Années 2010 2016 Victoire des femmes ?

dimanche 4 décembre 2016.
 

A) C’est la victoire des femmes (Michel Serres)

Dans un interview publié dans dans L’Express du 23 au 29 janvier 2013, Michel Serres, philosophe, historien des sciences, membre de l’Académie française, affirme être « formé à la perception très fine des nouveautés » par sa vie personnelle et professionnelle. Il liste ces nouveautés depuis 80 ans : nouvelle mathématique, nouvelle physique, mécanique quantique, biochimie, victoire de l’information sur la production, effondrement du monde de paysan (de 40% à 45% de la population au début du 20ème siècle à 0,8% aujourd’hui), victoire du monde de l’économie sur celui des militaires et celui des prêtres, progrès de la médecine et de l’espérance de vie, accroissement de la population sur la planète de 2 milliards à sa naissance (1930) à 8 milliards aujourd’hui, prise en main de la politique par l’économie, victoire de la finance sur la production et sur l’économie réelle.

Cependant, la plus grande nouveauté du présent, c’est pour Michel Serres, la "victoire des femmes". Aussi, il vient d’intituler son cinquantième ouvrage Petite Poucette. Laissons lui la parole

« Que lui arrive-t-il ? Quelque chose d’extraordinaire : elle tient en main son portable et elle me fait soudain découvrir le sens du mot "maintenant"... Maintenant, ça veut dire "tenant en main". Petite Poucette tient en main les lieux grâce au GPS, toutes les informations à travers Wikipedia..., toutes les personnes qu’elle peut appeler dans le monde, puisqu’un nouveau théorème dit qu’en quatre appels je peux joindre qui je veux. Désormais, il y a 3 milliards et 500 millions de Petites Poucettes. C’est la plus extraordinaire des nouveautés que nous sommes en train de vivre.

Pourquoi l’avoir baptisée Petite Poucette ? Vous les avez vus, les enfants, envoyer des textos à une vitesse formidable avec leurs pouces ? Petite Poucette, c’est le pouce... Ce pouce est le nouveau monde ; c’est le nouveau monde.

Pourquoi est-ce une fille ? C’est une fille pour une raison très simple. Parmi les nouveautés dont nous avons parlé, il y en a une que j’observe partout où j’enseigne, aux Etats-Unis, au japon, en Chine... C’est la victoire des femmes. Les meilleurs de mes étudiants sont des femmes. »

Dans le même interview, Michel Serres insère cette "victoire des femmes" au coeur d’un processus de crise des institutions et de réalisation de l’individu. Je le cite pour la cohérence de ses propos mais je n’entamerai pas ici la réflexion sur le couple institutions individu.

« Nos institutions sont aujourd’hui frappées d’obsolescence. C’est général. Cela ne touche pas seulement les institutions politiques mais aussi les institutions universitaires, hospitalières... le grand magasin... la grande bibliothèque aussi puisque je dispose de tous les textes chez moi, par Internet. Toutes les institutions à grande concentration sont aujourd’hui susceptibles d’être remplacées par des distributions nomadiques, individuelles.

Cela ne renforce-t-il pas l’individualisme ? ça, c’est également en marche. Il y a une histoire de l’individu. Celui-ci a été inventé, en gros, par Saint Paul lorsqu’il a dit : il n’y a plus ni juif ni grec, ni homme, ni femme, ni esclave, ni maître,mais toi. Le cheminement a duré deux mille ans, en passant par descartes, Rousseau, le romantisme, la photographie... Le processus met longtemps à se développer mais il aboutit directement à Petite Poucette, qui est, enfin, un individu. Ce n’est pas de l’individualisme, c’est la réalisation d’un projet philosophique vieux de deux mille ans. L’éclosion de l’individu oblige à inventer de nouvelles communautés. La nation a-t-elle encore un avenir ? »

B) Assistons-nous vraiment à une « victoire des femmes » en ces années 2010 ? Statistiques en ce sens

Le récent ouvrage d’Hanna Rosin (La fin des hommes et l’ascension des femmes) développe une analyse proche de celle de Michel Serres, à partir de statistiques concernant la société des USA. Le pays phare du grand capital le plus ignoble aux dépens des travailleurs et des peuples du monde se permet :

- de compter plus de femmes diplômées que d’hommes,

- plus de femmes riches (+ de 100000 dollars) que d’hommes,

- de plus en plus de femmes s’imposant en politique au plus haut niveau,

- plus de femmes dans la population active

sans que cela change quoi que ce soit au système capitaliste en place.

