Le jeune Rimbaud ou l’exigence d’une vraie vie

mardi 5 septembre 2017.
 

Nous avions décidé lors du lancement de notre site en mars 2005 de donner toute sa place à la poésie comme élément important du Beau, du sentiment, de l’engagement progressiste, de la culture universelle. Avec un tel objectif, nous devions nécessairement présenter quelques poèmes d’Arthur Rimbaud et même quelques lignes sur sa vie.

L’article ci-dessous ne représente qu’une introduction fort modeste, présentant les liens vers les poèmes rimbaldiens mis en ligne sur notre site et abordant la biographie du jeune Rimbaud seulement jusqu’à ses 17 ans accomplis.

1) Quelques poèmes d’Arthur Rimbaud mis en ligne sur notre site

Les poètes de sept ans (Rimbaud, 10 juin 1871)

Morts de Quatre-vingt-douze et de Quatre-vingt-treize (Arthur Rimbaud le 3 septembre 1870)

Les Pauvres à l’église (Arthur Rimbaud)

Poèmes contestataires 1) A la musique (Arthur Rimbaud)

10 août 1792 Au jour de la Révolution (prise des Tuileries) par Arthur Rimbaud

POEME CONTRE LA GUERRE 1 Le dormeur du Val - (Arthur Rimbaud)

Le Cœur supplicié (Arthur Rimbaud)

Poèmes : l’été 1) Nuit de juin (Roman, Arthur Rimbaud)

Poèmes pour les mères 2) Les étrennes des orphelins (Arthur Rimbaud)

"Les mains de Jeanne-Marie" Rimbaud valorise les femmes de la Commune

Le Bateau ivre (Arthur Rimbaud)

2) Fils de bigote réac et d’officier colonial

Arthur Rimbaud naît le 20 octobre 1854 à Charleville Mézières, alors chef-lieu très conservateur, peu goûté par lui « Ma ville natale est supérieurement idiote entre les petites villes de province (...). » :

- d’un père officier de chasseurs à pied durant la conquête française de l’Algérie, particulièrement lors de l’écrasement de la rébellion d’Abd-el-Kader puis capitaine au 57ème régiment d’infanterie de ligne caserné à Mézières. Il sera absent presque toujours du foyer familial au point que son épouse se déclarera veuve, six ans après la naissance d’Arthur et subviendra seule aux besoins de ses cinq enfants.

- d’une mère de famille d’origine paysanne, très croyante et très pratiquante, pratiquant en famille la lecture de la Sainte Bible (traduction janséniste du 17ème), étouffante pour ses enfants par sa rigidité éducative. Ayant découvert un livre de Victor Hugo parmi les ouvrages prêtés par un professeur, elle intervint auprès du chef d’établissement qui réprimanda celui-ci.

Dans un auto-portrait poétique publié au printemps 1871, il évoque magnifiquement la révolte tue d’un enfant de sept ans face à une mère qui dresse son fils du mieux possible mais ne se sent pas responsable de son accompagnement vers une émancipation d’adulte.

Les poètes de sept ans (Rimbaud, 10 juin 1871)

Et la Mère, fermant le livre du devoir,

S’en allait satisfaite et très fière, sans voir,

Dans les yeux bleus et sous le front plein d’éminences,

L’âme de son enfant livrée aux répugnances.

Au collège, Arthur Rimbaud s’impose comme un élève surdoué, raflant les prix dont le premier de vers latin publié par le Moniteur de l’enseignement secondaire. Pourtant, il lit très tôt les journaux politiques d’opposition et affirme tout aussi tôt son opposition à Napoléon III et au coup d’état du 2 décembre 1851.

L’année 1870 marque un tournant décisif dans sa vie. Son premier poème publié (Etrennes des orphelins) respire déjà d’une grande fraîcheur d’écriture, d’un souci social infini et... d’une souffle hugolien évident. Il rejoint une équipe de jeunes amis n’aimant ni les curés,ni les bourgeois, ni l’empereur. En juillet, la France déclare la guerre à la Prusse. Les conservateurs laissent libre cours à leur nationalisme militariste conservateur. Le jeune Arthur leur répond dans son nouveau poème :

Morts de Quatre-vingt-douze et de Quatre-vingt-treize

Le 29 août, il fugue de la maison familiale et passe par la Belgique pour rejoindre Paris combattant. Arrivé dans la capitale, il est arrêté et emprisonné. Libéré grâce à Izambard, il participe à la mobilisation politique sur Douai mais obtempère finalement, fin septembre, à l’ordre de sa mère exigeant son retour sinon la police s’en chargerait.

Plusieurs poèmes de cette époque nous permettent de saisir les centres d’intérêt du jeune Rimbaud, ainsi [On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans-7896].

