Le mode de production asiatique (tributaire)

vendredi 31 mars 2017.
 

J’écris ces quelques lignes après avoir ouvert la page de wikipedia "mode de production asiatique". Celui-ci est présenté comme ayant immédiatement succédé à la cueillette préhistorique conformément au point de vue actuel du Parti Communiste de Chine ; je ne pense pas que ce soit juste. Aussi, tout en n’étant absolument pas un spécialiste du sujet, voici une petite et modeste contribution.

A) Caractéristiques de ce mode de production

1) Qu’est ce que le mode de production asiatique ?

Il s’agit d’une société reposant sur deux piliers essentiels :

* Les communautés villageoises héritées de la dernière phase du mode de production communautaire primitif. Elles regroupent la plus grande partie de la population.

* des formes d’organisation étatique qui centralisent ces villages, leur imposent un tribut.

Deux autres caractéristiques complémentaires doivent être signalées :

- fréquemment de micro-exploitations familiales membres de la communauté villageoise

- l’importance d’une irrigation collective dépendant au moins du village et relevant souvent des responsabilités de toute la Cité Etat (Mésopotamie) ou de l’Etat lui-même (Egypte...)

2) Les communautés villageoises

Leur nature présente évidemment des différences selon la partie du monde concernée, en particulier selon les productions agricoles. Cependant, partout :

* les communautés villageoises gardent leur droit de "possession" et d’organisation du travail sur les terres

* cette organisation du travail et d’autres tâches (selon les régions du monde : répartition des tâches ou même de terres, rites religieux, collecte des impôts, responsabilités sociales...) relèvent entièrement ou pour partie d’une assemblée communale.

* l’individu est d’abord membre d’une famille et d’un village avant que d’être un propriétaire individuel (différence avec la propriété individuelle germanique, condition de l’appartenance au groupe).

* Dans Le Capital, Marx insiste sur la capacité d’autarcie économique de la communauté villageoise dans laquelle agriculture et artisanat ne sont pas séparés (alors que l’artisanat se développe en ville dans les modes de production antique et féodal).

* "La base du mode de production dit asiatique est formée par la communauté rurale figée à un stade archaïque, où la terre reste, à un degré plus ou moins grand, possession commune des membres de la communauté. Cette communauté rurale se suffit à elle-même, la plus grande masse du produit étant destinée à la consommation immédiate par ses membres. La plupart de ceux-ci tirent l’essentiel de leur existence de petites exploitations agricoles, tandis qu’à côté d’eux ou à leur tête, un petit nombre de personnages, entretenus habituellement aux frais de la communauté, exercent des métiers et des fonctions déterminées. Si une communauté est détruite, elle se reconstitue sous la même forme, avec la même division du travail et, quand la population augmente, une nouvelle communauté se fonde sur le modèle des anciennes, tant du moins que subsiste la possibilité d’occuper de nouvelles terres..." (Charles Parain dans Les caractères spécifiques de la lutte de classes dans l’Antiquité)

* l’utilité des ces communautés de base pour le pouvoir politique, c’est d’organiser le travail, payer un tribut, assumer des corvées, fournir des soldats... sans payer un réseau de fonctionnaires d’Etat et sans prendre le risque de seigneurs locaux enclins à l’indépendance et à la rapine pour leur profit.

3) L’Etat dans le mode de production asiatique

* l’Etat (une cité puis petit Etat puis empire) constitue "l’unité supérieure" superposée aux communautés villageoises. Il intervient peu dans les décisions concernant le travail agricole, mais il peut l’orienter partiellement. On peut parler d’Etat quand celui-ci s’appuie sur un corps unifié d’agents remplissant de façon exclusive et permanente des fonctions politiques ou idéologiques.

* l’Etat joue un rôle d’organisateur de "grands travaux", en particulier ceux indispensables à la production agricole (digues et irrigation dans les plaines fluviales). Il assure la protection militaire des communautés villageoises contre les peuples environnants. Il est responsable de la constitution de réserves pour les périodes de disette...