Hanna Rosin constate encore :

- que les femmes sont majoritaires dans douze branches professionnelles sur quinze dont on prévoit une forte croissance dans les dix prochaines années

- que leur contribution au revenu familial a augmenté de presque rien vers 1970 (2 à 6%) à 42% aujourd’hui

- qu’elles gagnent plus que les hommes dans quatre foyers sur dix

- que, dans les villes, le revenu médian des jeunes femmes est plus élevé que celui des hommes

Assistons-nous à une « victoire des femmes » en ces années 2010, ailleurs qu’aux Etats-Unis ?

Camille Froidevaux-Metterie, universitaire française en science politique, note « Dans le monde occidental, le principe d’égalité entre femmes et hommes est aussi puissant que celui des droits de l’homme... Le nombre de changements est tellement incroyable que nous vivons une véritable mutation anthropologique : être une femme aujourd’hui n’a plus rien à voir avec ce que c’était il y a vingt ou trente ans. »

Margaret Maruani (universitaire, sociologue, directrice de recherche au CNRS et de la revue Travail, genre et sociétés) précise pour la France : « Depuis un demi-siècle, les femmes françaises sont plus instruites et plus diplômées... Elles représentent quasiment la moitié de la population active et depuis plusieurs décennies les créations nettes d’emploi sont, pour l’essentiel, pourvues par des femmes ! Voilà des mutations sociales fondamentales, à la fois du monde du travail et de la société. »

Quelles sont les causes de cette évolution sociale rapide ? Michel Serres en avance deux :

- des découvertes techniques qui annihilent les deux avantages historiques des hommes (d’une part ne pas être contraint par la grossesse, l’allaitement, la prise en charge des enfants ; d’autre part fournir la seule énergie longtemps à disposition de l’humanité : la force physique)

- l’aboutissement du long processus démocratique de réalisation de soi qui aujourd’hui contribue à l’épanouissement des femmes

Plusieurs auteurs datent des années 1960 le début réel de ce bouleversement sociétal. il est vrai que les années 1968 ont vu se développer un mouvement féministe et des luttes pour les droits des femmes, dont le bilan est extrêmement positif.

C) Que de chemin parcouru !

Né dans l’Aveyron :

- je mesure l’incroyable progrès depuis la France des années 1780 où un géographe de passage analysait la société locale comme organisée de façon très hiérarchique, la place à table symbolisant le statut de chacun : le maître (patron, père) en bout de table puis les salariés par ordre décroissant de bienveillance du maître, puis les garçons, les filles, enfin les chiens et ... sous les chiens... les femmes adultes qui par exemple ne s’asseyaient jamais à table et attendaient que le "patron" se lève pour pouvoir parler.

- je mesure l’incroyable progrès depuis les années 1820 1878 où la droite s’arc-boutait sur la défense du modèle patriarcal absolu car les femmes n’étaient, pour elle, que des demi-adultes, à mi-chemin entre l’homme et l’enfant, trop nerveuse, trop instable pour jouer un rôle dans la société au-delà de l’enfantement, du balai et des fourneaux.

- je mesure l’incroyable progrès depuis les années 1880 où la droite et l’Eglise se battaient contre la scolarisation obligatoire et gratuite des filles, contre la création d’Ecoles Normales de filles.

- je mesure l’incroyable progrès depuis les mouvements fascistes des années 1920 1945 profondément machistes et bénéficiant souvent du militantisme agressif d’une majorité de femmes.

- je mesure même l’incroyable progrès depuis mon enfance, où beaucoup de femmes vivaient dans la hantise permanente d’une grossesse, ne s’asseyaient pas lors des repas, continuaient à s’habiller tout en noir avec un foulard sur la tête...

Quelques dates ayant marqué l’histoire du combat féministe en France de 1966 à 1983

1966 : La femme peut exercer une activité professionnelle sans l’autorisation de son mari.

1967 : La loi Neuwirth autorise la contraception sans lever l’interdiction de toute publicité en dehors des revues médicales.

1970 : Remplacement de l’autorité paternelle par l’ « autorité parentale ». Désormais, la notion de chef de famille est supprimée. Les époux assurent ensemble la direction morale et matérielle de la famille. Toutefois, l’autorité parentale est exercée par la mère d’un enfant naturel même si les deux parents l’ont reconnu. Indemnisation à 90 % du salaire brut du congé de maternité par la Sécurité sociale (au lieu des 50 % réservés à la maladie).

