20 mars 2003 : Colonisation de l’Irak par l’armée et les multinationales américaine. Quel bilan ? 1 million de morts. Guerre civile. Islamisme conforté

mardi 17 octobre 2017.
 

Cette invasion de l’Irak illustre parfaitement la stratégie internationale des Etats Unis en 2003 et même la psychologie de son équipe dirigeante . Cette nation compte évidemment des forces progressistes ; cependant, l’invasion de l’Irak illustre quelques caractéristiques actuellement plus significatives :

* un capitalisme sauvage vivant aux dépens du monde entier génère une large classe profiteuse glorifiant ce système économique comme un Idéal du Bien.

* des dirigeants politiques souvent falots (Reagan, Bush...), instruments des grandes sociétés privées, se font les chantres de cet Idéal du Bien à la sauce MacDonald "Nation morale, nous exerçons notre puissance... Nous nous sacrifions pour la liberté des autres (George Bush le 29 janvier 2003 0 Grands rapids, Michigan)

* Une armée plus apte à la domination du monde que celles d’Alexandre, César, Attila, Gengis Khan ou Napoléon. Ainsi, en cette fin mars 2003, des avions et missiles détruisent méthodiquement toutes les infrastructures du pays. Des marines s’emparent des îles du Golfe. Des parachutistes sont largués dans les montagnes kurdes. A l’heure H du 20 mars au soir, les divisions suréquipées franchissent la frontière.

Depuis dix ans, les néo-conservateurs américains se battaient pour cette opération Liberté pour l’Irak. D’après eux, la Première Guerre du Golfe auraient dû se poursuivre jusqu’au renversement par la force de Saddam Hussein. Face au président Bill Clinton (1992-2000), cet objectif d’invasion de l’Irak représenta un point de repère, de clivage et d’identification des Républicains. Ils concrétisaient l’objectif stratégique partagé par la grande majorité de la classe politique américaine : la domination d’un axe Israel Afghanistan ancré sur l’Irak, pour des raisons économiques et stratégiques.

Dès la victoire de George Bush aux présidentielles de l’automne 2000, l’arrogance impérialiste américaine concernant le Moyen Orient devint stupéfiante. Les Etats Unis prétendaient à présent changer profondément la réalité économique, sociale et politique de la région en remplaçant certaines "dictatures" par des régimes porteurs du libéralisme économique. Le vice-président Dick Cheney argumenta cet objectif en août 2001. Cette rengaine fut ensuite reprise urbi et orbi par des courants politiques divers ; elle fut même défendue à l’automne 2001 au sein de la Gauche Socialiste française par Julien Dray, Olivier Léonard, Delphine Batho et autres.

Les raisons de cette attaque de l’Irak sont évidemment économiques ( contrôle du pétrole) mais elles sont tout autant politiques et stratégiques. En effet, le discours des néo-conservateurs bushistes a toujours mis en avant la nécessité de maintenir la force militaire de dissuasion américaine sur tous les points du globe. Le 11 septembre 2001 a renforcé cette détermination fondée sur une conviction idéologique (couvrant des intérêts plus sordides) : les USA sont les défenseurs du Bien dans un monde menacé par des voyous. Aussi, ils peuvent et doivent intervenir où bon leur semble sur la planète, sans tenir compte des gouvernements concernés, sans tenir compte des organisations internationales, sans tenir compte de l’avis de leurs alliés historiques, sans trop se soucier de la validité de leurs prétextes.

Martin Wolf a bien résumé cette conviction dans le Financial Times : "La Loi suprême, c’est la sécurité de la République américaine, (même si) la recherche d’une sécurité absolue pour les Etats Unis aboutit à faire vivre les autres dans une insécurité absolue". Les Etats Unis fixent donc comme postulat leur droit à exploiter économiquement le monde entier ; cela nécessite le maintien d’une domination militaire sans conteste et sans risque. Le document produit en septembre 2002 par le gouvernement américain précise encore mieux cette stratégie bien résumée alors par George Bush :" L’Amérique détient, et entend conserver, des forces militaires allant au delà des défis (qu’elle pourrait rencontrer), rendant ainsi sans objet les déstabilisantes courses aux armements du passé et limitant les rivalités au commerce et à d’autres domaines".

En voulant maîtriser totalement l’Irak, les Etats Unis poursuivent donc leurs objectifs stratégiques (économiques, politiques et militaires).

Seul problème : ce pays ne les avait jamais attaqués. Ce pays n’avait jamais manifesté l’intention de les attaquer. Depuis que Saddam s’était excusé auprès du Koweit et des Koweitiens, aucun allié des USA n’avait de grief à faire valoir contre ce pays. Même le grand ami du Pentagone (Israel) considérait l’Irak comme très affaibli par dix ans d’embargo économique international.