* l’Etat prélève un tribut (en argent, en nature ou en corvées) sur les communautés villageoises (et sur les propriétaires individuels qui parfois apparaissent). Grâce à la perception de ce surplus, il constitue une bureaucratie étatique.

* "Des fonctions sociales, essentiellement administratives-religieuses et militaires, se "détachent" de la communauté productive qui reste très largement communiste-primitive, et vivent d’un tribut prélevé sur celle-ci en échange de leur "protection". Cette "caste" peut être autochtone (Egypte, Chine, Sumer ou Indus) ou issue d’envahisseurs, indo-européens, tribus sémites, aztèques. Ce ne sont en aucun cas des sociétés esclavagistes, sinon de manière très accessoire. Les pyramides d’Egypte n’ont pas été construites par des esclaves mais par des paysans salariés (avec une partie de leur tribut versé au pharaon) pendant la crue du Nil où le travail agricole était impossible." (Charles Parain)

4) Ce mode de production asiatique, (dit aussi étatique, tributaire...) a-t-il existé dans différentes parties du monde ?

Oui, avec des variantes évidentes dans la nature du tribut, dans le rapport entre propriété collective du village et propriété individuelle, dans la stratification sociale et le type d’état.

La Chine représente le cas le plus connu et le plus caractéristique.

D’autres cas importants peuvent être donnés :

* Le Vietnam

* Le Cambodge de la civilisation d’Angkor

* L’Egypte antique des pharaons

* La Mésopotamie antique

Civilisation sumérienne et mode de production asiatique

* L’Asie mineure, l’Empire perse, les populations cananéennes décrites par la Bible

* Plusieurs autres civilisations du Maghreb et d’Afrique

* La Grèce et la Crète archaïques

* Les Incas (avec d’une part une société civile fondée sur l’ayllu communauté agraire primitive, d’autre part un "Etat entrepreneur" et la société politique)

* Les Aztèques

* Les mayas (La société maya ...est dirigée par des chefs héréditaires, de filiation patrilinéaire, qui délèguent leur autorité sur les communautés villageoises à des chefs locaux. La terre, propriété de chaque village, est distribuée en parcelles aux différentes familles. Wikipedia)

* ...

B) Marx, les marxistes après Marx et le mode de production asiatique

1) L’apparition du concept de mode de production asiatique chez Marx et Engels

L’expansion impérialiste de la Grande Bretagne s’accompagne de découvertes archéologiques et d’études historiques. Les cadres du mouvement socialiste et communiste se saisissent de ces informations pour essayer de dégager quelques premiers éléments de compréhension des caractéristiques spécifiques de l’Asie, de l’Afrique et de l’Amérique par rapport à l’Europe. La principale différence concerne la propriété terrienne individuelle répandue et juridiquement centrale dans le mode production antique (en particulier pour l’Empire romain) puis féodal du continent européen.

Ainsi, Engels écrit-il à Marx le 6 juin 1853 L’absence de propriété foncière est en effet la clé de toute l’Orient. C’est la base de l’histoire politique et religieuse. Mais quelle est l’origine du fait que les Orientaux ne parviennent pas à la propriété foncière, même pas de type féodal ? Je crois que cela dépend essentiellement du climat, lié aux conditions de sol, en particulier aux grandes zones désertiques qui s’étendent du Sahara, à travers l’Arabie, la Perse et la Tatarie jusqu’aux plus hauts plateaux de l’Asie. L’irrigation artificielle est ici la condition première de l’agriculture : or, elle est l’affaire soit des communes, des provinces, ou du gouvernement central. Le gouvernement, en Orient, n’a jamais eu que trois départements : finances (mise au pillage du pays), guerre (pillage du pays et des pays voisins) et travaux publics pour veiller à la reproduction.

Marx a commencé à étudier les sociétés asiatiques pour préparer des articles concernant l’Inde à publier dans le New York Daily Tribune dont il est correspondant. En 1853, la Chambre des Communes britannique est agitée par une question difficile : comment prélever l’impôt dans l’ immense colonie britannique de l’Inde ? sur les villages considérés propriétaires collectifs, sur les paysans considérés propriétaires individuels, sur l’aristocratie considérée propriétaire supérieure des sols ? Ces trois formules seront ensuite utilisées selon les régions et les époques.

