Afflux considérable de nouveaux adhérents au Parti Socialiste ! Qui ? Pourquoi ? Quand ? Où ? (article du 8 juin 2006)

jeudi 15 décembre 2016.
 

Le Parti Socialiste vient de connaître ces 3 derniers mois un afflux d’adhésions qu’il faut analyser comme historique. Il va franchir dans l’année le cap des 200000 membres avec un gros tiers de nouveaux (déjà 75000), plus jeunes, plus souvent féminins. Les anciens adhérents constituaient "un parti d’élus" ; tel n’est pas le cas des nouveaux dont seulement 11,5% ont déjà été candidats lors d’une élection municipale. En Aveyron, la fédération va gonfler de 408 adhérents (total assez élevé, car année de congrès) en 2005 à plus de 700, peut-être 800. Il est surprenant par exemple de constater qu’il n’y avait plus de section socialiste à Espalion depuis une douzaine d’années et que l’excellent travail militant de notre camarade Yvan a suffi pour en bâtir une en peu de temps.

Tout adhérent "ancien" ne peut que se féliciter de nouvelles adhésions et les accueillir du mieux possible dans les sections. Ceci dit, nous avons le droit et le devoir de réfléchir sur la situation nouvelle ainsi créée.

Le gonflement des partis de gauche représentatifs d’une partie importante de la société, le gonflement des partis du mouvement ouvrier constitue généralement un signe positif de la période ; ce n’est cependant pas toujours le cas. Dans les années 1988 à 1991, les rangs du Parti Socialiste ont connu une embellie ( liée à un retour de combativité dans le pays mais aussi aux espoirs électoralistes) vite retombée.

Nous ne pouvons pas partir du principe que l’afflux actuel sera naturellement bénéfique à court terme dans le vote d’investiture interne du parti socialiste puis pour la victoire aux élections de 2007. Nous ne pouvons pas partir du principe que cet afflux sera naturellement bénéfique pour l’avenir du parti et du socialisme ; on ne peut pas éliminer le risque de voir cette vague d’adhésions modifier la nature du parti socialiste et l’ancrer définitivement sur une orientation social-libérale bourgeoise de type blairiste. Même si tel n’est pas du tout le but conscient d’une majorité des nouveaux adhérents.

1) Remarques d’ordre politique. Qui a adhéré ?

Vu de l’Aveyron, il s’agit majoritairement de citoyens ancrés à gauche, souvent investis dans la vie associative locale. Cependant, le nombre d’adhésions ouvrières en provenance de syndicats combatifs comme la CGT et Solidaires sont rares. Un nombre significatif de ré-adhésions d’anciens socialistes de l’aile "modérée" du parti peut aussi être notée.

Les réponses des nouveaux adhérents à une enquête nationale de la direction du parti les concernant, donnent une indication importante : cet afflux touche prioritairement le réseau des sympathisants socialistes par leur famille d’origine, par leurs relations personnelles, par leur adhésion partidaire ou engagement précédent. Ceci dit, l’analyse vaut d’être affinée ; par exemple, parmi ceux ayant déjà été encartés, 21,5% avaient appartenu au PC, 10% au PSU, 8,4% écologistes, 6,3% à l’extrême gauche, 4,1 chevènementistes, 3,3% PRG, 0,8% partis régionalistes... pour 30% au PS ou MJS. Vu de l’Aveyron, ces adhésions d’anciens adhérents de partis de gauche ne paraissent pas de nature à renforcer les forces anticapitalistes antilibérales du PS. Elles améliorent plutôt la surface municipale du parti dans les villes, y compris bourgs de 2000 à 5000 habitants.

Quelles sont les motivations des nouveaux adhérents ?

- Pour 76% "la volonté que la gauche gagne les prochaines élections".

- Pour 64,6% "le souhait de peser sur le choix du candidat socialiste". Pourtant l’attrait pour " l’un ou les dirigeants socialistes" n’apparaît comme motivation que dans 10% des réponses ( contre 78% pour Sarkozy parmi les nouveaux adhérents UMP)

- 56,1% " le souhait de peser sur la préparation du programme".

Leurs préoccupations sont les suivantes ( parmi les propositions de l’enquête) : en tête emploi (71%), éducation (43%), protection sociale (34%), construction européenne (24,8%), réforme des institutions (21%), environnement (21%), lutte contre les discriminations (21%), pouvoir d’achat (18%), logement (15%). Leurs sujets les moins prioritaires : immigration (5,4%), sécurité des biens et des personnes (4,8%), famille (3,2%), décentralisation (2,5%).

