20 mars 2003 : Colonisation de l’Irak par l’armée et les multinationales américaines. Quel bilan ? 1 million de morts. Guerre civile. Islamisme conforté

jeudi 23 août 2018.
 

Cette invasion de l’Irak illustre parfaitement la stratégie internationale des Etats Unis en 2003 et même la psychologie de son équipe dirigeante . Cette nation compte évidemment des forces progressistes ; cependant, l’invasion de l’Irak illustre quelques caractéristiques actuellement plus significatives :

* un capitalisme sauvage vivant aux dépens du monde entier génère une large classe profiteuse glorifiant ce système économique comme un Idéal du Bien.

* des dirigeants politiques souvent falots (Reagan, Bush...), instruments des grandes sociétés privées, se font les chantres de cet Idéal du Bien à la sauce MacDonald "Nation morale, nous exerçons notre puissance... Nous nous sacrifions pour la liberté des autres (George Bush le 29 janvier 2003 0 Grands rapids, Michigan)

* Une armée plus apte à la domination du monde que celles d’Alexandre, César, Attila, Gengis Khan ou Napoléon. Ainsi, en cette fin mars 2003, des avions et missiles détruisent méthodiquement toutes les infrastructures du pays. Des marines s’emparent des îles du Golfe. Des parachutistes sont largués dans les montagnes kurdes. A l’heure H du 20 mars au soir, les divisions suréquipées franchissent la frontière.

B) « L’effondrement de l’Irak réalisé par les États-Unis a été un désastre » (Christian Parenti)

Source : https://www.legrandsoir.info/l-effo...

Dans votre livre remarquable The Freedom : Shadows And Hallucinations in Occupied Iraq, vous racontez les enquêtes que vous avez effectuées sur le terrain en Irak. Ne pensez-vous pas que l’intervention des États-Unis marque un tournant historique non seulement au Moyen Orient mais aussi aux USA avec les crimes impunis de l’administration Bush ?

Dr. Christian Parenti : Merci pour les mots gentils à propos de The Freedom. Alors que le rôle des États-Unis en Irak a été une catastrophe humanitaire pour l’Irak et toute la région, et a gravement endommagé la position des États-Unis dans l’opinion publique mondiale, il y a néanmoins une logique impériale malade par laquelle certains des résultats de l’invasion font avancer un programme impérial américain. Appelez cela dominer par le chaos, effondrement de l’État comme stratégie impériale. La Russie, la Chine et l’Iran se sentent tous menacés par le chaos. Les membres de l’establishment sécuritaire israélien d’extrême droite sont conscients du fait que l’effondrement des États arabes signifie que ces États sont maintenant incapables d’attaquer Israël. Et rappelons-nous que des coalitions d’États arabes ont attaqué Israël trois fois au XXe siècle.

Du point de vue de l’industrie pétrolière mondiale, la crise au Moyen-Orient est une aubaine. Comme Timothy Mitchel le montre dans son excellent livre Carbon Democracy, le problème économique central pour l’industrie pétrolière mondiale a toujours été la menace d’une offre excédentaire et de l’effondrement des prix, et donc des profits réduits. La destruction de l’Irak, et maintenant de la Libye, a contribué à maintenir le pétrole hors du marché, ce qui a augmenté les prix et les profits en période d’offre excédentaire mondiale, en partie à cause de la révolution de la fracturation hydraulique américaine.

Mais d’un point de vue plus humain, l’effondrement de l’Irak réalisé par les États-Unis a été un désastre. Même à partir d’une perspective impérialiste plus rationnelle mais toujours américaine, l’invasion était mauvaise. La crise irakienne – alors qu’elle menace indirectement la Chine, qui achète beaucoup d’énergie à la région – n’a pas empêché la Chine de se développer. L’invasion de l’Irak n’a pas relancé ou renouvelé le leadership mondial des États-Unis. Au contraire, cela a miné la crédibilité des États-Unis. L’hégémonie américaine est lentement mais sûrement en déclin et la production d’États défaillants et semi-défaillants en Afghanistan, en Irak, en Syrie, en Libye et maintenant au Yémen sont des symptômes violents de son déclin.

Le spectre de l’effondrement de l’État et son lien avec la politique étrangère des États-Unis est Implicite dans votre question. En réfléchissant à cela, il est important de comprendre comment la fin de la guerre froide a façonné la crise plus large de la région.