Marx rédige ses articles de 1853 sur ce sujet avec un grand sérieux. Il voit clairement ce qui caractérise la société indienne : l’ancestrale structure de villages aux surfaces bien délimitées, aux formes d’organisation indépendantes, à l’économie largement autarcique, à la vie sociale assez coupée de l’extérieur.

Le concept de mode de production asiatique apparaît pour la première fois chez lui en 1859 dans le paragraphe concernant les modes de production de sa préface de la Critique de l’économie politique : "À grands traits, les modes de production asiatique, antique, féodal et bourgeois moderne peuvent être qualifiés d’époques progressives de la formation sociale économique".

Autre constat marquant une grande différence avec la féodalité puis le capitalisme européen : "l’union intime des activités agricoles et des activités artisanales".

Village et mode de production asiatique : exemple de l’Inde (Marx)

Retenons un point majeur : dans la deuxième moitié du 19ème siècle subsiste en Asie un rapport de production inconnu de l’histoire européenne depuis longtemps : le village ( structure essentielle du procès de production sous différentes formes) payant une rente foncière à l’Etat.

2) Le concept de mode de production asiatique chez Marx

Marx n’a pas produit une étude systématique du mode de production asiatique.

Il le signale sans l’approfondir, comme d’autres modes de production (tribal, vieux slave, nomade...). Cependant, de 1859 à son décès (1882), il revient plusieurs fois sur ce sujet, en particulier dans Le Capital et dans sa correspondance.

En 1882, présent en Algérie pour raisons médicales, il prend des notes sur le système foncier existant au moment de la conquête française. "C’est l’Algérie qui conserve les traces les plus importantes – après l’Inde- de la forme archaïque de la propriété foncière. La propriété tribale et familiale indivise y était la forme la plus répandue. Des siècles de domination arabe, turque et enfin française ont été impuissants – sauf dans la toute dernière période, officiellement depuis la loi de 1873 – à briser l’organisation fondée sur le sang et les principes qui en découlent : l’indivisibilité et l’inaliénabilité de la propriété foncière."

Algérie : Système foncier ancestral et conséquences de la colonisation française (Marx)

3) Mir russe, Lénine, mode de production asiatique, féodalisme, capitalisme et socialisme (quelques remarques)

Lénine se trouve confronté à la question des survivances du mode de production asiatique en Russie dès ses premières activités militantes. En effet, le courant populiste affirme alors que les paysans russes sont propriétaires ancestraux de leurs moyens de production (terres) par le biais du mir et que cette réalité doit servir de base à la construction du socialisme dans ce pays. Ils s’appuient pour cela sur une formulation de Marx envisageant la possibilité en Russie de passer directement de ces communautés au communisme sans transiter par le capitalisme.

Il est vrai que le mir garde au 19ème siècle des traces des anciennes communautés villageoises :

* l’individu est d’abord membre d’une famille et d’un mir avant que d’être un propriétaire individuel. Ainsi, les paysans du mir ne sont pas individuellement ou par famille assujettis aux impôts et corvées ; c’est l’ensemble du mir qui y est collectivement astreint portant ensuite la responsabilité de répartir les tâches entre ses différents membres. De même, c’est le mir qui doit désigner chaque année les jeunes hommes destinés à servir dans l’armée du tsar.

* le mir garde son rôle ancestral de "possession" (gérance si l’on veut) des terres, d’organisation du travail et de répartition des terres entre les familles. Chacune d’elles reçoit du mir chaque année des terres labourables, des prairies et des sols en jachère (assolement triennal).

* l’assemblée du mir (un représentant par famille) prend donc en charge comme nous venons de le voir les impôts, les corvées, le choix des soldats, l’organisation du travail collectif, la répartition des terres. Elle joue aussi, comme ailleurs dans le monde, un rôle d’autorité pour faire respecter un ordre social au sein du groupe et répond à certains besoins d’aide sociale (malades, veuves...). Globalement, ses décisions ont force de loi au sein du mir.