1971 : Décrets d’application de la loi Neuwirth après quatre ans d’attente.

1972 : Le principe de l’égalité de rémunération entre hommes et femmes pour les travaux de valeur égale est admis. Création des centre de planification et d’éducation familiale et des établissements d’information, de consultation ou de conseil familial. Possibilité pour la femme mariée de contester la paternité du mari et de reconnaître un enfant sous son nom de naissance.

1974 : Création d’un Secrétariat d’Etat à la condition féminine. Remboursement des frais relatifs à la pilule et au stérilet par la Sécurité sociale. Anonymat et gratuité pour les mineurs et les non-assurés sociaux dans les centres de planification familiale.

1975 : Loi provisoire autorisant l’interruption volontaire de grossesse. Loi sanctionnant les discriminations fondées sur le sexe en particulier en matière d’embauché. Instauration du divorce par consentement mutuel. Choix du lieu de résidence par les deux époux avec possibilités d’opter pour deux domiciles différents.

1977 : Création du congé parental pour les femmes des entreprises de plus de 200 salariés.

1979 : Loi définitive sur l’interruption volontaire de grossesse.

1980 : Loi précisant et élargissant la définition du viol. Possibilité pour les associations de se porter partie civile dans les procès de violences sexuelles.

1981 : Création d’un Ministère des Droits de la femme.

1982 : Remboursement de l’interruption volontaire de grossesse par la Sécurité sociale.

1983 : Loi sur l’égalité professionnelle entre hommes et femmes. Double signature obligatoire sur la déclaration de revenus d’un couple marié. Suppression de la notion de chef de famille dans le droit fiscal. Ratification par la France de la Convention internationale sur l’élimination des discriminations à l’égard des femmes.

Il me paraît important d’intégrer ces dates brutes dans l’évolution historique de ces 50 dernières années.

Le capitalisme des années 1960 présente des aspects nouveaux qui ont des conséquences sur le statut des femmes. Le patronat demande un niveau de qualification générale plus important ; les collèges et lycées s’ouvrent en grand aux classes populaires, y compris pour les filles. Le secteur des mines, de la métallurgie... stagne sinon perd des emplois alors que celui des services commence à prendre son envol.

Les femmes des années 1960 et 1970 qui disposent d’un vrai bagage culturel, d’un diplôme, souvent d’un travail ne peuvent plus supporter le statut inférieur d’épouse dans le couple ainsi que la non disposition de leur corps (contraception, avortement).

Le slogan "Le privé est politique" frappe juste sur des points importants comme l’autorité parentale ou la maîtrise de la procréation.

Ces revendications présentent évidemment un aspect interclassiste. Elles intéressent autant les femmes de milieu social moyen ou aisé que celles de milieu ouvrier et populaire.

Ce sujet commence à apparaître dans la presse progressiste. Lors des élections présidentielles de 1965, François Mitterrand, "candidat unique de la gauche", sent bien l’écho et l’importance de la question. Il met en avant la nécessité d’une libéralisation des lois concernant la contraception. La droite au pouvoir est obligée de prendre en compte la lame de fond sociétale qui mène à la crise révolutionnaire de 1968.

Les années 1970 sont marquées par une telle poussée des revendications féminines que le droit évolue rapidement (voir ci-dessus).

Par la suite, les progrès en matière de parité électorale poursuivent le processus d’obtention de droits démocratiques justifiés.

Cette évolution positive reste évidemment inachevée en France comme dans les autres pays européens. La responsabilité du Front de Gauche et du PGE dans ce cadre reste donc entière. Plus important encore apparaît le combat pour les droits démocratiques féminins dans de nombreux pays du monde où les femmes subissent encore une oppression moyenâgeuse.

D) L’ère du post-féminisme ?

Des constats partiels sur « la victoire » de certaines femmes débouchent sur des théorisations hautement discutables.

L’excellente revue Sciences Humaines affichait dans son numéro 214 « L’ère du post féminisme » marquée par de nouveaux archétypes féminins :

- la pintade « femme responsable et femme enfant, intello et futile, assoiffée de mecs mais en quête du Prince charmant

- la femme cougar « adoptant des moeurs traditionnellement considérées comme masculines, fondées sur la conquête… Indépendante, ayant confiance en soi, sexy tout en restant classe en vue de débusquer le (jeune) partenaire idéal pour un soir, et plus, si affinité. Exemple : l’actrice Demi Moore.