Le 6 octobre, il fugue à nouveau mais se voit rapidement ramené chez lui par les gendarmes. En février 1871, il tente une troisième escapade, rejoint Paris, prend contact avec des écrivains qui vont s’illustrer comme Communards (Jules Vallès...). En avril et mai 1871, Arthur revient à Charleville où il écrit sa célèbre Lettre du voyant dans laquelle il présente sa vision du rôle social et culturel du poète.

3) Lettre du voyant (Rimbaud. 15 mai 1871. Extraits)

Comme Victor Hugo, notre poète de Charleville donne au poète un rôle de catalyseur de progrès, un rôle d’éclaireur dans la marche de l’Humanité.

Adressée à Paul Demeny, la "Lettre du voyant" n’était pas destinée à la publication d’où ses formulations elliptiques et son argumentation parfois embryonnaire.

Je dis qu’il faut être voyant, se faire voyant.

Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d’amour, de souffrance, de folie ; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n’en garder que les quintessences. Ineffable torture où il a besoin de toute la foi, de toute la force surhumaine, où il devient entre tous le grand malade, le grand criminel, le grand maudit, — et le suprême Savant — Car il arrive à l’inconnu ! Puisqu’il a cultivé son âme, déjà riche, plus qu’aucun ! Il arrive à l’inconnu, et quand, affolé, il finirait par perdre l’intelligence de ses visions, il les a vues ! Qu’il crève dans son bondissement par les choses inouïes et innombrables : viendront d’autres horribles travailleurs ; ils commenceront par les horizons où l’autre s’est affaissé !

Il est chargé de l’humanité, des animaux même ; il devra faire sentir, palper, écouter ses inventions ; si ce qu’il rapporte de là-bas a forme, il donne forme : si c’est informe, il donne de l’informe. Trouver une langue... Cette langue sera de l’âme pour l’âme, résumant tout, parfums, sons, couleurs, de la pensée accrochant la pensée et tirant. Le poète définirait la quantité d’inconnu s’éveillant en son temps dans l’âme universelle : il donnerait plus — (que la formule de sa pensée, que la notation de sa marche au Progrès ! Enormité devenant norme, absorbée par tous, il serait vraiment un multiplicateur de progrès !

Cet avenir sera matérialiste, vous le voyez ; — Toujours pleins du Nombre et de l’Harmonie ces poèmes seront faits pour rester. — Au fond, ce serait encore un peu la Poésie grecque. L’art éternel aurait ses fonctions ; comme les poètes sont citoyens. La Poésie ne rythmera plus l’action, elle sera en avant.

Quand sera brisé l’infini servage de la femme, quand elle vivra pour elle et par elle, l’homme, jusqu’ici abominable, — lui ayant donné son renvoi, elle sera poète, elle aussi ! La femme trouvera de l’inconnu ! ...

Les premiers romantiques ont été voyants sans trop bien s’en rendre compte : Lamartine est quelquefois voyant, mais étranglé par la forme vieille. — Hugo, trop cabochard, a bien du vu dans les derniers volumes : Les Misérables sont un vrai poème... Musset est quatorze fois exécrable pour nous, générations douloureuses et prises de visions... Encore une œuvre de cet odieux génie qui a inspiré Rabelais, Voltaire, jean La Fontaine, ! commenté par M. Taine !

Les seconds romantiques sont très voyants : Th. Gautier, Lec. de Lisle, Th. de Banville. Mais inspecter l’invisible et entendre l’inouï étant autre chose que reprendre l’esprit des choses mortes, Baudelaire est le premier voyant, roi des poètes, un vrai Dieu. Encore a-t-il vécu dans un milieu trop artiste ; et la forme si vantée en lui est mesquine — les inventions d’inconnu réclament des formes nouvelles... Paul Verlaine, un vrai poète...

4) Rimbaud, poète engagé

L’atroce répression de la Commune de Paris touche profondément le jeune Arthur dont la poésie se radicalise en 1871, 1872.

4a) Dans L’ORGIE PARISIENNE (mai 1871),

- il plaint Paris et son élan progressiste du printemps 1871 :

Ô cité douloureuse, ô cité quasi morte,

La tête et les deux seins jetés vers l’Avenir

Quoique ce soit affreux de te revoir couverte

Ainsi ; quoiqu’on n’ait fait jamais d’une cité

Ulcère plus puant à la Nature verte,

Le Poète te dit : « Splendide est ta Beauté ! »

L’orage t’a sacrée suprême poésie ;

L’immense remuement des forces te secourt ;

Ton œuvre bout, la mort gronde, Cité choisie !

Amasse les strideurs au cœur du clairon lourd.