* le mir n’a pas été balayé par la féodalité russe parce qu’il permet à chaque propriétaire de domaine de bénéficier correctement des taxes et corvées.

Cependant, Lénine s’oppose (dans Le contenu économique du populisme écrit fin 1894 début 1895, Tome 1 de ses oeuvres complètes) aux populistes prétendant que l’agriculture russe n’a pas un caractère capitaliste et qu’elle reste marquée par la tradition ancestrale du mir dans lequel "les moyens de production appartenaient aux producteurs". Dans le mode de production asiatique, type la Chine antique ou l’empire inca, les terres appartiennent à l’Etat qui en laisse la possession et l’exploitation aux communautés villageoises. Lénine note que ce n’est pas le cas en Russie, du 17ème au 19ème siècle ; "le paysan était asservi au propriétaire du sol, il ne travaillait pas pour lui-même mais pour le boyard, le monastère, le propriétaire foncier". Dans ce pays, après l’abolition du servage en 1861, "venait à peine de disparaître l’exploitation féodale de la paysannerie sous sa forme la plus brutale... quand non seulement les moyens de production n’appartenaient pas au producteur, mais que les producteurs eux-mêmes se distinguaient fort peu d’un moyen de production quelconque". Pour Lénine, non seulement la Russie des derniers siècles était essentiellement féodale mais l’économie de la fin du 19ème présente des caractéristiques essentiellement capitalistes ; il prend l’exemple de l’importance du "revendeur", des" transports à vapeur nécessitant le passage à l’économie marchande", de la" transformation de la force de travail en marchandise" et des "moyens de production en capital" pour conclure comme Strouvé "Dès le moment où, entre le consommateur et le producteur, vient se placer le capitaliste entrepreneur, -chose inévitable quand la production se fait pour un marché vaste et indéterminé-, nous sommes en présence d’une forme de la production capitaliste."

4) Les débats sur le mode de production asiatique dans le Komintern

Ce mode de production fait l’objet de recherches et débats intéressants durant les premières années de la 3ème Internationale avant d’être chassé du vocabulaire avec le développement d’un "marxisme" mécaniste, en particulier sous Staline.

C) L’article de Wikipedia(citation puis critique)

Le mode de production asiatique ou hydraulique est celui qui succède à la cueillette en Grèce, Asie mineure, Égypte, Chine, Cambodge, Amérique latine et Crète.

Tout est fondé sur l’existence d’un fleuve ou d’une rivière qui est la source énergétique : c’est l’invention de l’agriculture et de l’élevage grâce à l’irrigation des terres. Il peut y avoir des problèmes d’inondations et de crues, c’est pourquoi le roi représente la force du fleuve (en Égypte : hiérogamie, mariage sacré entre le pharaon et la terre). Ce nouveau mode de production nécessite une organisation du travail et une structure de protection du territoire, c’est lui qui entraînera donc la création des premières cités. En effet, les paysans, qui cultivent dans la plaine (paralie), paient un impôt en nature en échange de la protection des soldats en cas d’attaque.

Le mode de production asiatique constitue pour Karl Marx la première des « quatre époques progressives de la formation sociale économique » : asiatique, antique, féodal et bourgeois moderne[1].

Plusieurs affirmations de ce petit article de Wikipedia me paraissent fausses ou réductrices.

*1) Fleuve, irrigation, agriculture, premiers Etats et premières civilisations : rester prudents

Il semble bien que Marx et Engels ont eu raison de lier l’apparition de ce mode production non au trop plein d’eau comme dans les deltas mais au besoin d’eau suite à un assèchement de terres (" L’irrigation artificielle est ici la condition première de l’agriculture").

Nous savons pour la Chine l’importance de la boucle (haute vallée) du Fleuve jaune dans la naissance des premières civilisations et premiers Etats, non dans le delta mais au coeur de zones en voie de désertification.