- la femme queer « transgressive et troublante, dynamitant les catégories hommes/ femmes ou homo / hétéro… Exemple : Beatriz Preciado.

- la « fille phallique, hypersexuelle machiste. Elle écume les boites de nuit, picole jusqu’à l’aube, jure, rote, drague et ne rechigne pas devant le « coup du soir ». Ces « guerrières hypersensuelles, s’appropriant les poncifs masculins, y compris les plus sexistes » a été décrite par la sociologue britannique Angela Mc Robbie.

- l’écolo radicale « pasionaria du bio, du maternage proximal, de l’allaitement long » et découvrant les joies de la maternité, de la cuisine et de la maisonnée.

- la féministe en niqab

Je suis bien aise d’apprendre que les sociologues travaillent dans les boites de nuit branchées regorgeant de « nouveaux archétypes féminins » n’ayant pas de problème d’emploi, de revenus, de logement…

Je trouve cependant ces archétypes bien plus proches des personnalités de « gagneurs » du nouvel âge du capitalisme que d’un hypothétique post-féminisme, bien plus proche du jeu de rôle machiste que d’un hypothétique post-féminisme.

Je trouve ridicule que des sociologues britanniques mettent en exergue un prétendu post féminisme alors que leur pays reconnaît très officiellement une centaine de tribunaux islamiques appliquant leur charia, régissant totalement le statut des femmes dans leur communauté (mariage, divorce, garde des enfants, héritage…).

Voici plus de deux cents ans, Joséphine de Beauharnais était déjà une femme cougar. Cela ne l’a pas empêchée de jouer un rôle central dans la restauration de l’esclavage aux Antilles. Elle ne représentait en rien un post-féminisme.

Je suis persuadé que l’Arabie saoudite et l’Afghanistan regorgent de féministes en niqab. Elles ne représentent en rien un post-féminisme.

La classe sociale privilégiée a produit des femmes « émancipées » de tous temps. Le mouvement féministe des années 1970 a réussi à faire progresser le statut d’ensemble des femmes parce qu’il liait ce combat à celui contre l’exploitation capitaliste.

E) Que de chemin à parcourir encore !

Il est clair que la période révolutionnaire des années 1968 a généré un bouleversement positif dans le statut des femmes. Cependant, la suprématie des droites libérales pendant les "trente piteuses" a stoppé, pour l’essentiel, cet élan.

Plusieurs études montrent que le rouleau compresseur "libéral" entraîne une régression particulière pour les femmes ouvrières et employées.

Inégalités hommes-femmes : Il est temps d’agir

Les contre-réformes des retraites engagées depuis 2003 ont particulièrement pénalisé les femmes dont le montant moyen (hors reversion) atteint seulement 899 euros (contre 1552 euros pour les hommes).

Françoise Milewski (OFCE) note que ces dernières années en France « la précarité et la pauvreté des femmes n’ont fait que progresser en raison de la dégradation de l’emploi et des réductions d’horaires. » Pour la France toujours, 31% des emplois féminins sont aujourd’hui des temps partiels contre 8% pour les hommes ; les revenus des salariées sont inférieurs de 17%

Notons aussi d’énormes différences selon les régions et traditions culturelles du globe :

- l’ensemble des pays arabo-musulmans maintient une forte oppression féminine avec l’Arabie Saoudite pour modèle : moins de 25% ayant une activité professionnelle, ni droit de conduire, ni droit de marcher seule dans la rue sans son tuteur (père, mari, frère ou fils), ni droit de vote...

- en Asie, la maîtrise des naissances s’opère de façon nettement sexuée avec plus de nouveaux-nés garçons que filles. Le proverbe indien "Elever une fille c’est comme arroser le jardin du voisin" résume bien cette dépréciation de genre, de même que l’importance des viols.

- le maintien d’un taux d’excision important en Afrique montre que ce continent n’est pas mieux loti.

- ces dernières années, plusieurs femmes ont été élues présidentes en Amérique latine (Chili, Argentine, Brésil). De même, le taux de femmes occupant un emploi est passé de 35% (1980) à 57% (2007). D’autres signes ne sont pas aussi encourageants : le blocage complet en matière d’avortement, la violence meurtrière à l’encontre des femmes comme au Mexique...

- des pays européens comme la Grèce et l’Italie ne peuvent pas être présentés comme progressistes en matière d’égalité hommes femmes (salaires, tâches ménagères, place des femmes au Parlement ou à la tête d’entreprises...)

Jacques Serieys le 2 juillet 2007, réécrit pour le 26 janvier 2013


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