21 mars 1983 : Mitterrand, Delors et Mauroy décident une "pause" des réformes de gauche

samedi 7 octobre 2017.
 

Ce tournant de 1983 et 1984 représente le souvenir le plus douloureux de mon militantisme politique, non pour mes erreurs puisque je ne pesai rien mais pour l’importance historique de ce qui s’est joué alors.

Comment expliquer qu’une gauche portée par l’élan des années 1968, ayant gagné l’élection présidentielle, s’appuyant sur une majorité de 333 députés à l’Assemblée (contre 158) et voulant sincèrement appliquer un programme effectivement de gauche ait pu se perdre en route comme ce fut malheureusement le cas ? Je ne prétends pas apporter toutes les bonnes réponses, seulement aborder sincèrement le sujet.

La France a connu en 1968 la plus grande grève générale ouvrière de l’histoire humaine et une crise révolutionnaire profonde durant laquelle toutes les questions sociales et sociétales ont connu une remise en cause profonde. Pour répondre aux aspirations de la population, la droite (Chaban Delmas) propose une "nouvelle société" calquée sur l’économie sociale de marché du SPD allemand comprenant une lutte contre les "écarts excessifs de revenu".

Le PCF, le PS et le MRG signent un programme commun de la gauche.

22 mars 1972 Ouverture des discussions PS PCF pour un programme commun social à la hauteur des aspirations de 1968

Le Parti Socialiste publie son Projet socialiste pour la France des années 80 qui prévoit la nationalisation de presque tout le secteur bancaire, des grandes entreprises... Quelle nationalisation ? « une gestion autonome où travailleurs et usagers joueront un rôle déterminant... d’où notre volonté de suivre jusqu’à son terme le projet autogestionnaire, c’est à dire l’Etat social qui permettra à des hommes et à des femmes responsables, là où ils vivent et travaillent, de décider ce qui leur semblera bon pour eux et pour la collectivité. » Pour ne pas être trop long citons seulement une phrase du Projet socialiste qui le résume "faire de notre pays le creuset de la libération de l’Homme et de la construction du Socialisme."

Le 10 mai 1981, François Mitterrand est effectivement élu président de la république. Les grands axes du programme commun comme l’essentiel des 110 propositions commencent aussitôt à être mis en application.

10 mai 1981 François Mitterrand élu Le peuple de gauche explose de joie

LES 110 PROPOSITIONS DU CANDIDAT MITTERRAND (24 janvier 1981)

Avant de nous demander s’il y a effectivement eu un "tournant" en 1983, posons-nous la question suivante : Le Parti socialiste s’est-il donné dans les années 1970 les moyens de réaliser un projet socialiste aussi ambitieux ? Ma réponse est NON.

De 1968 à 1981, la gauche et en particulier le Parti socialiste gagnent de plus en plus de mairies et de sièges électoraux. Cette génération politique gâtée d’élus de gauche portés par une vague rose (maires, adjoints de grandes villes, conseillers généraux, députés, ministres...) engrange les succès locaux sans réfléchir sérieusement à l’avenir socialiste proposé aux électeurs. Pour être prêts à gouverner et donc prioritairement prêts à maîtriser les questions économiques, la direction du Parti Socialiste fait appel à de hauts fonctionnaires du ministère des Finances (Michel Rocard, Jacques Attali, François Stasse, Alain Boublil) qui ne vont pas apporter une expertise sérieuse pour une gauche voulant avancer vers le socialisme.

Ayant souvent discuté avec des cadres intermédiaires du PS, ayant lu les textes du parti et écouté des réunions dans les années 1970, j’avais l’impression qu’un républicanisme aussi volontariste dans la parole que creux dans la réalité animait le PS. Par contre, la base électorale de la gauche croyait vraiment à un grand soir électoral prochain sur la base du programme commun.

Durant la longue période de 1972 à 1981, les partis d’Union de la gauche appellent sans cesse à freiner les luttes pour ne pas effrayer des électeurs car "Une seule solution, le programme commun", comme des centaines de milliers de militants socialistes et communistes le scandent lors des manifestations et meetings. Cette orientation a peu à peu affaibli les syndicats et la combativité ouvrière de 1972 à 1981 avant de les anesthésier après 1981. Nous aurions pu et dû gagner au moins partiellement, vu la combativité, sur certaines luttes comme Lip, la SNCF, les postiers... Appliquer le programme commun impliquait d’affronter certains intérêts capitalistes ; or, il est impossible de vaincre ces intérêts capitalistes sans un rapport de force social construit. Surtout, le cycle des luttes de classes n’épouse pas obligatoirement celui des carrières politiciennes ; les occasions gâchées de 1968 à 1975 ne se retrouveraient pas forcément ensuite ; ainsi, la gauche est arrivée au gouvernement en 1981 au moment où le rapport de forces international s’inversait.