Nous savons également pour l’Egypte l’importance originelle des oasis du Sahara oriental en voie de désertification (par exemple quant au lieu de première apparition des dieux) ; dans leur récent article publié dans "Dossier pour la science" (septembre 2013), M et Mme Barich concluent « L’agriculture, fondement de l’organisation de l’Egypte, est née dans le Sahara, alors fertile. »

Si la haute vallée du fleuve Jaune (Shaanxi...) a joué un rôle central dans l’apparition de la civilisation chinoise et si la haute vallée du Nil a précédé et préparé l’Egypte pharaonique, le lien direct entre deltas et mode de production asiatique (hydraulique) développé par Wittfogel puis par ce résumé de Wikipedia demande à être revu et complété.

*2) Fleuve, alluvions et premières agricultures

Le lien direct également établi par cet article de Wikipedia entre fleuve, crues, irrigation et premières agricultures demande aussi plus de prudence ; la présence de terres alluvionnaires apportant naturellement chaque année de la nourriture facile à cueillir a pu autant retarder qu’ accélérer l’apparition de l’agriculture tant que la population n’était pas trop nombreuse. C’est le point de vue de Béatrice Midant-Reynès (directrice de l’Institut français d’archéologie orientale) « Les hommes de la fin du paléolithique (vers 15000 avant notre ère) pratiquent la chasse et la cueillette dans des aires restreintes de la vallée ; parallèlement, les crues régulières du Nil, qui fertilisent les rives, les ont habitués à une semi-sédentarité. Cette facilité a peut-être retardé l’adoption de moyens de production plus contraignants tels que l’agriculture et l’élevage, déjà bien développés chez leurs voisins orientaux »

*3) Mode de production asiatique ou hydraulique

Les sociétés présentant les caractéristiques de ce mode de production depuis la protohistoire et l’Antiquité se sont généralement développées au long de fleuves importants comme le Hoang He, la Wei, le Yang-Tsé-Kiang, le Nil, l’Indus... Ceci dit, mieux vaut s’en tenir au concept "Mode de production asiatique" car hydraulique est trop réducteur et ne prend pas suffisamment en compte des secteurs comme la Crète, l’Empire perse, l’Afrique du Nord, les Incas dans lesquels le fleuve ne joue pas un rôle aussi central.

*4 ) "Le mode de production asiatique ou hydraulique est celui qui succède à la cueillette"

Bien sûr que non.

Premièrement, la cueillette n’est pas un mode de production(1) mais un procès de production. Ce type de société ne sait pas conserver ses richesses. Aussi, il présente un aspect égalitaire marqué conceptualisé par Marx sous le terme de communisme primitif.

Deuxièmement, dans les cas cités par l’article (en Grèce, Asie mineure, Égypte, Chine, Cambodge, Amérique latine et Crète), des humains n’ont pu passer directement d’un mode de production essentiellement nomade, basé sur la cueillette, à l’organisation étatique puissante d’Egypte ou de Chine, avec ses communautés villageoises agricoles, son corps permanent de fonctionnaires, son corpus idéologique et juridique, sa stratification sociale, ses grands travaux, ses armées, etc.

En gros, entre la cueillette et le mode de production asiatique, les humains ont connu le néolithique et l’expérience d’institutions politiques de plus en plus étendues, de plus en plus perfectionnées.

D’un mode de production à un autre, l’histoire humaine connaît des transitions complexes. Les transitions sont au moins aussi longues que les périodes classiques des modes de production dominants où ceux-ci présentent des caractéristiques marquées. Le mode de production asiatique classique comprend un Etat qui accapare le surplus des communautés paysannes. Ceci dit, dans la période de développement du mode de production asiatique, certaines sociétés peuvent connaître des transitions s’étendant sur plusieurs millénaires.

* 5) Tout est fondé sur l’existence d’un fleuve ou d’une rivière qui est la source énergétique : c’est l’invention de l’agriculture et de l’élevage grâce à l’irrigation des terres

Cette affirmation me paraît source de confusions. Il est vrai que plusieurs cas importants de mode de production asiatique sont apparus au long de fleuves en Chine, en Inde, en Egypte, au Vietnam, en Perse, en Mésopotamie... essentiellement en raison de l’afflux démographique, de la nécessité de grands travaux, de la protection face aux nomades, de la cristallisation d’une couche sociale privilégiée. Ceci dit, je ne vois pas en quoi l’importance d’un fleuve ou d’une rivière au coeur de ces sociétés est due, à l’époque, à leur fonction énergétique.

