Chez mes grands parents : Cyprien le rouge et Catherine la tsigane

mardi 16 octobre 2018.
 

Georges Courbot : La pierre. Prologue de son récit autobiographique : "Je suis né dans le socialisme"

"Je suis né dans le socialisme" ( autobiographie de Georges Courbot, militant ouvrier) Première partie "Chez mes grands parents : Cyprien le rouge et Catherine la tsigane" ci-dessous.

Enfance et école à La Garenne Colombes : Deuxième partie de "Je suis né dans le socialisme" ( autobiographie de Georges Courbot, militant ouvrier)

C’est décidé, je serai fraiseur. Troisième partie du récit autobiographique de Georges Courbot : "Je suis né dans le socialisme"

Chez Citroën. Quatrième partie du récit autobiographique de Georges Courbot : "Je suis né dans le socialisme"

Au lycée Vauban pendant la guerre d’Algérie. Cinquième partie du récit autobiographique de Georges Courbot : "Je suis né dans le socialisme"

Je suis né le 14 MAI 1943 à COURBEVOIE

Ma mère n’a pas encore 19 ans. Son mari l’a quittée enceinte de 5 mois. Mon père à cette époque est chef d’ équipe chez AMIOT une usine d’aviation. Je connaîtrais mon géniteur en 1964 .....

Ma mère retourne chez ses parents après la rupture. Mes grands parents vont m élever jusqu’en 1956 .

J’ ai peu de souvenirs de ma mère pour la période de très petite enfance. Je me souviens d’elle alors que je devais avoir moins de 2 ans, habillée en militaire venant nous voir avec une amie elle-même militaire. Ma mère s’ était engagée comme infirmière pour intervenir sur les camps de concentration où les gens étaient dans un état de détresse que nous connaissons maintenant. C’ est ainsi qu’elle a pu retrouver sa cousine Léontine à Buckenval et la faire diriger vers la Suède pour être soignée et remise en forme. Ma mère m’ a aussi pris avec elle quelque temps ; je revois un camp militaire américain où j ’avais un chien nommé Niby ; ce chien me traînait partout et les soldats me donnaient des bonbons et du chocolat, ce qui était des friandises rares ..

Une autre fois, ma mère toujours en uniforme, ayant une grosse altercation avec ma grand mère. La scène est encore très forte dans ma mémoire : il s’agissait de moi. Ma grand mère reprochait à ma mère de vivre sa vie sans s’ occuper de moi. Ma mère criant que si mes grands parents ne pouvaient se charger de moi, l’Assistance Publique n ’était pas faite pour les chiens. Je revois ma grand mère sortant d’ un tiroir un grand couteau de cuisine et foncer sur sa fille en lui criant de foutre le camp ce que ma mère fit précipitamment.

Mon enfance chez mes grands parents a été heureuse avec beaucoup d affection.

Mes grands parents : Cyprien et Catherine nés en 189O.

Ce couple n’aurait jamais dû se former : Cyprien venant du monde ouvrier, Catherine du monde des gens du voyage, une Tzigane de souche allemande. Il a donc fallu que mon grand père enlève la belle .Ce qui a amené l’exclusion définitive de sa famille pour Catherine ( ce qui ne sera pas valable pour ses enfants et moi même qui avons été reçus par la famille maternelle). Ils auront quatre enfants : Emile , Eugène, Marinette(ma mère) et Jean respectivement nés en 1911, 1912,1924,et 1929 ;

CYPRIEN :

Né le 3juin 1890 à Montmartre, il a 2 soeurs ainées et un petit frère (Auguste je crois). Malgré ses 181cm il est le plus petit de la famille !!! Ses soeurs le dépassent de 10 cm .

CYPRIEN n’ a jamais connu son père autrement que couché. Il est resté allongé pendant 17ans jusqu’à sa mort. Cet AIEUL est né en Limousin soi-disant à PARSAC_GOUZON. Nom de famille MARTIN. Il devait avoir du bien (terres) mais il faisait le limousinier et partit sur PARIS comme tailleur de pierre . Avec le second Empire il y avait de l’ouvrage : tous les grands boulevards à construire, le palais Garnier etc... Il s’est marié avec Blanche, la mère de mon grand père, blanchisseuse de son état (normal avec un prénom pareil) . Il se trouvera a PARIS au printemps 1871, lors de La Commune. D’après ce que m’ a dit Cyprien, lors de l’ arrivée des Versaillais il ne sera pas fusillé comme beaucoup de ses camarades ni envoyé au bagne de la Nouvelle Calédonie avec la LOUISE .Il va être condamné à reconstruire l’HOTEL DE VILLE DE PARIS qu’il aurait soi disant brulé (ceci m étonne car ouvrier militant moi même je n’ aurai jamais pu détruire mon propre travail ; il est vrai qu’il n avait pas participé à la construction du précédent qui devait représenter pour lui la Bourgeoisie et les dominants patrons).

