Vietnam : histoire, Etat, lutte paysanne, confucianisme, communes, lettrés et mode de production asiatique

mardi 20 décembre 2016.
 

Dans les années 1960, étaient intéressés par le combat des Vietnamiens :

- tout individu effrayé par la stratégie cohérente des Etats Unis installant au moins une dizaine de régimes fascistes au service de leurs multinationales (Indonésie, Thaïlande, Brésil, Colombie, Guatemala...).

- tout individu conscient du totalitarisme politique et des trahisons du stalinisme

La lutte des Vietnamiens constituait le coeur du rapport de forces conjoncturel par leur résistance héroïque à l’armée US et par leurs désaccords assumés avec les théorisations moscovites sur la coexistence pacifique.

Aussi, tout appartement de militant anti-impérialiste recelait de nombreux ouvrages concernant le Vietnam. Aussi, un nombre important de réunions et de manifestations portaient sur ce sujet.

Le titre de ce texte "Vietnam : histoire, Etat, lutte paysanne, confucianisme, communes, lettrés et mode de production asiatique" peut paraître vaniteux. En fait, il est très modeste par rapport au niveau de formation de la génération militante des années 1960 et début des années 1970.

De plus, pour analyser chacun de ces points je vais utiliser des citations extraites d’un texte remarquable de Nguyen Khac Vien paru dans Tradition et révolution au Vietnam (éditions Anthropos, 1971).

1) Pourquoi l’Etat est-il devenu un élément central de la civilisation vietnamienne ?

Le delta du Fleuve Rouge, berceau du peuple vietnamien, est menacé périodiquement par de grandes inondations ; pour pouvoir subsister le peuple vietnamien avait été obligé d’édifier le long du fleuve et de tous ses affluents et défluents, des milliers de kilomètres de digues... La mise en place d’une administration centralisée pour superviser la construction et l’entretien de ce réseau de digues était une nécessité vitale.

Le Vietnam était en outre menacé, périodiquement aussi, par les tentatives de reconquête... chinoises : de petites seigneuries dispersées auraient été vite absorbées. Au 12ème siècle, c’était la lutte contre la dynastie chinoise des Song ; au 13ème siècle, au prix d’une mobilisation totale du pays, l’invasion mongole avait été repoussée. Au début du 15ème siècle, les Ming avaient tenté à nouveau de reconquérir le Vietnam et la guerre de libération avait duré 10 ans. Vers la fin du 18ème siècle, les Qing occupèrent le pays avec une armée importante, mais sous la direction des Tây-son, le peuple vietnamien chassa rapidement l’envahisseur.

2) Lutte paysanne

Les grands travaux d’hydraulique comme la lutte pour l’indépendance nationale nécessitaient la mobilisation fréquente de l’ensemble de la paysannerie. Sur les chantiers des digues on rassemblait des centaines et des milliers de paysans ; face aux énormes armées féodales chinoises, la monarchie vietnamienne ne pouvait mettre en ligne que des troupes régulières peu nombreuses ; aussi c’était le peuple tout entier mobilisé qui prenait en main la défense de la nation.

Ces paysans rassemblés contre les inondations ou contre les armées étrangères ne pouvaient se satisfaire de retourner dans leurs foyers, la lutte terminée, pour se soumettre à nouveau à toutes les servitudes qui leur étaient imposées. La lutte des paysans pour leurs droits traversait toute l’histoire du Vietnam comme un fil rouge et sans cette notion de lutte paysanne, toute compréhension de l’histoire vietnamienne aurait été impossible.

Jusqu’au 13ème siècle... les paysans avaient lutté pour leur libération et pour l’accession à la propriété privée des terres... L’ensemble de la paysannerie luttait sans répit pour l’abolition des seigneuries féodales et pour l’expropriation des monastères bouddhiques, tandis que la classe des paysans propriétaires devenaient chaque jour plus active sur le plan historique. La monarchie avait également intérêt à favoriser l’élimination des grandes familles féodales... Mobilisés pendant des années dans leur totalité contre un ennemi puissant, les paysans, la guerre terminée, s’étaient libérés également du servage.