Dans ces conditions, quelle raison donner pour écraser l’Irak sous les bombes et sous les chenilles des chars afin d’instaurer un autre régime politique ? Réponse de Thomas Friedman dans le New York Times : "C’est une guerre de choix, non de nécessité". De la part de baratineurs sur le droit, ce type d’affirmation donne envie de vomir.

Heureusement, l’opinion internationale se mobilise au nom de rapports humains civilisés, des droits de l’homme, du droit international, du refus de la guerre comme forme de relation internationale, de l’anti-impérialisme.

Le Pentagone monte alors un bobard ridicule : l’Irak produit des armes de destruction massive et nous le soupçonnons de vouloir mettre ces armes à disposition du terrorisme international (en particulier Al Qaïda). Aucune preuve ne sera jamais apportée de l’existence de ces armes ; aucune preuve ne sera jamais apportée d’un lien entre l’Etat irakien et Al Qaïda ; pourtant l’armada américaine se mettra en branle et mènera rondement son attaque.

Durant l’année 2002, la perspective d’une invasion de l’Irak se précise. Le 29 janvier, George Bush fulmine contre "l’axe du mal" dans son discours sur l’état de l’Union. Le 7 avril, Tony Blair menace l’Irak d’un "renversement" de son gouvernement par la force. Le 5 juillet, le New York Times révèle l’existence d’un plan militaire d’invasion de l’Irak alignant 250000 militaires. Le 8 juillet, Bush affirme qu’il veut un "changement" de régime à Bagdad et qu’il l’imposera par "tous les moyens". Le 11 octobre, le congrès américain autorise une intervention militaire US en Irak. Le 13 octobre, l’Irak accepte sans réserve la résolution 1441 de l’ONU qui durcit le régime des inspections sur son sol. Le 20 décembre, Hans Blix, chef des inspecteurs de l’ONU, reproche au Royaume Uni et aux Etats Unis d’affirmer qu’il existe des armes de destruction massive en Irak mais de ne pas donner les renseignements permettant de localiser ces sites.

Le 3 janvier 2003, le même Hans Blix dément tout lien entre Al Qaida et le régime irakien. Bagdad autorise le survol de son territoire par des avions espions. En février, la France, la Russie et l’Allemagne soutenues par la Chine prennent position pour un renforcement des inspections sans intervention militaire. Le 15 février, environ 10 million de personnes manifestent par le monde, particulièrement à Rome, Madrid et Londres (alliés des USA). Le 7 mars, Hans Blix et El Baradei informent les Etats et les opinions internationales de la bonne coopération irakienne en matière de désarmement.

20 mars 2003 : Sans aucune raison acceptable, sans aucun mandat de l’ONU, les armées américaines et britanniques attaquent l’Irak.

9 avril 2003 : Les Américains contrôlent Bagdad. Le 11 avril le célèbre musée archéologique de Bagdad est pillé. Le 18, la multinationale américaine du bâtiment Bechtel bénéficie du contrat de reconstruction de l’Irak (680 millions de dollars prévus).

20 octobre 2003 : Le Groupe d’Inspection en Irak tire le bilan de toutes ses enquêtes avant et après la chute de Saddam : aucune trace d’une quelconque arme de destruction massive en Irak. 13 décembre : Arrestation de Saddam Hussein.

23 janvier 2004 : Démission du responsable de la mission américaine chargée de trouver, coûte que coûte, trace d’une arme interdite. Quelques mois plus tard (7 octobre), le nouveau chef de ces inspecteurs (Charles Duefer), confirme l’absence de tout stock d’armes biologiques, chimiques ou nucléaires en Irak au 20 mars 2003.

1er mai 2004 : Le New Yorker révèle l’existence d’un rapport de l’armée américaine daté de février dénonçant les exactions "systématiques" subies par les prisonniers irakiens. La Croix rouge affirme avoir été témoin "d’un vaste système" de mauvais traitements "assimilables à des tortures".

L’aviation américaine continue à traquer les terroristes. Le 19 mai 2004, elle en découvre enfin dans la région d’Al Qaem, en plein désert. Une fois les silhouettes abattues, le constat est accablant : il s’agissait d’un mariage.

Le 1er mai 2004, George Bush avait annoncé triomphalement sa victoire. Quelques mois plus tard ses troupes d’élite doivent pourtant "reprendre" Samarra (ville de 250000 habitants). Pour maîtriser Falloujah (500000 habitants), l’armée américaine détruit une grande partie de la ville... La guerre civile entre communautés religieuses irakiennes relaie ses violences.

