4 novembre 2004 Rocco Buttiglione battu. Une hégémonie progressiste possible sur certains points dans l’Union européenne

vendredi 4 novembre 2016.
 

Je suis profondément universaliste. L’aspiration européenne d’une proportion importante des habitants du continent aujourd’hui m’apparaît comme bien plus encourageante pour l’avenir que les diverses formes d’ethnicisme national qui fleurissaient dans la première moitié du 20ème siècle. Cette aspiration à la paix, au dépassement des mythes nationalistes, à la fraternité mérite d’être prise en compte et encouragée.

L’Union européenne ne répond pas à cette aspiration ; elle l’utilise, ce n’est pas pareil. Il faut l’analyser comme une institution néo-libérale au service du capitalisme financier. Cette fonction peut l’amener à une logique économique et politique totalement contraire aux principes démocratiques.

Ceci dit, l’Union européenne est une réalité plus complexe que cette seule logique. Comme toutes les institutions politiques du mode de production capitaliste, elle sert à masquer la réalité économique. Aussi, les marges de manoeuvre existent sur certains sujets ne mettant pas en cause les intérêts capitalistes fondamentaux. En voici un exemple.

* 1) Parmi les chantres de la droite italienne, le professeur de sciences politiques à l’université romaine Saint-Pie-V, Rocco Buttiglione, bénéficiait d’un prestige rare grâce à sa réputation de "grand intellectuel". Il est vrai qu’il avait publié plusieurs ouvrages valorisés par le Vatican comme La pensée de Karol Wojtyla, L’Homme et le Travail, L’Homme et la Famille...

Après les élections européennes de 2004, il est pressenti par Manuel Barroso pour devenir commissaire européen aux libertés démocratiques et à la Justice.

Plusieurs déclarations précédentes politiquement très réactionnaires sur les femmes, l’homosexualité ou la création de camps en Afrique pour stopper l’immigration illégale avaient déjà suscité un émoi.

Le 5 octobre de cette même année, il est auditionné au Parlement européen et affirme candidement ses positions :

- " La famille existe pour permettre à la femme d’avoir des enfants avec un homme qui doit veiller sur elle (...). C’est une vision traditionaliste que je défends."

- « Je peux penser que l’homosexualité est un péché sans que cela ait un impact sur ma politique. »

- "Le grand problème qui se pose à nous est la dénatalité".

Il maintenait aussi l’implantation de « centres de réfugiés » en Afrique du nord, se défendant d’avoir parlé un jour de « camps de concentration »...

Même au Parlement européen, une opposition se dessine contre la nomination d’un tel traditionaliste à la Commission européenne.

* 2) Rotto Buttiglione a bénéficié de forts soutiens :

Le parti de la droite européenne (PPE) s’unit dans sa défense.

Manuel Barroso, président de la Commission européenne le défend comme un "un homme très capable" et refuse d’envisager un retrait de son poulain.

Le conseil pontifical Justice et Paix vient aussi à sa rescousse par la voix de son président.

Toutes les droites européennes se mobilisent pour sauver Buttiglione « Hier, c’étaient des Polonais ainsi qu’une délégation de députés de la C.S.U. allemande, demain je recevrai un groupe de présidents de Länder allemands conduits par mon ami Erwin Teufel, avant des Espagnols menés par Ana Loyola de Palacio, tant de gens qui me sont proches. » (Procès en sorcellerie anti-catholique : Buttiglione s’explique texte rédigé par Rocco Buttiglione).

* 3) Le 11 octobre 2004, la commission des Libertés civiques, de la Justice et des Affaires intérieures du Parlement européen vote, par 27 voix contre 26, une motion de défiance à l’égard du commissaire pressenti.

Silvio Berlusconi fustige "la mise en cause de la liberté de conscience et d’opinion d’un commissaire de formation et de confession catholiques".

Le ministre Mirko Tremaglia (membre de l’Alliance nationale, ancien du parti post- fasciste MSI) résume la pensée de droite sur le sujet "Pauvre Europe : les enculés sont majoritaires"

Manuel Barroso cherche finalement un autre Italien pour intégrer la Commission européenne.

Le 4 novembre 2004, Franco Frattini remplace l’envoyé du Vatican. Buttiglione s’emporte et déclare qu’il a été exclu de la Commission européenne par les francs-maçons qui maîtrisent le Parlement de Bruxelles.

Cet épisode mérite réflexion pour au moins deux raisons.

4) Buttiglione et "la liberté de penser"

Les proches de Buttiglione et en particulier des cardinaux ont fait valoir publiquement que l’échec de Buttiglione représentait une atteinte des laïques à la liberté de conscience.

Ce reproche ne tient pas. Buttiglione avait toujours défendu publiquement ses idées avant cette affaire et a continué après.

La droite cléricale traditionaliste a seulement perdu une bataille politique au moment où elle paraissait en mesure de franchir un cap de représentativité en Europe et de poids politique au Parlement européen.

Ce n’est évidemment pas en tant que catholique qu’il a été attaqué mais sur le type de catholicisme traditionaliste qu’il défendait comme futur commissaire chargé particulièrement de questions sociétales.

5) Rocco Buttiglione battu par une hégémonie idéologique progressiste européenne.

Cela nous amène à réintroduire ici la réflexion théorique d’un Italien qui est, lui, effectivement un grand intellectuel : Antonio Gramsci.

Pour lui, la bourgeoisie domine idéologiquement la société capitaliste mais cette position dominante n’est pas exempte de faiblesses que les anticapitalistes doivent être capables d’identifier et d’utiliser.

L’affaire Buttiglione a révélé un éclatement de la droite européenne entre d’une part le PPE soutenu par l’extrême droite, d’autre part une sensibilité moins réactionnaire sur les questions sociétales qui, de fait, a aidé la gauche à isoler le ministre italien de la culture. Elle a aussi révélé la possibilité d’unifier la gauche pourtant minoritaire au sein du Parlement européen face à la droite.

Une véritable gauche européenne pourrait-elle trouver d’autres axes d’action politique aptes à rencontrer les aspirations d’une majorité d’Européens ? N’en doutons pas.

Que nous manque-t-il donc ? Non seulement un rassemblement anticapitaliste en France mais aussi une véritable force de gauche au niveau européen. A coeur vaillant, rien d’impossible.

Jacques Serieys le 21 octobre 2007


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