- il traite les politiciens assassins (Thiers, Picard, Trochu, Favre, Ferry...) et les généraux amoraux (De Mac Mahon, De Ladmirault, Gallifet, De Cissey, Du Barail, Vinoy...) de "lâches, Barbares, vieillards, pantins, laquais, nichée infâme, bandits...

Tas de chiennes en rut mangeant des cataplasmes.

Le cri des maisons d’or vous réclame. Volez !

Ô cœurs de saleté, bouches épouvantables,

Fonctionnez plus fort, bouches de puanteurs !

Un vin pour ces torpeurs ignobles, sur ces tables…

Vos ventres sont fondus de hontes, ô Vainqueurs !

Syphilitiques, fous, rois, pantins, ventriloques,

Qu’est-ce que ça peut faire à la pudeur Paris.

Vos âmes et vos corps, vos poisons et vos loques ?

Elle se secouera de vous, hargneux pourris !

4b) Dans "Les mains de Jeanne-Marie", Rimbaud valorise les femmes de la Commune

« Elles ont pâli, merveilleuses,

Au grand soleil d’amour chargé,

Sur le bronze des mitrailleuses

À travers Paris insurgé ! »

4c) Dans, « Les Pauvres à l’église », Rimbaud analyse le rapport des pauvres à l’institution catholique

De toute évidence, il considère lui aussi la religion comme un opium du peuple. Cependant, il emploie des expressions bien plus dures que les philosophes athées, Marx compris. Il est vrai que la guerre menée par l’Eglise contre les Communards d’une part explique leur isolement vis à vis du milieu rural, d’autre part a contribué à la violence perpétrée sans état d’âme par les notables cléricaux, militaires comme civils.

Comme un parfum de pain humant l’odeur de cire,

Heureux, humiliés comme des chiens battus,

Les Pauvres au bon Dieu, le patron et le sire,

Tendent leurs oremus risibles et têtus...

Et tous, bavant la foi mendiante et stupide,

Récitent la complainte infinie à Jésus

Qui rêve en haut, jauni par le vitrail livide,

Loin des maigres mauvais et des méchants pansus...

4d) Le Bateau ivre

Ce poème prouve la maturité poétique d’Arthur Rimbaud dès ses 17 ans.

Nous terminons par ce poème, notre courte présentation de la vie et de l’oeuvre d’Arthur Rimbaud. Nous commencerons ultérieurement un autre article par ce Bateau ivre.

Dans l’immédiat, nous proposons à notre lecteur comme conclusion, le magnifique texte de Claude Jeancolas (auteur de 19 ouvrages sur ce poète) qui justifie parfaitement notre titre "Le jeune Rimbaud ou l’exigence d’une vraie vie".

5) Il marche dans la lumière

Extrait de Passion Rimbaud, Claude Jeancolas, Editions Textuel, 1998

Le regards bleu si pâle, perdu dans l’infini du monde, les cheveux en désordre, les lèvres fines, serrées, intraitables, la longue silhouette dégingandée, jambes immenses qui ont parcouru villes, campagnes d’Occident et terres maudites... Ne vous retournez pas vers le passé, il est là, si proche, à côté, devant, aujourd’hui.

Sa vie ? le refus d’une existence médiocre, étriquée, banale ; la peur maladive de l’ennui, la marche, toujours, sans halte, et puis la quête continuelle du sens et de l’utilité du monde. Au service de cette exigence d’une vraie vie, une logique implacable, une volonté terrible. Cette vie-là n’est pas subie, elle est voulue jusque dans ses excès.

Pourquoi existe-t-il encore ? Sa poésie est lumière, brèche dans la nuit, marquée d’efforts humains, semée de fulgurances divines. Sa voix ne s’est pas tue avec l’abandon de l’écriture, avec la mort même, au contraire. Plus sonore encore, plus vive, elle provoque les consciences, elle menace du désert, elle porte par-delà le temps, la distance et le silence ses dénonciations et ses rêves de pureté.

Malgré les chutes, les égarements, les déceptions profondes et le renoncement si souvent pressenti, comme une condamnation, une fin de tout espoir, cette oeuvre espère, croît, brise les habitudes, déchire les tentations médiocres de la satisfaction imbécile et béate et les détournements égoïstes du monde. Elle refuse les lâchetés sournoises, les compromis, sordides arrangements avec le diable. Elle réveille nos désirs et nos vigueurs.

Etre, oui, être, voilà ce qu’elle exige.

Et lui, par elle, se trouve là avec nous, là, si proche, humain, terriblement humain dans ses peines, dans ses souffrances comme dans ses rêves. On dit que dans les docks de Londres, sombre port de la déchéance et de toute espérance, il relevait les ivrognes tombés de leurs songes. Sa compassion et sa tendresse nous accompagnent.


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