La construction du nouvel hôtel de ville (celui de Chirac et de Delanoé maintenant) va prendre plusieurs années. A l’ issue de sa peine, il va se COUCHER, ne voulant plus travailler pour les bourgeois. Blanche va assurer les revenus du ménage avec à portée de main ,un sifflet pour appeler. Et bien sûr une bouteille de rouge qu’il faudra lui renouveler. Il est couché sur son grabas, un fouet près de lui pour avertir dès qu’elle sera vidée. CYPRIEN m’ a raconté ses peurs du coup de sifflet. Du fouet qu’il maniait avec précision et de ses coups de gueule qui rassemblait tout le quartier. Quand il s ’est senti partir Blanche était au lavoir et les enfants sans doute à l’ école. La voisine a fait venir le curé ; quand celui- ci est entré dans le taudis, le vieux s’ est dressé sur son lit et à crié DEHORS LE CORBEAU !!!!le pauvre curé a décampé.

Dans les années 1945 à 1950, CYPRIEN à chaque fois que nous passions devant la mairie de PARIS ne manquait pas de me répéter " regarde GEORGES, c’ est ton arrière grand père qui a taillé ces PIERRES".

Dans son enfance, CYPRIEN va à l école de la REPUBLIQUE rue Championnet à Montmartre. Il me raconte qu’ils sont 80 dans sa classe. L’instit est très dur ; il écrit au tableau en tenant une glace appuyée sur ce dernier pour surveiller sa meute de poulbots. Si un môme fait le jacques, la grande règle de bois châtie immédiatement le perturbateur. Plusieurs fois Blanche sera convoquée par le directeur. Il n’est pas facile le Cyprien ; il faut dire que la Butte est un repaire de voyous à cette époque. Il faut savoir très tôt se défendre et ne pas hésiter à faire le coup de poing, parfois sortir sa lame(tout le monde a un "surin" dans sa poche). Il va quitter l’école à 12ans ; il sait lire, écrire et compter. Il écrit sans aucune faute d’ orthographe ; il est vrai que son futur métier l’exigera. Son écriture est merveilleuse, inimitable, faite de pleins et de déliés ; je suis admiratif devant une telle calligraphie.

Blanche va lui trouver un apprentissage dans l’imprimerie chez CHAIX. Cette grande maison connue pour ses indicateurs de chemins de fer imprime aussi par exemple des billets de banque pour l’étranger, ce qui amène une réglementation très rigoureuse. Cyprien entre donc chez CHAIX en 1902 ou 1903 et va y rester jusqu’en 1911 date de son service national qui à cette période durait 3 ans. Il sera linotypiste. Imprimeur est un métier très considéré dans le monde ouvrier, presque un noble chez les prolétaires. Il m’ a expliqué ses conditions de travail : il embauche le lundi matin à 6H jusqu’au mardi 18H, reprend le mercredi matin à 6H jusqu’au jeudi 18H puis du vendredi 6H pour finir sa semaine le samedi soir 18H. 3 FOIS 36 heures par semaine !!!!! Il "conduit" plusieurs machines ; bien souvent ce n’ est que de la surveillance et du contrôle de qualité d’ impression. Sans compter le déplacement pour se rendre au boulot qui se trouve à plusieurs kilomètres et se fait à pieds.

On définit cette tranche d’histoire comme étant LA BELLE EPOQUE. Il est bien évident que pour certains la vie était belle, facile, avec de jolies toilettes pour les dames, mais pour l’énorme majorité c’était la misère l’ exploitation, la précarité, la crainte de l’accident, de la maladie. Le seul jour de congé était le dimanche et quelques fêtes religieuses ou corporatives. On est encore très loin des deux semaines de congé de 1936.

Dans ce contexte social les influences syndicales et politiques sont très fortes. Cyprien adhère au parti de JAURES et va militer surtout contre l’esprit revanchard du moment . Il me raconte des contre manifs face aux droites qui veulent en découdre pour récupérer l’ ALSACE et la LORRAINE.