Quiconque essaie de comparer le projet socialiste "faire de notre pays le creuset de la libération de l’Homme et de la construction du Socialisme" et sa mise en pratique concrète comprend que l’équipe au pouvoir autour de François Mitterrand s’est peu à peu laissé glisser autour du cou le carcan des logiques économiques du capitalisme (dont les institutions européennes).

Je crois que les conditions de départ étaient complexes d’un point de vue économique :

- la France connaît une stagflation (stagnation de la production et inflation galopante), en partie choisie par le patronat pour compenser un haut niveau des salaires limitant les profits

- un endettement public de la France ne dépassant pas 12% du PIB annuel contre 20% pour l’Allemagne, 30% pour les Etats Unis, 60% pour l’Italie...

- une capacité concurrentielle moyenne des entreprises françaises sur le marché international avec des faiblesses pouvant entraîner un fort déficit de la balance commerciale si la relance salariale n’est pas accompagnée de mesures de protection

Elles l’étaient tout autant politiquement avec la mise en place du Système Monétaire Européen qui limitait les marges de manoeuvre monétaires, la période d’hyperlibéralisme montante en particulier de la part des Etats-Unis.

Pour sortir de la stagflation qui avait marqué les années Raymond Barre, le gouvernement Mauroy décide une politique de relance (augmentation de salaires et pensions) qui répond aux attentes de l’électorat de gauche (3 ouvriers sur quatre ont voté Mitterrand) tout en correspondant à une orientation économique classiquement keynésienne.

- Embauche de 55 000 fonctionnaires dès le mois de juin.

- Relèvement du salaire minimum de 10 %.

- Augmentation du minimum vieillesse, des allocations handicapés, familiales et logement de 20 % à 25 %.

Ces mesures correspondent pour l’Etat à un engagement budgétaire de près de 10 milliards de francs ainsi injectés dans l’économie (1 % du produit intérieur brut annuel). Pour réussir, elles nécessitaient une maîtrise de l’arme monétaire impliquant un bras de fer européen et un certain protectionnisme conjoncturel vu les politiques menées au même moment par les Etats Unis, le Royaume Uni et l’Allemagne

La question du risque de fuite des capitaux se posait inéluctablement sur la base du bilan d’expériences passées de la gauche au pouvoir. Dès le début avril 1981, l’hypothèse d’une victoire électorale de la gauche entraîne un début d’évaporation des capitaux. François Mitterrand convoque une réunion de son état-major (Delors, Mauroy, Attali...) qui décide de ne pas pousser à un rétablissement du contrôle des changes. Les capitaux fuient encore plus dès le lendemain matin de l’élection présidentielle ; la Bourse perd 15% en 24 heures... Un milliard de dollars quitte la France chaque jour durant une dizaine de jours ; le premier ministre sortant demande à François Mitterrand s’il doit rétablir un contrôle des changes. Ni lui ni quiconque ne répond. Le 21 mai, la gauche s’installe dans les ministères ; elle réussit une cérémonie symbolique au Panthéon mais ne s’occupe pas de la question financière. Lorsque le contrôle des changes est décidé, c’est trop peu et trop tard.

Le risque de devoir dévaluer le franc se posait également avant la victoire. La droite avait utilisé cette arme plusieurs fois dans les années 1970 pour prendre en compte l’écart d’inflation par rapport à l’Allemagne. La fuite des capitaux ayant vite repris à partir du début juillet (au rythme à nouveau d’un milliard par jour en septembre), les caisses se vident et la dévaluation devient inéluctable. Pour tenir compte des injonctions allemandes, celle-ci s’opère également trop tard et trop faiblement (8% au lieu des 12% ou 15% nécessaires). Comme le gouvernement a déjà lancé sa politique de hausse des salaires et pensions, les partenaires commerciaux de la France en profitent plus que les entreprises françaises.

Durant cette période 1981 1982, il est étonnant de constater que le groupe autour de François Mitterrand n’a pas anticipé non plus la question du rôle de la Direction du Trésor et de la Banque de France dans la politique à mener. En 1982, ces deux institutions ont toujours des hommes politiques de droite à leur tête (Jean-Yves Haberer à la Direction du trésor et Renaud de La Genière à la Banque de France). D’après la constitution, la définition de la politique de la banque de France dépend du gouvernement ; pourtant, lorsque celui-ci demande en 1982 un relèvement du plafond des avances de trésorerie, la banque de France refuse et Mauroy se voit obligé d’emprunter sur les marchés financiers, fragilisant d’autant son autonomie pour "construire le socialisme face au grand capital international".