Pendant la guerre froide, les vides politiques et économiques – des espaces d’effondrement de l’État – étaient déstabilisateurs parce qu’il y avait toujours la menace que des projets de construction d’État communistes et nationalistes de gauche remplissent ces vides. Ainsi, l’empire américain était certainement très violent pendant la guerre froide, mais cela impliquait aussi un engagement pour le « développement » et la « stabilité ». Les États-Unis ont attaqué les mouvements et les États de gauche, mais ils ont aussi cultivé des États clients prospères. La menace du « socialisme réellement existant » sous la forme de l’URSS et de ses alliés signifiait que les États-Unis étaient engagés dans le développement capitaliste réel. Il faut se rappeler qu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’URSS était plutôt bonne si vous étiez une personne pauvre en Amérique latine ou en Afrique. Les Soviétiques ont battu les nazis, sont allés dans l’espace, avaient des métros, des universités, des usines, des scientifiques, des arts de renommée mondiale. La menace de cet exemple a contraint les États-Unis à investir pour faire fonctionner le capitalisme, au moins un peu, pour les masses du Sud mondial. Partout dans le monde, les États-Unis ont adopté des formes plutôt étatiques de développement capitaliste.

Souvent, ses États clients dans le sud global, bien que fondamentalement répressifs, aux projets de droite, sont néanmoins engagés dans la réforme agraire limitée, par exemple Marcos aux Philippines, Diem dans le sud du Vietnam, Duarte au Salvador. De nombreux alliés américains ont imposé des contrôles de capitaux qui ont entravé la libre circulation des capitaux flottants spéculatifs ; de nombreux accords internationaux visaient à assurer la stabilité des prix sur les marchés des produits de base, par exemple l’accord international sur le café de 1962. Ces intrusions légères sur la logique du marché ont été conçues pour limiter la misère de la paysannerie mondiale et ainsi les empêcher de se rebeller. L’économie orthodoxe du laissez-faire n’était pas encore hégémonique. Les pays alliés en Europe et en Asie de l’Est ont reçu des aides et des accords commerciaux préférentiels qui ont aidé leurs économies à atteindre une industrialisation rapide – par exemple, la Corée du Sud. Le but était de faire du capitalisme mondial, avec les États-Unis comme principal État et économie, un meilleur choix que le socialisme.

Cette stratégie est illustrée par la façon dont les États-Unis ont traité l’Allemagne après la Seconde Guerre mondiale. L’administration Roosevelt envisageait en réalité la désindustrialisation forcée de l’Allemagne de l’Ouest occupée. Un secteur industriel faible signifierait une armée faible. Mais cela signifierait aussi une Allemagne pauvre et mécontente qui pourrait regarder vers l’Est avec plus d’intérêt que ne le ferait une Allemagne industrielle prospère.

Cependant, à partir de la fin des années 1970 et du début des années 1980, la logique développementaliste de l’Empire américain s’est érodée en raison de la montée du néolibéralisme, qui était en partie une réaction à la crise de l’accumulation et du profit des années 1970. La désindustrialisation américaine et l’assaut de la droite contre l’État providence se sont accélérés au cours des années 1980. Alors que le capitalisme américain se désindustrialise et devient de plus en plus financiarisé, son changement de politique étrangère a aussi changé. L’austérité est devenue le nom du jeu, à l’intérieur et à l’étranger. Partout les États développementalistes ont été attaqués au nom du libre-échange et cela a radicalement réduit la stabilité et la cohésion sociale. Ensuite, l’effondrement de l’URSS en 1991 a éliminé la menace d’un autre exemple de développement.

Ainsi, dans les années 1990, la politique étrangère américaine était moins préoccupée par la création d’États clients stables, et c’est en 1991 avec l’effondrement de la Somalie que surgit le premier État moderne défaillant. Avec le socialisme vaincu et le développementalisme keynésien banni des universités et remplacé par une fixation fanatique de Hayek au marché, il n’y avait aucune raison d’empêcher ce genre d’effondrement d’État. En fait, les États défaillants ont bien été en prise avec la logique de « l’intervention humanitaire » de l’ère Clinton. Dans l’esprit de nombreux Américains, l’horrible spectacle de l’anarchie lointaine semblait prouver que le monde était un endroit dangereux qui avait grandement besoin de l’armée américaine pour jouer au flic mondial. Adieu le « dividende de la paix » de l’après-guerre froide. Bonjour à ce qu’on appelle la « guerre éternelle ».

Vous avez qualifié la reconstruction de l’Irak comme un racket à ciel ouvert. Pouvez-vous nous expliquez le fonctionnement de ce racket ?

Je n’ai pas parlé de ce sujet depuis de nombreuses années, mais lorsque j’étais en Irak et en Afghanistan, des firmes américaines comme Halliburton et Bechtel se sont vu confier des contrats de reconstruction énormes et très lucratifs, souvent sans appel d’offres. Ce que j’ai vu sur le terrain, c’est que très souvent les entrepreneurs n’ont pas fait le travail promis ou ont fait un travail extrêmement médiocre.