Je ne sais s’il a rencontré JAURES pour lequel il avait une admiration sans borne. Par contre, je sais qu’il va rencontrer Catherine par l’intermédiaire de son frère AUGUSTE qui lui même a rencontré une ravissante vendeuse sur le marché de PUTEAUX. Son frère lui dit que la belle a une grande soeur aussi jolie .

Il va suivre son frère sur ce fameux marché et va aussitôt être séduit par cette grande jeune fille (1M75), ce qui est rare a cette epoque. Elle est blonde très clair. CYPRIEN dira qu’il faisait le tour de sa taille avec ses 2 mains. Leur aventure va durer 55 ans ; je n ai jamais entendu mes grands parents se quereller, ils devaient régler leurs différents dans l’intimité. Une seule exception selon ma mère (qui devait avoir 12 ANS) : un soir, mon grand père est rentré un peu éméché, sans doute après une petite fête de boulot. Ils se sont accrochés devant les enfants ; Cyprien a dit à CATHERINE" :’tu es une gueule de vache" ; elle a attrapé la pile de bols qui se trouvait sur l’évier et jeté toute la pile par terre. Surprise ! pas un bol ne s’ est brisé !!! Etonnés, ils se sont regardés et ont éclaté de rire. J’ avais récupéré un de ces bols GUEULE DE VACHE.

Après plusieurs semaines de rencontres furtives,rapides et secrètes, Cyprien s’ apercoit que son attachement est devenu sérieux et il demande à CATHERINE de rencontrer sa famille. CATHERINE n’ignore pas le fossé qui sépare les autres du monde des voyageurs. Ses parents font du commerce de bonetterie, de la vannerie et des animations foraines ; ils possèdent des ânes,des chevaux. Originaires de l’Est ils se sont sédentarisés à Puteaux. Aucun de la famille, y compris CATHERINE, ne sait lire et écrire ; par contre compter, ça ils savent .CYPRIEN apprendra à lire et écrire à CATHERINE plus tard.

La rencontre de présentation est catastrophique ; les voyageurs ne peuvent donner une de leur fille surtout l ’aînée à un PAYSAN, un paillou comme disent les gitans. CYPRIEN comprend qu’il va falloir agir autrement s’ il veut garder CATHERINE. Au jour convenu, il vient la voir sur le marché et lui demande de partir avec lui. Elle remet ses casiers de fils d aiguilles, de rubans... à sa jeune soeur et suit CYPRIEN. Il l’enlève !!!!

Gustave lui, voyant la galère, préfèrera rompre avec la jeune soeur de CATHERINE.

Quelque temps après, CATHERINE pensant que les choses s’ étaient calmées, revient chez ses parents pour récupérer quelques affaires. Elle est très mal reçue et rouée de coups par son père ; elle ne doit son salut qu’à sa vitesse de jambes. Elle ne reverra jamais son père ni sa mère .Elle est exclue,une fille perdue. Seules ses soeurs et cousins renoueront contact avec elle et encore plusieurs années après.

L’arrivée de CATHERINE chez BLANCHE ne sera pas non plus chose facile. CYPRIEN et CATHERINE vont très vite emménager dans un garni sur la Butte.Certainement une période de grand bonheur (les naissances d’ EMILE et d’ EUGENE en 1911 et 12).

Mais arrive hélas la conscription de CYPRIEN pour 3 ans ; son incorpororation au 5eme régiment d’ infanterie à Paris va clore cette période de félicité.

CATHERINE va trouver du travail et malgrè ses 2 enfants à charge pourvoira CYPRIEN de sa pièce de 5 Francs tous les jours et ceci pendant 7 années !!!!

CYPRIEN avec son instruction très correcte pour l’époque suit le peloton. Le jour de sa promotion il va fêter ça avec les copains et ils se mettent à chanter à faire du tapage ; Cyprien entonne l’INTERNATIONALE au moment où la maréchaussée deboule dans l’estaminet. Il en est alors au chant du 17eme ; il est ceinturé, conduit au poste et retenu. Il ne sera jamais caporal, ni sergent ; il restera simple troufion pendant 7 ANS et repéré comme rouge. Il va faire son temps aux cuisines.

Il va être démobilisé en mai 1914,reprendre son travail chez CHAIX. Survient l’assasinat de JAURES. Il ne comprendra jamais pourquoi les députés socialistes soi disant amis du grand pacifiste vont voter la guerre quelques jours après sa fin tragique ; il n’ aura plus jamais confiance en ces "retourneurs de veste" comme il les appelait.

CYPRIEN part a la guerre sans fleur au fusil laissant CATHERINE avec ses 2 enfants, seule coupée de sa famille de ses racines.