3) Etat, lutte paysanne et confucianisme

Jusqu’au 13ème siècle, le bouddhisme restait la religion dominante : les bonzes étaient les conseillers du roi et les monastères bouddhiques possédaient de grands domaines cultivés par des serfs... La victoire contre l’invasion mongole avait donné le coup de grâce vers la fin du 13ème siècle aux vastes domaines féodaux et monastiques... Au début du 15ème siècle, quand le pays était occupé par les troupes Ming, c’était un paysan propriétaire, Lê Loi qui s’était mis à la tête de la grande insurrection patriotique pour libérer le pays, et son maître à penser, ce n’était plus un bonze bouddhique mais un lettré confucéen, Nguyên Trai, homme politique, écrivain, stratège. Avec l’avènement de la dynastie des Lê, le bouddhisme était définitivement éliminé pour céder la place à la doctrine confucéenne.

Du 11ème au 15ème siècles, la monarchie... pour les besoins de l’administration recrutait déjà au concours des mandarins formés à l’école confucénne. Pendant que les paysans luttaient pour abolir le servage et accéder à la propriété privée de la terre, les mandarins et lettrés confucéens éliminaient progressivement les seigneurs féodaux de la machine d’Etat et le bouddhisme de l’arène idéologique.

Plusieurs siècles de lutte paysanne avaient ainsi abouti à créer une société agraire où la classe des paysans propriétaires était devenue maîtresse, administrée par une monarchie héréditaire, mais recrutant ses fonctionnaires, les mandarins, au concours... Comme idéologie, la classe des paysans propriétaires, la bureaucratie mandarinale et la monarchie héréditaire absolue avaient adopté le confucianisme.

4) Les communautés villageoises

Les techniques de production agricole et artisanale étaient trop rudimentaires pour permettre une production de marchandises suffisante pour alimenter un véritable marché national. Les communications restaient précaires entre les différentes provinces. Chaque localité produisait à peu près tout ce qu’elle consommait... L’économie de chaque localité restait donc autarcique dans son essence. Une monarchie avec une bureaucratie mandarinale chapeautant un agglomérat de communes rurales : ainsi se présentait le Vietnam d’autrefois.

Cependant, ces communes étaient particulièrement vivantes et connaissaient une grande cohésion. La riziculture en champs irrigués constituait la principale occupation ; la construction collective des travaux d’hydraulique agricole d’une part, d’autre part le groupement des habitations sur des monticules, émergeant comme des îles au milieu des rizières inondées, avaient abouti à la constitution de communautés rurales stables et solidement organisées. La ferme isolée en plein champ avait été de tout temps une exception au Vietnam.

La commune payait les impôts, fournissait à l’administration royale des soldats et des hommes pour les grands travaux... La répartition des impôts, du service militaire, des corvées entre les citoyens de la commune, tous les litiges de la vie civile, le culte des génies, le bon ordre du village, c’était l’administration communale qui s’en chargeait. Un conseil de notables et un maire, en principe élus par tous les habitants du village, dirigeaient cette administration.

Cette administration avait encore une autre fonction importante : elle était chargée d’opérer le partage périodique des terres communales, biens collectifs, qui devaient être attribués en principe à tour de rôle à tous les citoyens de la commune. Ces terres pouvaient atteindre jusqu’à 25% de la superficie cultivable...

Dans ces communes qui rassemblaient souvent plusieurs milliers de personnes, la vie collective était intense. Les travaux agricoles, les cérémonies religieuses, les fêtes de famille, les réunions se succédaient ; on procédait à des élections, on intriguait pour les postes de notables. On discutait ardemment des affaires communales, des affaires du clan (familial). Il y avait en outre entre les habitants de chaque commune de multiples associations d’entraide, de jeu, de crédit, etc.