Leur échelle des valeurs les inscrit sans aucun doute dans le camp politique de gauche tel qu’il a déjà été analysé. En tête (nombre de réponse autorisé, limité à 3) : solidarité (51%), justice (49,3%), liberté (35,6%), égalité (33,9%), tolérance (29,4%), travail (18,8%), redistribution (16,7%), responsabilité (15,6%), fraternité (14%), progrès (13,6%). En queue : mérite (2,6%), nation (1,7%), ordre (1,6%), autorité (1,4%)

2) Pourquoi ces adhésions ?

Toute vague d’adhésion signe un contexte politique mais sa signification n’est pas toujours évidente au moment où elle se produit.

Joseph Staline s’est emparé du parti bolchévik par une énorme vague d’adhésions de militants non formés aspirant souvent par ce biais à une promotion individuelle. Les conséquences de cette vague d’adhésions ont été tellement catastrophiques qu’elles doivent nous rappeler sans cesse l’importance de l’expérience et de la formation politique.

Dans l’histoire du mouvement ouvrier français, les grandes vagues d’adhésion au PS, au PC, au PSU ou à l’extrême gauche ont correspondu à des périodes de haute combativité sociale ou à des victoires : 1936, 1945, 1968, 1981.

Il serait erroné d’analyser l’afflux actuel au PS, seulement comme le résultat d’une campagne de pub et d’un tarif bas ; par contre, cet afflux va demander une grande vigilance de notre part car il pourrait modifier la trajectoire du parti socialiste vers les bases politiques actuelles de Ségolène Royal, bases très différentes des orientations de 1905 et du Congrès d’Epinay. Cette vague d’adhésion s’est formée en pleine lutte contre le CPE dans laquelle le Parti Socialiste a puisé une nouvelle crédibilité politique après le creux du Oui à la Constitution européenne. Le positionnement du parti, ses interventions à l’Assemblée, le rôle de ses adhérents ou proches à la direction nationale et locale des syndicats étudiants et lycéens ont été jugés positifs par le peuple de gauche.

Ce printemps, l’apparition politique du Parti Socialiste et de ses leaders est médiatisée, rencontre l’aspiration populaire profonde au changement politique alors que les forces anti-libérales issues de la campagne contre le TCE sont divisées, non médiatisées et politiquement peu compréhensibles parmi une très large majorité des citoyens de gauche.

Le souvenir de l’échec du 21 avril, la faiblesse des autres partis de l’ex gauche plurielle et la division actuelle des forces anti-libérales pèsent dans le sens d’un "militantisme utile" avant le "vote utile".

La synthèse du Congrès du Mans a été vécue à juste titre de façon très négative dans le milieu politisé antilibéral. Mais elle a eu d’autant plus d’écho positif parmi le peuple de gauche que la droite tapait fort contre les milieux populaires et les acquis républicains, d’autant plus d’écho qu’au même moment les forces anti-libérales issues du Non n’apportaient de débouché politique ni commun, ni crédible électoralement pour 2007.

La période politique actuelle de montée de la combativité anti-libérale mondiale se déroule d’une façon qui valide, pour le moment, un type de stratégie caractérisable comme "républicaine socialiste conséquente", avec une complémentarité entre lutte de masse, processus électoral et décisions institutionnelles. Tel est le cas actuellement en Amérique latine, y compris au Vénézuéla et en Bolivie. Tel est le cas jusqu’au Népal. Comme aucune autre stratégie n’est crédibilisée par la réalité, l’impasse politique social-démocrate, avérée depuis une vingtaine d’années, apparaît pourtant en France, comme la plus proche de cette "stratégie républicaine socialiste" conséquente. Pour éviter d’être mal compris j’ajoute ne pas croire possible que la direction actuelle du PS avance dans un processus anticapitaliste ou même en opposition au capital financier transnational.

Dernière remarque concernant le PC : Malgré le contexte extrêmement favorable, celui-ci a perdu avec le désastre stalinien, un écho que la meilleure orientation politique ne pourrait remplacer, sauf à s’intégrer dans une force nouvelle.