Le 20 mars 2006, le magazine Times révèle un haut fait d’armes des Marines : l’exécution par représailles de civils irakiens à Haditha. Le 18 juillet, un rapport de l’ONU chiffre à cent morts par jour le coût des affrontements en Irak. Le 12 octobre de la même année, , une étude très sérieuse du journal britannique The Lancet estime à 650000 le nombre de morts irakiens depuis le 20 mars 2003. Un nombre proche sera bientôt confirmé par l’Organisation Mondiale de la Santé.

En pleines fêtes de fin d’année, Saddam Hussein puis son frère sont pendus.

Quel bilan aujourd’hui

1) Les victimes irakiennes

Tommy Franks, commandant en chef de l’armée américaine a montré son peu de considération pour les Irakiens en déclarant « Nous ne comptabilisons pas les morts ». Une étude menée par la John Hopkins Bloomberg Scholl of Public Health de Baltimore et l’Ecole de médecine de l’université de Bagdad, publiée par The Lancet en octobre 2006, évalue à 655.000 le nombre de civils irakiens tués de mars 2003 à juillet 2006 ; le nombre de blessés est supérieur. Plusieurs études d’experts soutiennent fin 2008 un chiffre allant jusqu’à 1,2 millions d’Irakiens morts, presque tous des civils.

Sur 26 millions d’Irakiens, plus de 4 millions ont fui leur domicile, soit vers l’étranger (environ 2,3 millions fin 2007), soit "à la débrouille", ici et là sans passer la frontière. En 2006, les Nations unies ont épinglé la légèreté des Etats-Unis, promoteurs de ce chaos humanitaire mais peu pressés de l’alléger : depuis 2003, Washington a accueilli sur son territoire… 436 réfugiés irakiens.

2) Le coût de la guerre pour les Etats Unis

Dans un article publié le 24 avril 2008, Paul Craig Roberts avançait le bilan suivant :

" Les pertes officielles étasuniennes dans les combats se situent à 4.538 morts. Officiellement, 29.780 soldats américains ont été blessés en Irak. Des experts ont soutenu que ces chiffres sont sous-évalués. Néanmoins, ces chiffres ne sont que la partie émergée de l’iceberg.

Le 17 avril 2008, AP News a rapporté qu’une nouvelle étude publiée par la RAND Corporation arrive à la conclusion que "quelques 300.000 soldats américains souffrent d’une dépression majeure ou de stress post-traumatique après leur service dans les guerres en Irak et en Afghanistan, et que 320.000 ont été victimes de dommages au cerveau".

Le 21 avril 2008, OpEdNews a rapporté qu’un courriel interne du Général Michael J. Kussman, ministre délégué à la santé au Ministère des Anciens Combattants (MAC), adressé à Ira Katz, le chef de la santé mentale au MAC, confirme un reportage du McClatchy Newspaper, selon lequel 126 anciens combattants se suicident chaque semaine. Dans la mesure où ces suicides sont imputables à la guerre, plus de 500 morts devraient être ajoutés chaque mois aux pertes dans les combats.

Ensuite, il y a le coût économique pour les Etats-Unis. Le prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz estime que le coût total de cette invasion et de la tentative d’occupation de l’Irak se situe entre 3 et 5 trillions de dollars... Les Etats-Unis ne peuvent pas se permettre de tels coûts. Avant sa démission le mois dernier, le président de cour des comptes des Etats-Unis, David Walker, a rapporté que les dettes non couvertes du gouvernement des Etats-Unis s’élevaient à un total de 53 trillions de dollars [environ 34.000 milliards d’euros !]. Le gouvernement étasunien est incapable de couvrir ces dettes".

3) Pourquoi les Etats Unis dépensent-ils autant pour l’occupation de l’Irak ?

Nous avons ci-dessus insisté sur les bobards utilisés par l’administration Bush pour justifier l’intervention militaire en Irak. Ce pays ne disposait d’aucune arme de destruction massive. Ce pays ne préparait aucune arme de destruction massive.

Depuis 2003, le même souci de communication, hors toute vérité, a continué à régner. C’est ce que soulignait le Rapport Baker : " une politique efficace est difficile à mettre en œuvre si l’information est systématiquement collectée de façon à minimiser le décalage qui existe entre cette politique et les buts qu’elle s’assigne »

L’invasion puis l’occupation de l’Irak ont montré jusqu’où peuvent aller les Etats capitalistes dominants pour conserver leur maîtrise des matières premières et en particulier du pétrole. Depuis la création de l’Irak en 1921, l’histoire de cet Etat a toujours dépendu des intérêts économiques des Etats Unis, de la Grande Bretagne et de la France.