5) Le lettré confucéen de village

Sur le plan culturel, idéologique, un personnage animait toute cette vie collective : le lettré confucéen. Les milliers de candidats malheureux aux concours mandarinaux s’en retournaient au village, gros-jean comme devant, mais quand on avait fait des études pendant de longues années ... on restait un lettré pour le reste de ses jours. Parfois, les revenus des terres familiales suffisaient ; souvent la femme filait, tissait, faisait un petit commerce pour permettre au mari de continuer ses études jusqu’au concours prochain. Les concours n’avaient lieu que tous les trois ans et les chances de réussir étaient minimes. Ainsi, voyait-on des lettrés se présenter jusqu’à 50, 60 ans et affronter les mêmes épreuves que des jeunes gens de 18 ans. A travers tout le pays, des dizaines de milliers de lettrés vivaient de cette façon...

En attendant le jour fatidique du concours, les lettrés se faisaient précepteurs, maîtres des cérémonies, écrivains publics. Ils rédigeaient des actes de propriété, les suppliques aux mandarins, les demandes en procès, tenaient l’état civil, les registres de la commune. Certains, après avoir étudié des traités de médecine, visitaient les malades, délivraient des ordonnances, vendaient des médicaments... Des joutes de chant opposaient souvent ... des groupes de jeunes gens ou de filles : derrière chaque groupe de chanteurs, il y avait un lettré. Des troupes de théâtre semi-professionnelles donnaient fréquemment dans les villages des pièces de "chéo". Dans les chansons populaires comme dans les pièces de "chéo", on trouvait à la fois les thèmes paysans, le langage paysan et la technique littéraire des lettrés.

Le métier le plus honorable était celui de maître d’école... Souvent le temple des ancêtres servait également comme école... Les enfants du clan venaient là apprendre à lire, à écrire, à réciter par coeur les textes classiques ; les plus avancés apprenaient à disserter sur les thèmes traditionnels de la doctrine confucéenne, à composer des poèmes afin de se préparer aux concours... Des mandarins de l’enseignement se contentaient de contrôler de temps en temps le niveau des élèves... Les études étaient tellement en honneur, l’obsession des concours mandarinaux si répandue que les écoles existaient partout. L’école était aussi si proche que chaque famille, si pauvre était-elle, faisait son possible pour envoyer ses enfants (du moins les garçons) en classe...

Le roi régnait, les mandarins administraient ; le lettré de village, vivant près du peuple, était son maître à penser, son conseiller de chaque jour. L’ordre moral dépendait de cette vaste confrérie de lettrés...

6) Le Mode de production asiatique au Vietnam

Nguyen Khac Vien décrit le Vietnam d’autrefois comme une monarchie absolue avec une bureaucratie d’Etat chapeautant un agglomérat de communes rurales. Ces communautés villageoises paient collectivement un impôt à l’Etat et assurent pour lui service militaire et corvées ; elles s’administrent de façon autonome et vivent économiquement en autarcie.

Voilà un résumé parfait des caractéristiques du mode de production asiatique, étant bien entendu qu’il présente des aspects plus ou moins dominants, plus ou moins évolutifs.

Le mode de production asiatique

Le degré de propriété privée des terres par rapport à la propriété collective est variable d’une région du monde à une autre.

La tendance des plus grands propriétaires à mettre en place une sorte de féodalisation se retrouve également partout.

Au fur et à mesure des progrès techniques et de l’amélioration des communications, des marchés régionaux commencent à se développer avec une couche sociale de marchands revendeurs.

Conclusion provisoire

Ces éléments particuliers concernant l’histoire de la société vietnamienne ont pesé lourdement dans la résistance de ce peuple face au colonialisme français, face à l’impérialisme US et dans l’importance acquise par le parti communiste et le trotskysme dans ce pays.

Jacques Serieys


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