3) Constats d’ordre géographique

L’afflux d’adhérents touche particulièrement les grandes villes, alors que la possibilité d’un processus inverse, de type radical-socialiste rural, existait depuis 15 ans. Notons quelques cas :

- la Seine (Paris) : 8155 adhérents en 2005, 10033 nouvelles demandes en 2006

- le Rhône (Lyon) : 1856 adhérents en 2005, 2360 nouvelles demandes

- les Bouches du Rhône (Marseille) : 2741 nouvelles demandes

- la Haute Garonne (Toulouse) : 2143 nouvelles demandes

- la Gironde (Bordeaux) : 2088 nouvelles demandes

- l’Isère (Grenoble) : 1736 adhérents en 2005, 1553 nouvelles demandes

- le Bas-Rhin (Strasbourg) : 691 adhésions en 2005, 729 nouvelles demandes

- les Alpes Maritimes (Nice) : 993 adhérents en 2005, 1140 nouvelles demandes

- de nombreux autres départements urbains ont doublé leurs effectifs en 3 mois comme le Loiret (Orléans), la Loire (Saint Etienne), globalement les départements de la Région parisienne dont le Val de Marne, le Val d’Oise, la Seine et Marne, les Hauts de Seine (1749 adhérents en 2005, 2820 nouvelles demandes), les Yvelines ( 1268 adhérents en 2005, 1971 nouvelles demandes).

L’autre constat géographique notable, c’est la plus grande force de cet afflux dans les départements où la lutte contre le CPE a été la plus massive. Il suffit de lister les départements qui vont doubler ou tripler leur nombre d’adhérents en 2006 pour s’en convaincre. On y dénombre d’abord les départements du Grand Ouest comme l’Ille et Villaine (976 adhérents en 2005, 1628 nouvelles demandes en 2006), le Calvados, les Côtes d’Armor, Charente Maritime, Eure et Loir, Charente maritime, Cher, Indre et Loire, Maine et loire, Manche, Mayenne, Orne, Sarthe, Vendée, Vienne... Les autres départements en nette progression ont également connu une mobilisation particulièrement forte contre le CPE ( Ain, Hautes Alpes, Aveyron, Marne, Haute Marne, Haut-Rhin, Savoie, Haute Savoie...).

4) Informations d’ordre sociologique et autre

a) Age

Parmi les adhérents socialistes déjà encartés, la moyenne d’âge atteignait 57 ans avec 67% de 50 ans et plus, 9% de 70-79ans, 5% de 80 ans et plus. Parmi les nouveaux adhérents, la moyenne d’âge est de 43,4 ans ; les moins de 40 ans représentent 41% de l’effectif, les moins de 50 ans 63,6%. 14% des nouveaux adhérents socialistes sont des retraités contre 36% des nouveaux adhérents UMP.

Par tranche d’âge, les nouveaux adhérents socialistes se répartissent ainsi : 17% de 20-29 ans, 22% de 30-39 ans, 22% de 40-49 ans, 23% de 50-59 ans, 2% de 70-79 ans, 0% de 80 ans et plus.

b) Féminisation

En 1985, les femmes constituaient 20% de l’effectif socialiste, 26% en 1998, 38% des nouveaux adhérents en ligne.

c) Lieu de vie

Un tiers des nouveaux adhérents vit dans une commune de plus de 100000 habitants, 63% dans une commune de plus de 10000 habitants ( contre 50% dans la population française), 15% dans des communes de moins de 2000 habitants (contre 25% de la population française).

d) Niveau d’étude et profession

L’enquête du parti confirme la coupure de plus en plus importante entre d’une part le PS, d’autre part les milieux ouvriers et populaires. Le pourcentage d’adhérents "sans diplôme, brevet, CAP, BEP" est tombé de 31% à 12,7% en 2006 (58,1% de la population). Par contre, plus de 73% des nouveaux adhérents présentent un niveau de diplôme bac+2, bac+3 et plus.