Aujourd’hui, il est clair que Halliburton, Bechtel, les fournisseurs de l’armée, les compagnies pétrolières... raflent la mise. Les investisseurs achètent massivement leurs actions afin de prendre leur part dans ces profits qui explosent. Ceci dit, les raisons politiques et stratégiques paraissent au moins aussi importantes que les raisons économiques.

En gros, les Etats Unis ont envahi puis occupé l’Irak selon un processus typiquement colonialiste. Ils avaient besoin d’un point d’appui au coeur de leur axe privilégié de l’Egypte à l’Afghanistan. Ils avaient besoin d’un point d’appui militaire fort au Moyen-Orient pour épauler la construction du grand Israel. L’Irak en fait les frais.

L’invasion et l’occupation de l’Irak présentent un aspect colonialiste

Si tel n’est pas le cas, "pourquoi les Etats-Unis auraient-ils dépensé 750 millions de dollars pour une "ambassade" fortifiée, avec des systèmes antimissiles et ses propres systèmes de production d’électricité et d’approvisionnement en eau, sur une surface de 52 hectares ? Personne n’a jamais vu ou entendu parler d’une telle ambassade auparavant. Il est clair que cette "ambassade" a été construite en tant que quartier général d’un dirigeant colonial occupant" (Paul Craig Roberts).

Si tel n’est pas le cas, pourquoi l’armée américaine a-t-elle choisi l’affrontement avec les 60000 hommes des milices chiites de Sadr plutôt que faire de celui-ci un allié potentiel ?

4) Une menace pèse sur le monde : celle de l’Etat voyou étasunien

Les Etats Unis disposent, eux, d’armes de destruction massive. Les Etats Unis disposent, eux, d’un grand nombre d’armes sophistiquées : satellites de renseignement et de guidage des missiles, bombe thermobarique, instruments de vision infrarouge...

Ce danger pèse d’autant plus sur tout pays du monde que :

* l’ambition impériale paraît consubstantielle à cette nation depuis sa naissance

* le nationalisme militariste paraît fortement ancré dans une bonne partie de la population

* les multinationales ont souvent prouvé depuis 50 ans leur tendance à faire appel aux Etats Unis comme à une sorte de bonaparte international, une sorte de gendarmerie planétaire au service du Capital.

* l’ONU et autres organisations internationales ont perdu au cours de cette affaire irakienne tout reste de crédibilité quant à leur capacité ou volonté à s’opposer réellement à un choix politique du gouvernement de Washington.

5) Cette invasion de l’Irak a conforté l’audience des Islamistes dans les pays musulmans

Après la violation permanente par les Etats Unis et leurs alliés du droit international et des droits de l’homme à l’encontre des Palestiniens, l’invasion de l’Irak a conforté un sentiment d’oppression collective de populations arabo-musulmanes. Cette invasion a même contribué à développer une sorte de repli identitaire religieux donnant une légitimité aux islamistes dans une partie de ces populations.

N’oublions pas l’immense manifestation de Peshawar le 30 mars 2003 au Pakistan. N’oublions pas ces foules farouches qui défilaient en Indonésie, en Malaisie, au Maroc, en Egypte...

6) La guerre civile entre communautés irakiennes

Les Etats Unis et la Grande-Bretagne avaient misé sur les différentes communautés de la société irakienne pour les diviser et ainsi mieux les dominer. Cette traditionnelle politique coloniale a débouché sur une guerre civile qui complique encore la tâche de la coalition impérialiste.

L’aide apportée aux chiites par les soldats britanniques pour rechercher et exécuter sans sommation les militants du Baas à Bassorah dès la libération de cette ville restera un bien mauvais souvenir pour tout républicain, tout démocrate, tout socialiste.

7) Le rôle clef des néo-conservateurs de l’équipe Bush

Le journaliste Daniel Vernet avait bien défini leur rôle dès le début avril 2003 dans Le Monde : " La campagne d’Irak a été préparée de longue date par des idéologues imprégnés à la fois de messianisme libéral et d’exceptionnalisme américain... Forts de leurs certitudes, les milieux intellectuels qui inspirent la politique de George Bush ont... ignoré les avertissements sur le réflexe patriotique... Ils ont négligé le sentiment anti-occidental... Ces erreurs pèseront lourd quand, la guerre finie, il faudra s’atteler à la reconstruction".

Jacques Serieys le 20 mars 2006


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