Ne croyez-vous pas que la déstabilisation du Moyen Orient n’est que la conséquence de l’intervention américaine en Irak ?

L’invasion américaine de 1991, la décennie de sanctions qui a suivi, puis la deuxième invasion de 2003 et l’occupation qui a suivi sont des causes extrêmement importantes de la crise plus vaste de la région. Mais je ne réduirais pas tout au seul rôle des États-Unis. La France a pris les devants dans l’invasion de la Libye. L’Arabie saoudite est en tête au Yémen. Il y a d’autres acteurs importants dans la région.

S’ils sont condamnés par le tribunal de l’Histoire, George Bush et les néocons ne devraient-ils pas être jugés par le tribunal des hommes pour leurs crimes en Irak, au même titre que Sarkozy qui a détruit le Libye ?

Ce serait juste. Cependant, le pouvoir et la justice coïncident rarement. Le droit international n’est fort que dans les États souverains qui l’imposent. Je doute beaucoup que Bush et ses néo-cons soient punis.

Vous avez fait des reportages dans des zones de guerre en Irak, en Afghanistan, etc. Quelles sont les choses qui vous ont marquées lors de votre séjour dans ces zones de conflit ?

Le meurtre de mon ami et collègue Ajmal Naqshbandi a été tragique et profondément triste. Ajmal a été enlevé et décapité par les Talibans en 2007. Le cinéaste Ian Olds et moi avons réalisé un documentaire sur la mort d’Ajmal. Il est appelé « Fixer : The Taking of Ajmal Naqshbandi » et explique ce qui s’est passé. De plus, voir l’effondrement de l’État de près m’a rendu politiquement pessimiste. Mais je dois dire que le pessimisme a commencé à s’estomper. Les années suivantes, j’ai passé plus de temps en Amérique latine et les victoires de la gauche m’ont encouragé. Maintenant, la résurgence de la gauche socialiste aux États-Unis est également très inspirante.

Je trouve votre livre Tropic of Chaos : Climate Change and the New Geography of Violence, très utile et même indispensable pour la compréhension des dégâts occasionnés par le réchauffement climatique dans le monde. L’ultralibéralisme n’est-il pas la matrice qui a généré tous les phénomènes que vous décrivez dans votre livre ?

Si, par ultra libéralisme, vous parlez du fanatisme du marché libre, oui, c’est une grande partie de ce que j’ai analysé dans Tropic of Chaos. Cependant, l’utilisation des combustibles fossiles est ce qui entraîne le changement climatique. La combustion du charbon et du pétrole est nuisible à l’environnement, indépendamment des relations de production. Les émissions de gaz à effet de serre causent les mêmes dommages, peu importe qui produit ces émissions. Malheureusement, une centrale électrique au charbon émet la même pollution, que cette usine soit détenue par un investisseur cupide ou par un gouvernement socialiste qui redistribue le revenu et l’investisse dans des biens publics comme l’éducation.

Le socialisme ne conduit pas automatiquement à un secteur énergétique décarbonisé. Regardez la Bolivie où au cours de la dernière décennie, le gouvernement d’Evo Morales a fait d’énormes progrès, ramenant les taux de la pauvreté modérée et extrême de 66 et 45% à 39 et 17% respectivement. Mais il n’a pas fait beaucoup de progrès en brisant sa dépendance économique de la vente de gaz naturel.

L’orthodoxie néolibérale qui repose sur la dangereuse utopie de la possibilité d’un « marché autorégulateur » s’oppose à la planification étatique. Cependant, tant l’adaptation climatique que la réduction climatique exigent la planification d’État. La restructuration de l’économie de marché libre et l’austérité qui sont imposées par les États créanciers riches aux débiteurs minent systématiquement la capacité d’organisation et de planification de ces gouvernements. Les pays dotés de gouvernements faibles, ineptes et corrompus ne sont pas préparés au changement climatique. Des problèmes tels que l’élévation du niveau de la mer exigent une coordination et une planification de l’État.

Pour moi, ce livre Tropic of Chaos démontre à quel point le capitalisme et son stade suprême l’impérialisme ravagent le monde. Ne pensez-vous pas que le capitalisme est la négation de la vie ?

Il est facile de condamner le capitalisme, mais nous devons aussi le comprendre. Je commencerais par établir une distinction entre capital et capitalisme. En termes marxistes classiques, le capital est une relation sociale. Il existe quand les moyens de subsistance, les moyens de production, sont la propriété privée et utilisés pour commander la force de travail dans le but de produire toujours plus de valeur d’échange, c’est-à-dire de l’argent. Le capitalisme, d’un autre côté, est l’ensemble complet des institutions qui composent la société mondiale. Bien que dominé par le capital, le capitalisme (ou la société capitaliste) n’est pas seulement réductible à la logique du capital. Fait intéressant, dans Le Capital Vol.1, Marx ne fait référence qu’à la « bourgeoisie » et au « capital », jamais au « capitalisme ».