De plus, l’invention de l’agriculture et de l’élevage n’est pas une conséquence directe de l’irrigation des terres. Dans l’Egypte antique, les communautés villageoises ont longtemps pratiqué l’agriculture sur le limon laissés par le fleuve après sa crue d’hiver. En Chine, ces communautés brûlaient chaque année un nouveau territoire pour l’exploiter (rotation sur plusieurs années).

*6) Il peut y avoir des problèmes d’inondations et de crues, c’est pourquoi le roi représente la force du fleuve (en Égypte : hiérogamie, mariage sacré entre le pharaon et la terre)

Je crois qu’il faut éviter de donner pour caractéristique d’un mode de production des spécificités locales et datées. En tout cas, la représentation symbolique du roi est bien plus complexe et évolutive que la seule "force du fleuve".

*7) "Ce nouveau mode de production nécessite une organisation du travail et une structure de protection du territoire, c’est lui qui entraînera donc la création des premières cités"

A partir du moment où le texte de wikipedia fait du mode de production asiatique un concept central de la "théorie qualifiée de marxiste de l’histoire", le rédacteur devrait prendre en compte l’importance de la réalité constatée et de la dialectique dans cette "théorie qualifiée de marxiste de l’histoire". Ainsi, nous trouvons parmi les premières cités de l’histoire humaine des lieux qui ne correspondent pas à cette définition, en particulier pour les ports et les civilisations de haute vallée entourées de zones en voie de désertification (par exemple culture de Badari-Nagada en Haute Egypte ; en Mésopotamie, Mari, Karkemish, Assour, Ninive, Harran... ne se situent pas non plus dans le delta)

D) Textes classiques concernant le mode de production asiatique

9) Marx et le mode de production asiatique

" À grands traits, les modes de production asiatique, antique, féodal et bourgeois moderne peuvent être qualifiés d’époques progressives de la formation sociale économique".

Voici le paragraphe dans lequel s’insère cette phrase Les modes de production (Karl Marx : préface de la Critique de l’économie politique)

10) Le mode de production asiatique

Le maintien d’une égalité plus ou moins relative a pour rançon une stagnation économique qui a souvent pour conséquence la formation de castes. La productivité du travail dépend en effet d’un côté de la virtuosité du travailleur, de l’autre du perfectionnement de ses outils, de ses instruments. Dans une société devenue immobile ou peu s’en faut, la production du travail ne peut s’accroître par le progrès de l’outillage ; il devient d’autant plus nécessaire d’établir les conditions les plus favorables à l’accroissement puis au maintien de la virtuosité du travailleur.

Marx note (Le Capital TI, XIV, 2) que les castes, et avec une fixité moindre, les corporations, se forment d’après la même loi naturelle qui règle la division des plantes et des animaux en espèces et en variétés, avec cette différence cependant qu’à un certain degré de développement atteint, l’hérédité des castes et l’exclusivisme des corporations sont dévrétées lois sociales. Il ne se développe pas ici de lutte de classes, mais le mouvement de l’histoire, s’il ne s’arrête pas entièrement, se ralentit à l’extrême. Ni l’usure, ni le commerce qui dans les sociétés en mouvement, contribuent à accélérer ce mouvement, n’exercent ici d’effet dissolvant sur le fonctionnement de la petite société autarcique.

La question reste : comment passe-t-on de la communauté primitive à ce type de société ?

Pour la plupart des marxistes, c’est l’accroissement des forces productives, à l’époque, essentiellement population (force de travail humaine), outillage et technique agricole.