Pour conserver des marges financières, le gouvernement se voit obligé de mettre en place des mesures contradictoires avec la fameuse "politique de relance" qui devait relancer l’économie française :

- prélèvement de 1% sur tous les revenus

- annulation de 7 milliards de crédits budgétaires et gel de 25 milliards

- hausse des tarifs des entreprises publiques

- augmentation des taxes sur les carburants et l’alcool

- instauration d’un forfait hospitalier

Plusieurs facteurs expliquent l’acceptation du "tournant" par François Mitterrand.

Des "visiteurs du soir" interviennent sans cesse auprès de lui pour essayer de le convaincre mais ce n’est certainement pas l’essentiel.

Durant plusieurs mois, Laurent Fabius polarise l’expression politique de ceux qui veulent poursuivre le combat socialiste volontariste de 1981 puis il s’est range à l’avis majoritaire avançant trois mesures significatives : réduction des charges des entreprises, remplacement des allocations familiales par des déductions fiscales, augmentation de la TVA.

Les propositions de Jean-Pierre Chevènement et de Pierre Bérégovoy vont dans le sens d’une sortie (temporaire ? ) du Système Monétaire Européen.

En fait, les pressions sur le président de la république n’ont pas cessé depuis 1981 avec l’opposition de Jacques Delors et Michel Rocard à des réformes de gauche menées trop rapidement. Dès octobre 1981 en conseil des ministres puis novembre 1981 publiquement, Jacques Delors demande une "pause dans les réformes" reprenant ainsi la formule de Léon Blum le 17 février 1937.

Le patronat mène une bataille relayée par la droite et la plupart des médias sur les faibles "marges" des entreprises ne permettant pas l’investissement et la compétitivité à l’exportation d’où les problèmes de balance commerciale. J’ai souvenir d’une bataille idéologique perdue sur ce point devant l’opinion. En fait, dès que le gouvernement va prendre des mesures pour rétablir ces fameuses marges, ce sont les profits qui vont en bénéficier.

C’est surtout l’aggravation du déficit de la balance commerciale (de 0,8 % du PIB à 2,1 % en 1982) qui contraint François Mitterrand à un "tournant" organisé et annoncé entre le 12 et le 25 mars 1983.

A titre personnel, j’affirme qu’il y a bien eu un "tournant" en mars 1983, présenté comme une simple pause. Après les grands espoirs et grandes réformes de 1981 et 1982 (retraite à 60 ans, cinquième semaine de congés payés, augmentation des salaires, 39 heures hebdomadaires...), le peuple de gauche comprend que les lendemains ne chanteront plus. Effectivement, sur le fond, le grand projet de construction du socialisme est remplacé par la construction de l’Europe avec tous les petits compromis libéraux nécessaires.

Quand je parcours les articles de presse sur le bilan de la période 1981 à 1983, je constate un leitmotiv permanent : "L’erreur a été d’ignorer la contrainte extérieure" (par exemple dans Le Monde Economie du 18 février 2009). Cela me fend le coeur parce que ce point là était au centre des critiques que nous (anciens animateurs du mouvement de mai 1968) formulions à l’encontre du programme commun et des textes du Parti Socialiste ; nous étions pris au mieux pour des gauchistes qui ne connaissaient rien et de toute façon n’arriveraient jamais au pouvoir. Nous avions au moins pour nous une prise en compte sérieuse des réalités du capitalisme et n’avions aucune ambition personnelle.

François Mitterrand a peut-être eu conscience des limites de l’enseignement donné dans les grandes écoles pour conduire un processus de construction du socialisme. C’est sans doute pour cela qu’il a négocié la présence de trotskystes lambertistes en nombre dans le Parti Socialiste ; ce bilan là serait très utile pour écrire intelligemment l’histoire des années 1981 à 1983.

Pour conclure, je tirerai ces bilans et perspectives simples :

- aucune marche vers le socialisme ne franchira d’étape sans une organisation (ou un front d’organisations) à la fois conséquente d’un point de vue anticapitaliste et apte à disputer le pouvoir lors des élections.

- aucune marche vers le socialisme ne franchira d’étape sans l’implication citoyenne particulièrement dans l’entreprise et par le changement d’institutions

- dans le capitalisme financier mondialisé d’aujourd’hui, d’une part les questions monétaires, budgétaires et économiques sont décisives, d’autre part le contexte européen et international, le rapport de forces européen et international sont incontournables et impliquent, si nécessaire, des objectifs transitoires

- cela ne signifie pas faire le deuil d’une république plus démocratique et plus sociale ! Au contraire !

Jacques Serieys

Que les connaisseurs du sujet me pardonnent des approximations.


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