La société dans son ensemble comprend des forces compensatrices importantes, telles que l’État et le secteur public, les mouvements sociaux, les formations sociales précapitalistes et les normes telles que les religions. Le capital (le rapport social de la marchandisation et de l’exploitation de la force de travail par le travail salarié) exige des pratiques précapitalistes et non-capitalistes, des institutions et des formations sociales pour le soutenir. Le capital dépend toujours d’un « extérieur » pour ainsi dire.

Cela dit, le capital comme relation sociale de domination et d’expansion infinie implique quelque chose d’une négation de la vie. C’est, comme Marx l’a dit, la domination du « travail vivant », c’est-à-dire le peuple actuel, par le « travail mort », le produit de la force de travail humaine cristallisé sous forme d’argent.

The Soft Cage : Surveillance In America From Slavery To The War On Terror. Ce que vous décrivez dans ce livre : téléphoner sur un téléphone cellulaire, retirer de l’argent dans un guichet automatique, visiter le centre commercial et faire un achat avec une carte de crédit… sont des actions quotidiennes qui permettent une surveillance de chaque instant. Ne vivons-nous pas aujourd’hui dans une société fasciste ?

Non, je ne pense pas que nous vivons sous le fascisme. Une meilleure description, au moins pour les États-Unis, est le néolibéralisme autoritaire. Vivons-nous dans un État de surveillance ? Oui.

L’empire n’a-t-il pas besoin de sociétés fascistes pour ses profits multiples ? Des concepts comme démocratie, droits de l’homme, liberté d’expression ne sont-ils pas seulement des leurres ?

Non, ces termes sont des terrains de lutte. Des éléments traditionnellement organisés du peuple ont lutté pour inscrire la promesse de telles phrases dans la réalité, tandis que les élites économiques ont cherché à vider de telles phrases de leurs possibilités progressives. Aux États-Unis, l’action démocratique des personnes mobilisées dans les mouvements sociaux a remporté des victoires significatives. Bien que le capitalisme américain subisse une période de réaction et de retranchement dans laquelle les riches ont le dessus, il y a eu aussi des périodes où les riches ont été forcés par la société dans son ensemble, agissant par l’intermédiaire des mouvements sociaux et de l’État, à renoncer à certains de leurs privilèges. Le mouvement ouvrier dans les années 1930, le mouvement des droits civiques et le mouvement environnemental de la fin des années 1960 ont tous remporté des victoires significatives. Des victoires qui s’érodent maintenant, mais toutefois de vraies victoires.

Que pensez-vous du scandale Facebook où les données personnelles de millions d’abonnés ont été vendues ?

C’est ce qu’il semble être. Facebook est une société de surveillance géante. C’est une chose dégoûtante. C’est pourquoi je ne l’utilise pas. En fait, tous les soi-disant « tech bros » de la Silicon Valley sont de sinistres mais auto-illusionnés galopins adolescents forts en gueule qui, je dois l’avouer, m’ont fait développer à contrecœur un certain respect pour les vieux barons industriels voleurs de l’âge d’or. Au moins, Andrew Carnegie a fabriqué de l’acier. Ces clowns utilisent principalement la technologie de développement du gouvernement – les ordinateurs et Internet – pour mettre en ligne des catalogues de shopping et des albums photos. Et pendant leur temps libre, lorsqu’ils ne perdent pas de vue des générations d’investissements publics dans la technologie ou ne demandent pas des allégements fiscaux, ils pontifient sur la façon dont ils prévoient de guérir les maladies dans les villes sur Mars. Ils sont, pour le dire crûment, des artistes de merde totale. Parler des tech bros me rappelle l’anarchiste britannique, Ian Bone, le fils d’un majordome socialiste. Sous Thatcher, Bone a créé un groupe appelé Class War (Guerre des Classes). Une partie de leur ligne était de haïr les riches non seulement en tant que classe, mais aussi en tant qu’individus. C’est ce que je ressens à propos des tech bros : je ne méprise pas seulement ce qu’ils sont, je méprise qui ils sont.

Ne pensez-vous pas que la presse alternative offre des perspectives qui n’existent pas dans la presse grand public caractérisée par la désinformation systématique ?

Oui, mais plus est nécessaire.

Lors de sa campagne, le président Trump s’est fait passer pour un homme au service du peuple américain avec son slogan « America first ». Ne pensez-vous pas que ce président, comme tous ses prédécesseurs, ne sert que la minorité du 1% ? Son véritable slogan n’est-il pas plutôt « The 1% first » ?

