, les Bourguignons se lièrent aux Anglais. Dans ce contexte, la jeunesse et les ambitions de Pierre Cauchon se révèlent somme toute assez ordinaires. Il ne se voit pas d’avenir dans l’université mais se met au service d’un parti princier, celui de Bourgogne, et, là, il y fit un beau parcours, récompensé par un évêché celui de Beauvais.

Le procès de la Pucelle, en 1431, est ensuite finement analysé comme une machination politique, où Cauchon, juriste et conseiller du pouvoir lancastrien, mit tout son savoir et toute son expérience pour obtenir que Jeanne n’échappe pas au bourreau. En regard sont décortiqués les enquêtes et procès de 1450 à 1456 qui aboutirent à casser la sentence condamnant Jeanne comme hérétique. Il est hautement instructif de retrouver autour de Cauchon d’autres membres du tribunal de 1431, des universitaires, des religieux qui n’eurent guère d’états d’âme quant à la culpabilité de Jeanne. Cauchon fut très actif, poussé par les Anglais, mais il n’était pas seul. Lors du second procès, les survivants avaient perdu la mémoire ou ils avaient réécrit leur histoire. Cauchon, mort en 1442, fut un accusé quasiment unique et porta le péché d’avoir servi l’étranger et non son roi légitime. Cette plongée dans le monde politique du premier XVe siècle est passionnante et met en garde contre les jugements anachroniques. Mais si Cauchon n’était pas seul, s’il conduisit un procès politique contre une « ennemie », son portrait noir n’en reste pas moins justifié, même bien replacé dans son temps et son entourage.

19) Jeanne et les fafs

ldh-toulon.net | jeudi 9 mai 2013

Depuis 25 ans, le 1er mai, c’est la grand-messe annuelle du parti de Jean-Marie Le Pen devant la statue dorée de Jeanne d’Arc, place des Pyramides à Paris. Mais d’autres manifestations sont prévues le 12 mai prochain : des groupes de l’extrême droite radicale veulent défiler devant la statue de Jeanne d’Arc – des organisations en demandent l’interdiction.

Pénible, le mois de mai, pour cette pauvre Jeanne !

Les cérémonies commenceront devant la statue de Jeanne d’Arc une ou deux heures avant les parades néo-fascistes : une cérémonie officielle s’y déroulera, car, ce jour-là, l’État français rend hommage à la Pucelle d’Orléans [1]. En effet une loi du 10 juillet 1920 a instauré une « fête nationale de Jeanne d’Arc et du patriotisme » « célébrée le 2ème dimanche de mai, jour anniversaire de la délivrance d’Orléans »...

La Révolution nationale de Pétain s’est évidemment appropriée le personnage mythique de Jeanne. En mai 1944, au moment où la presse collaboratrice se déchaînait contre les bombardements alliés, un tract distribué à l’occasion de la fête de Jeanne d’Arc proclamait : « Hier comme aujourd’hui, un seul ennemi : l’Anglais ! Pour que la France vive, il faut comme Jeanne d’Arc bouter les Anglais hors d’Europe. » [2]

Le Front national

Le 10 mai 1981, Le Pen dépose une gerbe sous la statue de Jeanne d’Arc, place des Pyramides.

Le 7 mai 1987, Bruno Mégret, alors député lepéniste de l’Isère, écrit dans National Hebdo : « Elle est là, pour nous dire que nous appartenons à une communauté qui nous est propre, qui est différente de celle des autres et dont nous devons être fiers parce que c’est la nôtre et celle de nos ancêtres. Retrouvons cette confiance en nous, cette fierté de ce que nous sommes et cette spontanéité dans l’affirmation de notre identité... » [2]

A partir de 1988, le rassemblement du Front national coïncide avec la Fête des travailleurs. Jean-Marie Le Pen fait de Jeanne d’Arc le symbole de l’essence française à opposer à tous les envahisseurs — c’est-à-dire les étrangers, les immigrés, ceux-qui-ne-sont-pas-de-chez-nous. « L’exemple de Jeanne d’Arc doit guider notre action », elle « qui sut bouter l’étranger hors de France » déclare-t-il dans son discours du 1er mai 1994.

L’appel de “3ème Voie”

Le 4 mai dernier, le “Réseau France Nationaliste | Troisième Voie” a publié un communiqué décrétant une « Mobilisation générale pour l’Unité des Patriotes Francais, des nationalistes et solidaristes Francais ! » et appelant à un rassemblement le 12 mai 2013 à 10h00 à la Madeleine, à Paris.

En voici l’injonction finale :

« Serrez les rangs derrière la phalange unitaire du Front Populaire Solidariste de 3ème Voie, qui guide et unit ce 12 mai 2013 l’ensemble des forces patriotes et nationalistes francaises ! Unité ! Unité ! Unité ! ORDRE ! JUSTICE ! SOLIDARITÉ ! »


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