Je ne relaterai pas sa guerre, il ne m’a pas tout raconté. Il a fait Charleroi, la Marne, le plateau de Craonne. Il sera blessé une première fois en Belgique d’ un coup de sabre de hulan au bras.

A CRAONE il sera fauché par une mitrailleuse et il va rester plusieurs heures entre les 2 lignes. Une balle a traversé la tête,une autre dans un poumon, une autre au dessus du coeur noyée dans un tissu graisseux et enfin la dernière dans une jambe. Il va rester là sans soin pendant 2 jours ; ses jambes sont gelées. Il gémit, enfin un brancardier le repère et le récupère.Il est conduit mourant dans un château servant d’hôpital ; le commandant médecin le fait placer à son arrivée dans les combles du château : "celui là il est foutu" a t il déclaré. Mais l’homme est solide ; il devra son salut à un infirmier qui a remarqué qu’il était de PARIS grâce à son numéro de régiment ; il fera pression pour qu’on s ’occupe de lui. De longues semaines passent, il se déplace courbé sur de courtes béquilles. Blessé en novembre 1916 Il revient mutilé, handicapé, chez lui courant 17. Ils habitent maintenant à PUTEAUX. Le maire est le socialiste MARIUS JACOTOT, ami de mon grand père. CYPRIEN est chez lui en convalescence couché dans la chambre. On frappe à la porte, CATHERINE ouvre ; elle se trouve devant MARIUS JACOTOT. D’un air grave, emprunté, il dit à CATHERINE "j’ ai une grave nouvelle, je suis désolé, CYPRIEN est porté... disparu". CATHERINE se met à rire aux éclats ; le maire pense qu’elle est victime de folie. Voyant son embarras, elle lui crie : il est là CYPRIEN !!!! Le pauvre MARIUS a un doute "il n’a pas déserté au moins". "Non il est là, viens voir comment ils me l’ont rendu". Le maire pénètre dans la chambre et voit CYPRIEN allongé, très mal en point. Ils se regardent et se mettent à sangloter.Une erreur administrative, ce n’était que cela.

CYPRIEN ne s’ est jamais vanté de sa guerre. Il a cependant reçu 11 decorations dont la médaille militaire, la croix de guerre avec plusieurs palmes, chevalier de la légion d’ honneur puis officier, pas mal pour un simple soldat marqué de rouge....

Si Cyprien est parti pour cette guerre qui selon lui ne concernait pas les ouvriers et qu’il n avait rien contre les ouvriers allemands c’était parce qu’il avait femme et enfants. Il n’ en va pas de même pour son frère Gustave qui dés mobilisé se montrera réfractaire et sera envoyé aux bataillons d Afrique en Algérie.En 1916 au plus fort de Verdun il est ramené sur Verdun et maintiendra qu’il ne tirera jamais sur ses camarades Allemands. Sur ordre de PETAIN il sera fusillé comme bon nombre de ses camarades .(Merci à toi JOSPIN d’avoir tenté de réhabiliter ces hommes courageux et fiers de leurs idées)

En 1920 CYPRIEN au congrès de TOURS lâchera la SFIO pour adhérer au parti COMMUNISTE

Il sera conforté dans son choix quand il constatera qu’en 1936 la SFIO trahit une seconde fois ses engagements pris au précédent CONGRES concernant l’intervention militaire en ESPAGNE. Je suis persuadé qu’il avait raison. Si nous étions intervenus massivement, je suis persuadé que le conflit 40-45 ne se serait pas passé de la même manière. Après la guerre, CYPRIEN sera encore déçu par la SFIO qui enverra l’armée contre les mineurs. La position de la SFIO dans le conflit algérien le révoltera lui qui était tant attaché a la liberté des peuples.

Mon grand père est décédé en mars 1965 d’ une pleurésie due à la balle qu’il avait toujours dans le poumon. CATHERINE s’est effondrée ; ma mère pour lui changer les idées l’a emmenée en vacances en Auvergne. Le 12 Aout, sur une route près de la CHAISE DIEU, leur voiture s’ est écrasée contre un arbre. CATHERINE est morte sur le coup, ma mère 2j ours plus tard à l’hôpital du PUY. JOSY, ma femme, était enceinte de 7 mois attendant notre fils DANIEL.

A 22 ans je me retrouvais doublement orphelin. La période fut très dure pour notre jeune couple .Heureusement l’ arrivée de DANIEL le 22 octobre apporta une joie immense.


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