Juste après l’élection, j’ai écrit un essai intitulé « Listening to Trump« , pour lequel j’ai regardé beaucoup de discours de Trump. Ce qui m’a vraiment frappé, c’est que sa rhétorique de campagne était pleine de faux populisme économique. Il a promis de sauver la sécurité sociale et l’assurance-maladie, et de ramener de bons emplois de la classe ouvrière. C’étaient tous des mensonges, mais beaucoup de gens le croyaient. Maintenant, ce que nous avons, c’est un gouvernement de droite, pro-business, qui, comme l’a dit Steve Bannon, cherche à « démanteler l’État régulateur ». La réduction d’impôt massive de Trump était essentiellement une aubaine pour le 1%. Il déplace plus de coûts de la reproduction de la société – l’asphaltage des routes, l’éducation des enfants – sur la classe ouvrière. Il aide les riches à piller le secteur public en augmentant notre dette fédérale déjà importante. Au lieu de taxer les riches, nous leur empruntons de plus en plus d’argent et leur payons des intérêts. Ainsi, la dette massive de Trump, créée en partie pour acheter les réductions d’impôt, est l’aubaine offerte par le gouvernement fédéral aux rentiers ultra-riches et aux rentiers propriétaires d’actifs.

Avez-vous un livre en préparation ? Pouvez-vous nous en parler ?

J’ai un livre sur les origines du développement économique américain qui sortira l’année prochaine. Il traite en particulier du rôle essentiel du gouvernement dans la création du capitalisme américain ou plutôt du « début du développement économique américain ».

Interview réalisée par Mohsen Abdelmoumen

A) Colonisation de l’Irak par l’armée et les multinationales américaines. Pourquoi ? Quel bilan ? (Jacques Serieys)

Depuis dix ans, les néo-conservateurs américains se battaient pour cette opération Liberté pour l’Irak. D’après eux, la Première Guerre du Golfe auraient dû se poursuivre jusqu’au renversement par la force de Saddam Hussein. Face au président Bill Clinton (1992-2000), cet objectif d’invasion de l’Irak représenta un point de repère, de clivage et d’identification des Républicains. Ils concrétisaient l’objectif stratégique partagé par la grande majorité de la classe politique américaine : la domination d’un axe Israel Afghanistan ancré sur l’Irak, pour des raisons économiques et stratégiques.

Dès la victoire de George Bush aux présidentielles de l’automne 2000, l’arrogance impérialiste américaine concernant le Moyen Orient devint stupéfiante. Les Etats Unis prétendaient à présent changer profondément la réalité économique, sociale et politique de la région en remplaçant certaines "dictatures" par des régimes porteurs du libéralisme économique. Le vice-président Dick Cheney argumenta cet objectif en août 2001. Cette rengaine fut ensuite reprise urbi et orbi par des courants politiques divers ; elle fut même défendue à l’automne 2001 au sein de la Gauche Socialiste française par Julien Dray, Olivier Léonard, Delphine Batho et autres.

Les raisons de cette attaque de l’Irak sont évidemment économiques ( contrôle du pétrole) mais elles sont tout autant politiques et stratégiques. En effet, le discours des néo-conservateurs bushistes a toujours mis en avant la nécessité de maintenir la force militaire de dissuasion américaine sur tous les points du globe. Le 11 septembre 2001 a renforcé cette détermination fondée sur une conviction idéologique (couvrant des intérêts plus sordides) : les USA sont les défenseurs du Bien dans un monde menacé par des voyous. Aussi, ils peuvent et doivent intervenir où bon leur semble sur la planète, sans tenir compte des gouvernements concernés, sans tenir compte des organisations internationales, sans tenir compte de l’avis de leurs alliés historiques, sans trop se soucier de la validité de leurs prétextes.

Martin Wolf a bien résumé cette conviction dans le Financial Times : "La Loi suprême, c’est la sécurité de la République américaine, (même si) la recherche d’une sécurité absolue pour les Etats Unis aboutit à faire vivre les autres dans une insécurité absolue". Les Etats Unis fixent donc comme postulat leur droit à exploiter économiquement le monde entier ; cela nécessite le maintien d’une domination militaire sans conteste et sans risque. Le document produit en septembre 2002 par le gouvernement américain précise encore mieux cette stratégie bien résumée alors par George Bush :" L’Amérique détient, et entend conserver, des forces militaires allant au delà des défis (qu’elle pourrait rencontrer), rendant ainsi sans objet les déstabilisantes courses aux armements du passé et limitant les rivalités au commerce et à d’autres domaines".