44% des nouveaux adhérents travaillent dans la fonction publique, 21% sont cadres d’entreprise, 7,7% employés et ouvriers hors service public, 9% en recherche d’emploi, 1,4% commerçants, 1,4% chefs d’entreprise de plus de 10 salariés, 0,7% artisans, 0,2% agriculteurs...

e) Investissement associatif

Ces nouveaux adhérents sont partie prenante de la vie associative : 35% dans des associations sportives ou culturelles ( contre 26% des Français), 15% dans des associations humanitaires ( contre 4% des Français), 10% défense des droits de l’homme et assoc de quartier ( contre 3% des Français), 7% défense de l’environnement (contre 2% des Français). Plus d’un quart, fait partie d’un autre type d’association.

f) Appartenance syndicale

23,3% à la CFDT

15,8% à la CGT

15,5% à la FSU

9,9% à la CGT FO

3,9% à la CGC

3,2% à SUD

1,7% à la CFTC

1,4% à l’UNEF

g) Profil politique

80% des nouveaux adhérents affirment être issus de familles de gauche. Concernant leur profil politique actuel, 4% se déclarent proches de l’extrême gauche, 70% de gauche, 25% de centre gauche.

5) Quel avenir pour le Parti Socialiste ?

Telle est la question que posait L’hebdomadaire Politis dans un article de Michel Soudais publié le 30 mars de cette année à propos de cet afflux d’adhésions :"Le socialisme en promo. Le succès de l’adhésion à prix attractif du PS risque de modifier la nature de ce parti, à l’instar de ce qu’a réussi Tony Blair... Une procédure allégée, simple comme un coup de fil à un numéro azur ou comme un clic de souris sur Internet, autorise le paiement en ligne sur Internet".

Il est vrai que la bataille de destruction de l’ancrage syndical et politique du Labour par Tony Blair est passée de façon importante par "ce mode d’adhésion souple, facile, direct et peu onéreux".

Il est vrai que la simultanéité, en France ce printemps, de ce type de campagne et de la tactique médiatique de Ségolène Royal visant à jouer l’opinion contre le parti, peut conduire à penser que la direction actuelle a élaboré une stratégie consciente de blairisation du PS. Une certaine superficialité des orientations, fondée sur des objectifs de communication, va également dans ce sens. Pourquoi donc la direction socialiste (y compris François Hollande) claironne-t-elle sans cesse que le cap des 200 000 adhérents n’avait jamais été atteint depuis la fondation de la SFIO alors que ce fut déjà le cas en 1936, 1981, 1988-1989 ? Parce que la publicité fait partie des fondements de la société capitaliste, en politique comme dans le commerce.

L’évolution du Parti socialiste, surtout depuis 10 ans, va dans le sens d’un parti social-démocratisé, peut-être même social-libéralisé, peu politisé, masse de manoeuvre d’élus de plus en plus souvent marqués par le carriérisme, l’ensemble vivant d’espoir de conquête électorale, sans grand lien avec le mouvement syndical. L’engouement électoral (régionales) et militant vers le PS s’explique fondamentalement par une volonté de débouché politique après l’échec de mouvements sociaux (en particulier sur les retraites en 2003). La poursuite de cet engouement dépendra de la capacité du PS soit à gagner les présidentielles puis les législatives, soit au moins à assumer l’affrontement politique contre la droite. A titre personnel je crains plutôt une accélération du processus de social-libéralisation auquel le récent afflux d’adhésions vient de donner un coup d’accélérateur en laminant la gauche du parti.

Le parti socialiste est cependant traversé aujourd’hui de processus contradictoires. Une petite analyse en Aveyron prouve un renforcement très net des sections et un appel d’air pour sortir des seuls affrontements souvent apolitiques entre leaders locaux. Un nombre significatif de nouveaux adhérents soutient probablement aujourd’hui Ségolène Royal. Mais ces militants récents vont s’intégrer dans des sections où ils vont être confrontés aux courants les mieux organisés ; d’ici novembre, rien n’est joué. Cet afflux d’adhésions intervient dans une période de volonté de nombreux citoyens d’être acteurs des changements. Le débat du référendum l’a prouvé ; le PS profite pleinement de cette aspiration aujourd’hui.

Du point de vue du rapport de force dans notre pays face à la droite et au libéralisme, ces adhésions sont très positives et justifient un effort particulier d’accueil politique de notre part.

Si un front anti-libéral uni se constituait à la gauche du PS avec possibilité d’adhésions directes au front, celui-ci bénéficierait aussi aujourd’hui d’un afflux d’au moins 100000 adhérents s’ajoutant à ceux des organisations préexistantes ; ces adhésions seraient également très positives face à la droite et au libéralisme mondial.

L’avenir est ouvert à ceux qui prendront leurs responsabilités.

Jacques Serieys


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