Je ne partage pas ce point de vue. Un exemple frappant, que les camarades bretons connaissent bien, est la civilisation mégalithique (entre 5000 et 2000 av. JC, sur la façade atlantique de l’Europe et en Méditerranée occidentale). L’importance des monuments de cette civilisation implique une population nombreuse et une technique avancée (que les chercheurs actuels n’ont toujours pas réussi à reproduire !). Pourtant la plupart de ces monuments, les dolmens et les "cairns" de Gavrinis et Barnenez, sont des sépultures collectives, marque d’une société peu différenciée.

L’explication est ailleurs. Pour comprendre, il faut regarder où ont émergé les grandes civilisations de la haute antiquité. On se rend compte qu’elles sont apparues dans des vallées fluviales (Nil, Mésopotamie, Indus, Houang-ho), des plaines côtières (Méditerranée), des hauts-plateaux (Mexique, Andes), entourés de régions arides ou peu hospitalières.

Or, des gravures préhistoriques retrouvées au Sahara et dans de nombreux déserts, montrent qu’à la sortie de la glaciation, entre -10000 et -5000, les régions actuellement désertiques d’Afrique, d’Europe et d’Asie étaient des savanes ou des fôrets verdoyantes. Il faut sans doute y voir l’origine du mythe du Jardin d’Eden (la Genèse parle de 4 fleuves, dont 2 sont le Tigre et l’Euphrate : souvenir d’un Proche Orient verdoyant, où 2 fleuves auraient disparu). Le même phénomène s’est produit plus tardivement sur le continent américain.

Avec la désertification, une population humaine nombreuse va se trouver "comprimée" sur de maigres espaces exploitables. Les nécessités de rationnaliser l’utilisation de l’eau, de développer l’irrigation, de garantir la paix interne et la sécurité externe de la communauté, vont conduire à l’émergence de ces "fonctions sociales" religieuse et militaire, détachées de la communauté productive et qui peu à peu vont se constituer en castes héréditaires et sacralisées, prélevant un tribut sur la production qui reste collective.

Par la suite les communautés de ce type vont parfois se fédérer, de gré ou de force, à une très grande échelle (Egypte ou Chine), tandis que dans les régions arides, des peuples nomades comme les indo-européens vont se lancer à l’assaut des terres fertiles et parfois les soumettre.

A partir de là différentes évolutions sont possibles :

- l’accumulation de richesse par la caste dominante va renforcer la pression sur les producteurs, peu à peu dépossédés de leurs moyens de production (terre, métier) puis de leur propre personne, c’est le cas des hilotes de Sparte mais aussi en Chine (qui influencera tout l’Extrême-Orient), par la suite la condition des producteurs sera humanisée par le confucianisme et le bouddhisme après des révoltes et des guerres civiles (féodalité chinoise).

- en Inde la triade indo-européene prêtres-guerriers-producteurs (ces derniers étant issus des populations dravidiennes autochtones) va se diversifier et se hiérachiser de manière complexe, aboutissant à une féodalité indienne hyper-spécifique : le système des castes.

- en Méditerranée (Italie, Grèce, Phénicie) la communauté primitive va éclater devant l’accumulation privée de richesses et moyens de productions, et se scinder en riches (qui fusionneront avec l’aristocratie militaire) propriétaires d’esclaves et en pauvres réduits à l’esclavage (dette), l’oisiveté, l’engagement comme soldats, l’émigration comme colons. Fusionnées dans l’Empire romain, les sociétés méditerranéenes auront le mode de production esclavagiste le plus abouti et dominant de l’histoire humaine.

Partout où il y a de grands espaces abondants en ressources, Amérique du Nord, Amazonie, Afrique subsaharienne, Australie, la communauté primitive a survécu, à des niveaux de développement divers, jusqu’à l’arrivée des européens.

NOTES

1) Un mode de production se caractérise essentiellement par son niveau de développement des forces productives et par ses rapports de production.

Bibliographie :

* Samir Amin, Le développement inégal

* Tony Andréani : De la société à l’histoire

* CERM : Sur les sociétés précapitalistes

* CERM : Sur le mode production asiatique

* Emmanuel Terray : Le Marxisme devant les sociétés primitives

* Alain Testart : Le Communisme primitif. 1- Économie et idéologie


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