En voulant maîtriser totalement l’Irak, les Etats Unis poursuivent donc leurs objectifs stratégiques (économiques, politiques et militaires).

Seul problème : ce pays ne les avait jamais attaqués. Ce pays n’avait jamais manifesté l’intention de les attaquer. Depuis que Saddam s’était excusé auprès du Koweit et des Koweitiens, aucun allié des USA n’avait de grief à faire valoir contre ce pays. Même le grand ami du Pentagone (Israel) considérait l’Irak comme très affaibli par dix ans d’embargo économique international.

Dans ces conditions, quelle raison donner pour écraser l’Irak sous les bombes et sous les chenilles des chars afin d’instaurer un autre régime politique ? Réponse de Thomas Friedman dans le New York Times : "C’est une guerre de choix, non de nécessité". De la part de baratineurs sur le droit, ce type d’affirmation donne envie de vomir.

Heureusement, l’opinion internationale se mobilise au nom de rapports humains civilisés, des droits de l’homme, du droit international, du refus de la guerre comme forme de relation internationale, de l’anti-impérialisme.

Le Pentagone monte alors un bobard ridicule : l’Irak produit des armes de destruction massive et nous le soupçonnons de vouloir mettre ces armes à disposition du terrorisme international (en particulier Al Qaïda). Aucune preuve ne sera jamais apportée de l’existence de ces armes ; aucune preuve ne sera jamais apportée d’un lien entre l’Etat irakien et Al Qaïda ; pourtant l’armada américaine se mettra en branle et mènera rondement son attaque.

Durant l’année 2002, la perspective d’une invasion de l’Irak se précise. Le 29 janvier, George Bush fulmine contre "l’axe du mal" dans son discours sur l’état de l’Union. Le 7 avril, Tony Blair menace l’Irak d’un "renversement" de son gouvernement par la force. Le 5 juillet, le New York Times révèle l’existence d’un plan militaire d’invasion de l’Irak alignant 250000 militaires. Le 8 juillet, Bush affirme qu’il veut un "changement" de régime à Bagdad et qu’il l’imposera par "tous les moyens". Le 11 octobre, le congrès américain autorise une intervention militaire US en Irak. Le 13 octobre, l’Irak accepte sans réserve la résolution 1441 de l’ONU qui durcit le régime des inspections sur son sol. Le 20 décembre, Hans Blix, chef des inspecteurs de l’ONU, reproche au Royaume Uni et aux Etats Unis d’affirmer qu’il existe des armes de destruction massive en Irak mais de ne pas donner les renseignements permettant de localiser ces sites.

Le 3 janvier 2003, le même Hans Blix dément tout lien entre Al Qaida et le régime irakien. Bagdad autorise le survol de son territoire par des avions espions. En février, la France, la Russie et l’Allemagne soutenues par la Chine prennent position pour un renforcement des inspections sans intervention militaire. Le 15 février, environ 10 million de personnes manifestent par le monde, particulièrement à Rome, Madrid et Londres (alliés des USA). Le 7 mars, Hans Blix et El Baradei informent les Etats et les opinions internationales de la bonne coopération irakienne en matière de désarmement.

20 mars 2003 : Sans aucune raison acceptable, sans aucun mandat de l’ONU, les armées américaines et britanniques attaquent l’Irak.

9 avril 2003 : Les Américains contrôlent Bagdad. Le 11 avril le célèbre musée archéologique de Bagdad est pillé. Le 18, la multinationale américaine du bâtiment Bechtel bénéficie du contrat de reconstruction de l’Irak (680 millions de dollars prévus).

20 octobre 2003 : Le Groupe d’Inspection en Irak tire le bilan de toutes ses enquêtes avant et après la chute de Saddam : aucune trace d’une quelconque arme de destruction massive en Irak. 13 décembre : Arrestation de Saddam Hussein.

23 janvier 2004 : Démission du responsable de la mission américaine chargée de trouver, coûte que coûte, trace d’une arme interdite. Quelques mois plus tard (7 octobre), le nouveau chef de ces inspecteurs (Charles Duefer), confirme l’absence de tout stock d’armes biologiques, chimiques ou nucléaires en Irak au 20 mars 2003.

1er mai 2004 : Le New Yorker révèle l’existence d’un rapport de l’armée américaine daté de février dénonçant les exactions "systématiques" subies par les prisonniers irakiens. La Croix rouge affirme avoir été témoin "d’un vaste système" de mauvais traitements "assimilables à des tortures".

L’aviation américaine continue à traquer les terroristes. Le 19 mai 2004, elle en découvre enfin dans la région d’Al Qaem, en plein désert. Une fois les silhouettes abattues, le constat est accablant : il s’agissait d’un mariage.

Le 1er mai 2004, George Bush avait annoncé triomphalement sa victoire. Quelques mois plus tard ses troupes d’élite doivent pourtant "reprendre" Samarra (ville de 250000 habitants). Pour maîtriser Falloujah (500000 habitants), l’armée américaine détruit une grande partie de la ville... La guerre civile entre communautés religieuses irakiennes relaie ses violences.

Le 20 mars 2006, le magazine Times révèle un haut fait d’armes des Marines : l’exécution par représailles de civils irakiens à Haditha. Le 18 juillet, un rapport de l’ONU chiffre à cent morts par jour le coût des affrontements en Irak. Le 12 octobre de la même année, , une étude très sérieuse du journal britannique The Lancet estime à 650000 le nombre de morts irakiens depuis le 20 mars 2003. Un nombre proche sera bientôt confirmé par l’Organisation Mondiale de la Santé.

En pleines fêtes de fin d’année, Saddam Hussein puis son frère sont pendus.

Quel bilan aujourd’hui

1) Les victimes irakiennes

Tommy Franks, commandant en chef de l’armée américaine a montré son peu de considération pour les Irakiens en déclarant « Nous ne comptabilisons pas les morts ». Une étude menée par la John Hopkins Bloomberg Scholl of Public Health de Baltimore et l’Ecole de médecine de l’université de Bagdad, publiée par The Lancet en octobre 2006, évalue à 655.000 le nombre de civils irakiens tués de mars 2003 à juillet 2006 ; le nombre de blessés est supérieur. Plusieurs études d’experts soutiennent fin 2008 un chiffre allant jusqu’à 1,2 millions d’Irakiens morts, presque tous des civils.

Sur 26 millions d’Irakiens, plus de 4 millions ont fui leur domicile, soit vers l’étranger (environ 2,3 millions fin 2007), soit "à la débrouille", ici et là sans passer la frontière. En 2006, les Nations unies ont épinglé la légèreté des Etats-Unis, promoteurs de ce chaos humanitaire mais peu pressés de l’alléger : depuis 2003, Washington a accueilli sur son territoire… 436 réfugiés irakiens.

2) Le coût de la guerre pour les Etats Unis

Dans un article publié le 24 avril 2008, Paul Craig Roberts avançait le bilan suivant :

" Les pertes officielles étasuniennes dans les combats se situent à 4.538 morts. Officiellement, 29.780 soldats américains ont été blessés en Irak. Des experts ont soutenu que ces chiffres sont sous-évalués. Néanmoins, ces chiffres ne sont que la partie émergée de l’iceberg.

Le 17 avril 2008, AP News a rapporté qu’une nouvelle étude publiée par la RAND Corporation arrive à la conclusion que "quelques 300.000 soldats américains souffrent d’une dépression majeure ou de stress post-traumatique après leur service dans les guerres en Irak et en Afghanistan, et que 320.000 ont été victimes de dommages au cerveau".

Le 21 avril 2008, OpEdNews a rapporté qu’un courriel interne du Général Michael J. Kussman, ministre délégué à la santé au Ministère des Anciens Combattants (MAC), adressé à Ira Katz, le chef de la santé mentale au MAC, confirme un reportage du McClatchy Newspaper, selon lequel 126 anciens combattants se suicident chaque semaine. Dans la mesure où ces suicides sont imputables à la guerre, plus de 500 morts devraient être ajoutés chaque mois aux pertes dans les combats.

Ensuite, il y a le coût économique pour les Etats-Unis. Le prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz estime que le coût total de cette invasion et de la tentative d’occupation de l’Irak se situe entre 3 et 5 trillions de dollars... Les Etats-Unis ne peuvent pas se permettre de tels coûts. Avant sa démission le mois dernier, le président de cour des comptes des Etats-Unis, David Walker, a rapporté que les dettes non couvertes du gouvernement des Etats-Unis s’élevaient à un total de 53 trillions de dollars [environ 34.000 milliards d’euros !]. Le gouvernement étasunien est incapable de couvrir ces dettes".

3) Pourquoi les Etats Unis dépensent-ils autant pour l’occupation de l’Irak ?

Nous avons ci-dessus insisté sur les bobards utilisés par l’administration Bush pour justifier l’intervention militaire en Irak. Ce pays ne disposait d’aucune arme de destruction massive. Ce pays ne préparait aucune arme de destruction massive.

Depuis 2003, le même souci de communication, hors toute vérité, a continué à régner. C’est ce que soulignait le Rapport Baker : " une politique efficace est difficile à mettre en œuvre si l’information est systématiquement collectée de façon à minimiser le décalage qui existe entre cette politique et les buts qu’elle s’assigne »

L’invasion puis l’occupation de l’Irak ont montré jusqu’où peuvent aller les Etats capitalistes dominants pour conserver leur maîtrise des matières premières et en particulier du pétrole. Depuis la création de l’Irak en 1921, l’histoire de cet Etat a toujours dépendu des intérêts économiques des Etats Unis, de la Grande Bretagne et de la France.

Aujourd’hui, il est clair que Halliburton, Bechtel, les fournisseurs de l’armée, les compagnies pétrolières... raflent la mise. Les investisseurs achètent massivement leurs actions afin de prendre leur part dans ces profits qui explosent. Ceci dit, les raisons politiques et stratégiques paraissent au moins aussi importantes que les raisons économiques.

En gros, les Etats Unis ont envahi puis occupé l’Irak selon un processus typiquement colonialiste. Ils avaient besoin d’un point d’appui au coeur de leur axe privilégié de l’Egypte à l’Afghanistan. Ils avaient besoin d’un point d’appui militaire fort au Moyen-Orient pour épauler la construction du grand Israel. L’Irak en fait les frais.

L’invasion et l’occupation de l’Irak présentent un aspect colonialiste

Si tel n’est pas le cas, "pourquoi les Etats-Unis auraient-ils dépensé 750 millions de dollars pour une "ambassade" fortifiée, avec des systèmes antimissiles et ses propres systèmes de production d’électricité et d’approvisionnement en eau, sur une surface de 52 hectares ? Personne n’a jamais vu ou entendu parler d’une telle ambassade auparavant. Il est clair que cette "ambassade" a été construite en tant que quartier général d’un dirigeant colonial occupant" (Paul Craig Roberts).

Si tel n’est pas le cas, pourquoi l’armée américaine a-t-elle choisi l’affrontement avec les 60000 hommes des milices chiites de Sadr plutôt que faire de celui-ci un allié potentiel ?

4) Une menace pèse sur le monde : celle de l’Etat voyou étasunien

Les Etats Unis disposent, eux, d’armes de destruction massive. Les Etats Unis disposent, eux, d’un grand nombre d’armes sophistiquées : satellites de renseignement et de guidage des missiles, bombe thermobarique, instruments de vision infrarouge...

Ce danger pèse d’autant plus sur tout pays du monde que :

* l’ambition impériale paraît consubstantielle à cette nation depuis sa naissance

* le nationalisme militariste paraît fortement ancré dans une bonne partie de la population

* les multinationales ont souvent prouvé depuis 50 ans leur tendance à faire appel aux Etats Unis comme à une sorte de bonaparte international, une sorte de gendarmerie planétaire au service du Capital.

* l’ONU et autres organisations internationales ont perdu au cours de cette affaire irakienne tout reste de crédibilité quant à leur capacité ou volonté à s’opposer réellement à un choix politique du gouvernement de Washington.

5) Cette invasion de l’Irak a conforté l’audience des Islamistes dans les pays musulmans

Après la violation permanente par les Etats Unis et leurs alliés du droit international et des droits de l’homme à l’encontre des Palestiniens, l’invasion de l’Irak a conforté un sentiment d’oppression collective de populations arabo-musulmanes. Cette invasion a même contribué à développer une sorte de repli identitaire religieux donnant une légitimité aux islamistes dans une partie de ces populations.

N’oublions pas l’immense manifestation de Peshawar le 30 mars 2003 au Pakistan. N’oublions pas ces foules farouches qui défilaient en Indonésie, en Malaisie, au Maroc, en Egypte...

6) La guerre civile entre communautés irakiennes

Les Etats Unis et la Grande-Bretagne avaient misé sur les différentes communautés de la société irakienne pour les diviser et ainsi mieux les dominer. Cette traditionnelle politique coloniale a débouché sur une guerre civile qui complique encore la tâche de la coalition impérialiste.

L’aide apportée aux chiites par les soldats britanniques pour rechercher et exécuter sans sommation les militants du Baas à Bassorah dès la libération de cette ville restera un bien mauvais souvenir pour tout républicain, tout démocrate, tout socialiste.

7) Le rôle clef des néo-conservateurs de l’équipe Bush

Le journaliste Daniel Vernet avait bien défini leur rôle dès le début avril 2003 dans Le Monde : " La campagne d’Irak a été préparée de longue date par des idéologues imprégnés à la fois de messianisme libéral et d’exceptionnalisme américain... Forts de leurs certitudes, les milieux intellectuels qui inspirent la politique de George Bush ont... ignoré les avertissements sur le réflexe patriotique... Ils ont négligé le sentiment anti-occidental... Ces erreurs pèseront lourd quand, la guerre finie, il faudra s’atteler à la reconstruction".

Jacques Serieys le 20 mars 2006


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